| Rťseau d'information et de solidaritť avec l'Amťrique latine |
http://www.risal.info/spip.php?article1343

Bolivie : quand l’eau est privatis√©e

Dans la d√©cennie des ann√©es 90, Ismael Serageldin, en tant que vice-pr√©sident de la Banque mondiale, pronostiquait que les guerres du XXIe si√®cle seraient pour l’eau. La Bolivie a √©t√© l’un des premiers pays √ lui donner raison.

par I√Īigo Herraiz
27 avril 2005

A peine le nouveau si√®cle √©trenn√©, en avril 2000, la d√©nomm√©e ¬« or bleue ¬ » a d√©cha√ģn√© dans la ville de Cochabamba l’une des r√©voltes les plus bruyantes de l’histoire r√©cente du pays. Ses habitants se sont mobilis√©s contre l’augmentation disproportionn√©e des tarifs de l’eau, dont les prix avaient quadrupl√© en √ peine quelques semaines, et ont obtenu l’expulsion de l’entreprise priv√©e, Aguas del Tunari, (un consortium conduit par la multinationale Bechtel) en charge des services d’eau. Le paiement de la facture d√©passait presque la moiti√© du budget mensuel des familles les plus pauvres.

Ce que d’autres offenses historiques n’avaient pas r√©ussi, l’eau l’a obtenu : sortir les mouvements sociaux boliviens de leur l√©thargie. La r√©volte de Cochabamba a inaugur√© un nouveau cycle de protestations dans les rues qui culmina, en octobre 2003, avec la d√©mission et la fuite du pays du pr√©c√©dent pr√©sident Gonzalo S√°nchez de Lozada. Parmi les acteurs qui ont forc√© la d√©mission pr√©sidentielle, les habitants de la populaire et appauvrie localit√© de El Alto (voir encadr√© ci-dessous), voisine de la capitale La Paz, ont occup√© une place importante. Ceux-ci pr√©tendent maintenant r√©√©diter l’exp√©rience r√©ussie de Cochabamba. Les 450 dollars que peuvent co√ »ter la connexion aux services de distribution d’eau et des √©gouts √ El Alto sont hors de port√©e d’une bonne partie de la population qui survit avec l’√©quivalent de moins d’un dollar par jour.

Les protestations pour expulser l’entreprise Aguas del Illimani, appartenant √ la multinationale fran√ßaise Lyonnaise des Eaux, ont √©clat√© en janvier. Dans un premier temps, le pr√©sident, Carlos Mesa, s’est fait l’√©cho de leurs demandes et d√©cida de suspendre le contrat avec l’entreprise pour avoir n√©glig√© le plan d’extension du service √ 200.000 foyers de El Alto et de La Paz. Il est toutefois maintenant partisan d’une solution moins radicale.

Alors qu’on n’a pas encore r√©solu le litige avec Aguas del Tunari (Bechtel)qui, n’ayant m√™me pas investi un demi-million de dollars √ Cochabamba, exige 25 millions de dollars d’indemnisation pour les b√©n√©fices qu’elle aurait pu obtenir en 40 ans, l’√‰tat bolivien craint de devoir affronter une autre demande de compensation pour Aguas del Illimani (El Alto), qui dit y avoir investi 63 millions de dollars depuis qu’elle a obtenu la concession en 1997. La multinationale b√©n√©ficie pour sa part de l’existence d’une convention de protection mutuelle d’investissements souscrite entre La Paz et Paris. La compagnie d√©pendante de Bechtel, voyant les choses venir, s’est d√©brouill√©e pour changer son si√®ge l√©gal des √Žles Ca√Įman en Hollande fin 1999, pour se prot√©ger par un trait√© bilat√©ral sur les investissements que la Bolivie a avec ce pays europ√©en.

Pris entre la n√©cessit√© de garantir l’acc√®s de la population √ un droit de base et indispensable pour la vie tel que l’eau et la responsabilit√© d’offrir une s√©curit√© juridique aux investissements √©trangers, l’√‰tat bolivien se trouve dans une voie sans issue qui met en √©vidence les probl√®mes qu’entra√ģne la privatisation des services de l’eau. Il y a trois principaux facteurs qui, selon le Programme de Nations unies pour le d√©veloppement (PNUD), ont amen√© les pays en voie de d√©veloppement √ adopter cette formule : le manque de ressources des gouvernements, la faible qualit√© des services de distribution publique et les pressions externes pour lib√©raliser l’√©conomie.

Les deux premiers facteurs ont un lien entre eux et sont aggrav√©s par l’existence de tarifs inad√©quats. G√©n√©ralement, avec le prix demand√©, l’entreprise de service public ne parvient pas √ recouvrer ses co√ »ts et le non-paiement est assez souvent g√©n√©ralis√©. La situation profite aux plus ais√©s, et les pauvres sont les plus touch√©s, dans la mesure o√Ļ l’√‰tat manque de recettes pour √©tendre le service √ une population en croissance constante. Devant l’absence de distribution, les plus d√©favoris√©s se voient oblig√©s de recourir √ d’autres alternatives beaucoup plus ch√®res pour √™tre approvisionn√©s en eau, comme les camions citernes priv√©s.

Le troisi√®me facteur provient des pays cr√©anciers, qui poussent les pays en voie de d√©veloppement √ lib√©raliser leur √©conomie et √ ouvrir leurs march√©s. La Banque mondiale a √©t√© l’un des porte-drapeaux de la privatisation de l’eau et, en ce qui concerne la Bolivie, elle l’a exig√© comme condition pr√©alable √ l’octroi de nouveaux cr√©dits. L’exp√©rience a d√©montr√©, toutefois, que les entreprises priv√©es ne souhaitent pas approvisionner les zones pauvres rurales parce que cela ne g√©n√®re pas de b√©n√©fices. Elles ont aussi trouv√© la mani√®re d’exclure les plus pauvres dans les secteurs urbains. La privatisation a √©t√© accompagn√©e presque toujours d’une mont√©e disproportionn√©e des tarifs de l’eau et, m√™me, l√ o√Ļ les gouvernements ont fort veill√© √ imposer contractuellement certaines limitations et obligations aux entreprises, le r√©sultat n’a pas √©t√© celui attendu.

De fait, les concessions de La Paz et El Alto sont consid√©r√©es, √ bien des √©gards, comme exemplaires. L’entreprise adjudicataire des distributions d’eau et d’assainissement est celle qui s’est engag√©e √ mener √ bien une plus grande extension de la couverture. Aguas del Illimani a √©t√© en outre associ√©e √ plusieurs ONG et les a utilis√©es comme interm√©diaires pour mieux conna√ģtre les besoins des pauvres. Au moment o√Ļ a explos√© la protestation, elle √©tait la compagnie qui avait la cote la plus haute du classement de la Superintendance d’assainissement du gouvernement bolivien.

L’exp√©rience bolivienne montre les limites de la privatisation au moment de pallier le manque en services d’eau et d’assainissement dans les pays en voie de d√©veloppement. En en √©tant partisan, on contourne l’exp√©rience pr√©alable des pays d√©velopp√©s, qui ont eu besoin de l’intervention √©tatique pour universaliser ces services. L’eau est, avant tout, un droit de base qui, en tant que tel, doit √™tre garanti par l’√‰tat. De sa disponibilit√© d√©pendent la subsistance, la sant√©, l’√©ducation et la dignit√© des personnes. C’est trop pour laisser tout cela entre les mains du march√©.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : Agencia de Informacion Solidaria (/www.infosolidaria.org/), avril 2005.

Traduction : Diane Quittelier, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).