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Chavez et la pétro-diplomatie bolivarienne
par Pascale Bonnefoy
2 juin 2005

Le pr√©sident du Venezuela √©tait dans son √©l√©ment √ Brasilia durant le premier sommet de la Ligue arabe et de la Communaut√© sud-am√©ricaine des nations, servant de charni√®re entre deux mondes qui se rencontrent rarement, et sur lesquels il a bas√© sa politique ext√©rieure : celui de l’int√©gration latino-am√©ricaine, son r√™ve bolivarien, et celui du p√©trole, pilier de l’√©conomie v√©n√©zu√©lienne et de sa propre diplomatie.

La veille de la r√©union, qui rassembla des chefs de 11 pays latino-am√©ricains et de 22 nations arabes, dont sept membres de l’Organisation des pays exportateurs de p√©trole (OPEP), les chefs d’√‰tat du Venezuela, du Br√©sil et de l’Argentine se sont mis d’accord pour ¬« une plus grande int√©gration politique, √©nerg√©tique et culturelle sud-am√©ricaine ¬ », en annon√ßant la cr√©ation d’une entreprise p√©troli√®re commune, Petrosur.

La transnationale sud-am√©ricaine d√©marrerait avec des investissements conjoints sur trois projets : l’exploration gazifi√®re et p√©troli√®re en Argentine, la construction d’une raffinerie dans le nord du Br√©sil pour traiter du p√©trole v√©n√©zu√©lien, et l’exploration p√©troli√®re dans le bassin de l’Or√©noque au Venezuela.

¬« Cela en est termin√© des pr√©tentions h√©g√©moniques d’une puissance ou d’une superpuissance qui pr√©tend √™tre le ma√ģtre du monde et qui pr√©tend lui dicter les codes de conduite et les mod√®les politiques et √©conomiques ¬ », dit Ch√°vez, faisant une allusion claire aux Etats-Unis.

Le pr√©sident v√©n√©zu√©lien pr√©tend convertir Petrosur en moteur de d√©veloppement de la Communaut√© sud-am√©ricaine des nations, cr√©√©e en d√©cembre pass√© lors du IIIe Sommet sud-am√©ricain, √ Cuzco, un ambitieux projet d’int√©gration politique et √©conomique qui cherche la convergence ¬« physique, √©nerg√©tique et de communications ¬ » entre les pays membres du Mercosur [March√© commun du C√īne Sud] et la Communaut√© andine (CAN), et auquel se joindront la Guyane et le Surinam.

Ch√°vez navigue sur la cr√™te d’une vague tant politique qu’√©conomique, avantag√© par le prix √©lev√© du p√©trole sur le march√© mondial, 17 USD au-dessus des pr√©visions dans son budget fiscal pour cette ann√©e.

Ceci lui a permis non seulement de soutenir une politique expansive de d√©penses pour financer des programmes sociaux dans son pays - ce qui lui a valu, selon les sondages, un solide appui populaire, mais aussi de conclure des accords √©conomiques et de coop√©ration, dont des trocs et des donations, avec une grande partie de la r√©gion, et m√™me au-del√ .

L’utilisation du p√©trole comme arme diplomatique n’est pas nouvelle dans la politique v√©n√©zu√©lienne, mais le gouvernement de Ch√°vez a pouss√© cette strat√©gie √ l’extr√™me, en offrant des opportunit√©s d’affaires dans plusieurs secteurs √©nerg√©tiques, en signant des accords sur le p√©trole et le gaz, ainsi qu’en apportant de l’aide, des donations et des facilit√©s p√©troli√®res √ un grand nombre de pays, sp√©cialement du Tiers Monde.

" La diplomatie p√©troli√®re de Ch√°vez cherche √ prendre ses distances avec les Etats-Unis, tandis qu’elle resserre les liens p√©troliers avec la Chine et l’Am√©rique latine. L’id√©e est de rassembler les nations de la r√©gion, sp√©cialement les nations sud-am√©ricaines, au sein d’un plan g√©opolitique ", a expliqu√© √ LND Mar√≠a Teresa Romero, politologue de Visi√≥n Venezolana.

Mais pour cela, Ch√°vez doit s’assurer des recettes p√©troli√®res soutenues, et cette ann√©e il s’est mis en campagne pour en obtenir √ plus long terme. En avril, le ministre de l’√‰nergie et du P√©trole et le pr√©sident du holding √©tatique Petroleos de Venezuela (PDVSA), Rafa√« l Ramirez, ont annonc√© que d’ici six mois, toute entreprise √©trang√®re op√©rant dans leur pays devra former une entreprise mixte avec le gouvernement, qui en contr√īlerait 51%.

Actuellement, les entreprises √©trang√®res produisent un total de 1,1 millions de barils de brut par jour, pr√®s d’un tiers de la production totale du pays, cinqui√®me exportateur mondial de cette mati√®re premi√®re et seul membre latino-am√©ricain de l’OPEP.

Imp√īts r√©troactifs

L’annonce a √©t√© re√ßue comme un sceau d’eau glac√©e par les entreprises p√©troli√®res √©trang√®res, dont beaucoup sont des poids lourds sur le march√© mondial, comme Chevron Texaco (E-U), Exxon Mobil (E-U), Conoco Phillip (E-U), British Petroleum (Grande-Bretagne), Petrobras (Br√©sil), Repsol YPF (Espagne- Argentine), Royal Dutch/Shell (Grande Bretagne- Pays Bas), Total (France) et Chine National Petroleum Corporation (Chine).
Entre 1992 et 1997, afin d’augmenter le niveau d’extraction du brut, PDVSA avait sign√© 32 conventions op√©rationnelles et quatre associations strat√©giques avec 22 entreprises multinationales pour qu’elles op√®rent dans des zones marginales. Celles-ci doivent payer une redevance de 30% sur leur production, et un imp√īt sur le revenu de 34%.

En avril, le gouvernement de Ch√°vez a d√©cid√© d’√©lever l’imp√īt aux entreprises p√©troli√®res √ 50%, et plus r√©cemment a annonc√© que l’imp√īt devait √™tre pay√© r√©troactivement, depuis l’approbation de la nouvelle Loi de Renta en 2001, jusqu’en 2004. Seulement pour cette ann√©e, selon les autorit√©s, les multinationales du brut doivent 300 millions USD d’imp√īts au fisc.

Bush, hors jeu

Avant de voyager au Br√©sil cette semaine, Ch√°vez a donn√© un ultimatum simple : all√©guant que beaucoup parmi elles avaient √©chapp√© aux imp√īts durant des ann√©es en d√©clarant des pertes artificiellement, il les a somm√©es de payer les imp√īts dus, avec les int√©r√™ts, ou bien d’abandonner le pays. De cette fa√ßon, le gouvernement pr√©tend augmenter les budgets fiscaux de 18.6 milliards USD. Et tout ceci √ une ann√©e des √©lections pr√©sidentielles, pour lesquelles Ch√°vez est bien plac√© pour gagner six autres ann√©es de pouvoir.

Depuis qu’il a pris les r√™nes du gouvernement en f√©vrier 1999, et sp√©cialement depuis qu’a √©chou√© la tentative de coup d’Etat soutenu par les Etats-Unis contre lui en 2002 [1], et qu’il a √©t√© ratifi√© √ son poste en ao√ »t 2004 par referendum populaire [2], Ch√°vez n’a rien fait d’autre que d’irriter les Etats-Unis avec ses mesures int√©rieures socialisantes, son discours bellig√©rant anti- √©tats-unien [3] et son leadership croissant dans la r√©gion, en pr√©tendant renforcer un p√īle de centre-gauche qui servirait de bloc et d’alternative aux plans de la Maison blanche envers l’Am√©rique latine.

Fin avril, Ch√°vez a d√©cid√© d’annuler un programme d’op√©rations et d’√©change militaire avec les Etats-Unis, all√©guant que les instructeurs am√©ricains essayaient de provoquer le m√©contentement parmi les soldats v√©n√©zu√©liens, et a ordonn√© l’expulsion de cinq fonctionnaires √©tats-uniens en charge du programme. R√©cemment, Ch√°vez a activ√© le Commandement g√©n√©ral de la r√©serve militaire dans la capitale, en incorporant un million de r√©servistes dans sa premi√®re phase pour anticiper une hypoth√©tique attaque nord- am√©ricaine.

Le ton est mont√© apr√®s la vente d’armes par la Russie de 100 mille fusils AK-47 au Venezuela, qui, a signal√© la Maison blanche, pourraient √™tre destin√©s aux insurg√©s des FARC en Colombie [4]. Peu apr√®s, l’Espagne a annonc√© qu’elle allait vendre dix avions militaires et huit vedettes patrouilleurs au Venezuela.

En ajoutant cela √ la relation politique et √©conomique √©troite de Ch√°vez avec le pr√©sident cubain Fidel Castro, le dirigeant v√©n√©zu√©lien est en train de pousser √ bout la patience du pr√©sident George W Bush. En alliance strat√©gique avec Castro, Ch√°vez pr√©tend √©tablir la pointe de lance pour son projet d’une Alternative bolivarienne pour les Am√©riques (ALBA) [5], pour contrecarrer la proposition am√©ricaine, en panne [6], d’une Zone de libre-√©change des Am√©riques (ZLEA, ALCA en espagnol).

Cependant, le 11 mai, Castro et Ch√°vez ont annonc√© que, dans les accords pour avancer dans la construction de l’ALBA, les deux pays cr√©eraient une entreprise de construction transnationale visant √ r√©duire le d√©ficit de logements dans la r√©gion ; Cuba apportera les machines et les √©quipements, et le Venezuela le capital gr√Ęce, de nouveau, au p√©trole.

Les Etats-Unis ont perdu de fa√ßon soutenue leur h√©g√©monie et leur influence dans la r√©gion au cours des derni√®res ann√©es, en partie parce que leur politique ext√©rieure, leurs services d’intelligence et leur puissance militaire se sont concentr√©s sur le Moyen Orient.

Le plan grandiose pour une Zone de libre-√©change des Am√©riques est bloqu√© depuis des ann√©es, tandis que sont apparues des initiatives d’int√©gration entre les chefs de la r√©gion qui, m√™me si certaines sont peut-√™tre plus symboliques qu’effectives, d√©montrent une volont√© d’ind√©pendance politique vis-√ -vis des Etats-Unis.

Pour la premi√®re fois dans leur histoire, les Etats-Unis n’ont m√™me pas √©t√© capables d’imposer aucun de leurs deux candidats √ l’OEA [Organisation des Etats am√©ricains], et ont d√ » accepter le triomphe du Chilien Jos√© Miguel Insulza [7], qu’ils voyaient avec m√©fiance justement √ cause de l’appui de Ch√°vez √ sa candidature et la possible position que prendrait le Chilien, une fois √ la t√™te de l’OEA, en ce qui concerne le Venezuela.

¬« Washington est inquiet parce que les relations militaires avec Cuba sont √©troites, et que Ch√°vez a parl√© d’armer des milices pour d√©fendre le pays contre une invasion nord-am√©ricaine. Il est clair, vu depuis ici, que Ch√°vez a en effet des pr√©tentions de conduire un bloc de pays, non pour √©quilibrer la balance de pouvoir avec les Etats-Unis, mais pour s’opposer ouvertement aux initiatives et aux int√©r√™ts nord-am√©ricains ¬ », d√©clara √ LND
Vinay Jawahar, analyste politique de l’Inter-American Dialogue, √ Washington DC.

Pressions et instabilité

Toutefois, Bush ne dispose pas de beaucoup d’alternatives pour faire face au Venezuela, tant que ce pays continuera √ fournir 15% de ses besoins de brut, et n’a pas besoin de pr√™ts ou d’assistance √©tats-unienne que Bush pourrait retenir comme moyen de pression ; plus
encore, tant que les Etats-Unis continuent √ √™tre d√©pendants de pays instables pour leurs importations de p√©trole - malgr√© la bonne affaire qu’ils ont faite avec l’occupation de l’Irak - et qu’ils ne se seront pas garanti de nouvelles sources d’approvisionnement.

Pour le moment, ils mettent sous pression le principal producteur de brut au monde, l’Arabie saoudite, pour qu’il augmente sa production et fasse ainsi baisser le prix international, tandis que sur le front int√©rieur, Bush essaye de presser l’approbation de la Loi sur l’√©nergie, qui doit √™tre d√©battue ce mois-ci au S√©nat, et qui permettrait l’extraction de brut en Alaska et sur les c√ītes de Californie, o√Ļ elle a √©t√© interdite durant ces deux derni√®res d√©cennies √©tant donn√© le fort impact environnemental qu’elle aurait sur les √©cosyst√®mes de ces zones.

Cependant, selon The New York Times, qui cite des sources gouvernementales, la Maison blanche a cr√©√© un groupe de travail pour concevoir un plan de confrontation avec Ch√°vez, et pour √©viter sa r√©√©lection en 2006, probablement en augmentant le financement de groupes patronaux et d’opposition, tandis qu’elle essaye de persuader d’autres pays dans la r√©gion d’isoler Ch√°vez, une strat√©gie qui, jusqu’√ pr√©sent, est tomb√©e dans l’oreille de sourds.

Notes:

[1Voir le dossier “Coup d’Etat au Venezuela” : www.risal.collectifs.net/mot.php3 ?i....

[2Voir le dossier “Referendum au Venezuela” : www.risal.collectifs.net/mot.php3 ?i....

[3Voir le dossier “Tension avec les Etats-Unis” : www.risal.collectifs.net/mot.php3 ?i....

[4Voir : Gary Leech, L’art de la d√©stabilisation, RISAL, 11 avril 2005 : www.risal.collectifs.net/article.ph... .

[5Voir : Marcelo Colussi, L’ALBA : une alternative r√©elle pour l’Am√©rique latine, RISAL, 17 mai 2005 : www.risal.collectifs.net/article.ph....

[6Voir : Ra√ļl Zibechi, L’int√©gration r√©gionale apr√®s l’√©chec de la Zone de libre-√©change des Am√©riques, RISAL, 16 mars 2005 : www.risal.collectifs.net/article.ph....

[7Voir : Carlos Laquinandi Castro, La bataille pour le contr√īle de l’Organisation des Etats am√©ricains (OEA), RISAL, 6 mai 2005 : wwW.risal.collectifs.net/article.ph....


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : La Naci√≥n (www.lanacion.cl/), Chili, 15 mai 2005.

Traduction : Diane Quittelier, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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