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Venezuela : le p√©trole au cœur de la diplomatie
par Barbara Vignaux
1er août 2005

¬«  Rendre le p√©trole au peuple ! ¬ » L’objectif du gouvernement bolivarien est clair et clairement affich√©. ¬« Depuis l’arriv√©e au pouvoir du pr√©sident Chavez, constate M. Antonio Jos√© Gonzalez, coordinateur de recherche √ Provea, une association de d√©fense des droits humains, malgr√© la corruption persistante et l’absence de contr√īle de l’Etat, il y a effectivement eu une redistribution de la d√©pense publique en faveur des secteurs populaires.¬ » Pour ce faire, l’√©quipe au pouvoir s’appuie sur une tr√®s ferme reprise en main de la compagnie p√©troli√®re nationale PDVSA, qu’illustre la mani√®re dont M. Rafael Ramirez Carre√Īo cumule les mandats de ministre de l’√©nergie et du p√©trole (depuis juillet 2002) et de pr√©sident de PDVSA (depuis novembre 2004).

La politique d’ouverture et d’internationalisation du groupe dans les ann√©es 1980-1990 s’√©tait traduite par un tr√®s beau succ√®s d’entreprise, mais aussi par une d√©connexion croissante entre le groupe p√©trolier et la soci√©t√© v√©n√©zu√©lienne. Selon Luis Lander, professeur √ la facult√© de sciences √©conomiques et sociales de l’Universit√© centrale du Venezuela, √ Caracas, un chiffre le montre : la part des recettes per√ßues sur les exportations et vers√©e par PDVSA √ l’Etat s’√©tait constamment amenuis√©e, passant de 70,6% en 1981 √ 38,6% en 2000.

Les temps ont chang√©. En 2004, sur un chiffre d’affaires de 60 milliards de dollars, la contribution de PDVSA au budget national (sous la forme d’imp√īts, de redevances et de dividendes) s’est √©lev√©e √ 11,4 milliards de dollars (environ 50% des recettes fiscales). Quelque 3,7 milliards sont all√©s au financement d’infrastructures et des ¬« missions ¬ » cr√©√©es au b√©n√©fice des cat√©gories d√©favoris√©es (contre 600 millions de dollars en 2003) : alphab√©tisation, soins (avec l’envoi de m√©decins cubains dans les quartiers p√©riph√©riques), cr√©ation d’une cha√ģne de supermarch√©s populaires, acc√®s au baccalaur√©at ou reprise d’√©tudes sup√©rieures...

¬« Au Venezuela, il n’y a pas de bons ou de mauvais politicien, avertit cependant un adage populaire. Il n’y a qu’un prix √©lev√© ou bas du p√©trole ¬ ». ¬« En dessous de 29 dollars le baril, PDVSA ne pourra plus fournir un tel effort financier¬ », confesse, en priv√©, un cadre du groupe (mais, compte tenu de la conjoncture, un prix aussi bas est peu probable dans les prochaines ann√©es). De fait, un conseiller du pr√©sident Hugo Chavez, M. Maximilien Arvelaiz, r√©torque : ¬« C’est vrai ! Mais il y a en outre un souci de diversification des revenus nationaux avec, notamment, la mise en place d’une politique fiscale. ¬ »

L’opposition entre le mod√®le promu par les anciens responsables de PDVSA - qui ont fait entrer leur groupe dans la cour des grands du p√©trole, tout en faisant de l’entreprise un Etat dans l’Etat - et le pouvoir chaviste - plus soucieux de politique sociale que de strat√©gie d’entreprise - tourne vite au dialogue de sourds. Exemplaire est, √ cet √©gard, la discussion relative au sort de Citgo, filiale am√©ricaine de PDVSA plac√©e parmi les premiers r√©seaux de distribution et de raffinage aux Etats-Unis. Caracas a annonc√© vouloir la vendre (pour une valeur estim√©e √ 6 milliards de dollars).

Pour les opposants, Citgo, qui fournit 30 % des recettes de PDVSA, ob√©it √ une puissante logique √©conomique d’int√©gration verticale (de la t√™te de puits jusqu’√ la commercialisation des produits raffin√©s). Pour les strat√®ges gouvernementaux, ces actifs constituent une ¬« subvention ¬ » au grand voisin du nord via les importants investissements v√©n√©zu√©liens qu’ils ont absorb√©s, les imp√īts vers√©s et les rabais consentis sur le prix du brut. Le 17 avril, sur la cha√ģne de t√©l√©vision Televen, M. Ram√≠rez optait pour une solution interm√©diaire : tout en c√©dant les actifs les moins rentables, d√©clarait-il, ¬« nous maintiendrons notre pr√©sence sur le march√© nord-am√©ricain, qui est l’un de nos march√©s les plus importants ¬ ».

Il n’en demeure pas moins que l’√©volution de PDVSA est l’un des principaux d√©bats qui agitent le pays. Le licenciement de 18.000 employ√©s sur un total de 42.000 (dont 80 % de ses cadres) d√©but 2003, puis l’interdiction faite √ l’industrie d’embaucher les anciens gr√©vistes sont √©videmment - c’est une litote que de le dire - diversement appr√©ci√©s. Ceci expliquant cela, fer de lance d’une opposition tr√®s peu d√©mocratique, ils avaient particip√© √ l’arr√™t de la production pr√©ludant √ l’√©ph√©m√®re coup d’Etat du 11 avril 2002 [1], puis √ celle accompagnant le lock-out qui, en d√©cembre 2002-janvier 2003, a eu pour objectif de d√©stabiliser le pays et a effectivement provoqu√© une catastrophe √©conomique en lui faisant perdre 9% de son produit int√©rieur brut (PIB). Sans toutefois parvenir, objectif annonc√©, √ faire ¬« tomber ¬ » le pr√©sident...

Licenci√© √ l’issue de la gr√®ve, l’ancien directeur de la planification Luis Pacheco craint que le groupe, priv√© d’une partie de ses forces vives (et de ses capacit√©s d’investissement) devienne une banale soci√©t√© d’exploitation p√©troli√®re, contrainte de se reposer sur les op√©rateurs √©trangers pour les projets d√©licats [2]. Aujourd’hui d√©put√© de l’opposition, M. Alberto Jordan Hern√°ndez souligne ce qu’il consid√®re comme un paradoxe : des milliers de cadres de PDVSA ont √©t√© embauch√©s par des universit√©s et des compagnies p√©troli√®res du monde entier, ce qui √©quivaut √ une ¬« fuite de cerveaux que nous avons toujours critiqu√©e ¬ » ! Toutefois, pour l’un des dirigeants d’une major pr√©sente dans le pays, ¬« l’essentiel du personnel technicien est rest√© en place, ce qui pr√©serve l’avenir du groupe¬ ». Par ailleurs, la restructuration de PDVSA, en d√©but d’ann√©e, a vis√© √ lui donner un nouvel √©lan.

C’est une diplomatie p√©troli√®re tous azimuts qu’a d√©ploy√©e le pr√©sident Hugo Ch√°vez ces derniers mois. Argentine, Br√©sil, Chine, Espagne, Inde, Iran, Libye, Nigeria, Qatar, Russie, Uruguay : la liste est longue des pays avec lesquels il a sign√© des accords-cadres de coop√©ration, enrichis, selon les interlocuteurs, de projets de coop√©ration √©conomique ou commerciale. Suivant cela, quelques principes simples.

Premier principe : faire de l’or noir un instrument essentiel des relations ext√©rieures du Venezuela. En novembre 2004, la nomination au poste de ministre des affaires √©trang√®res de M. Rodriguez Araque, ex-ministre du p√©trole et des mines (1999-2000), ancien secr√©taire g√©n√©ral de l’Organisation des pays producteurs de p√©trole (OPEP) (2001-2002) et ex-pr√©sident de PDVSA (2002-2004), en offre le symbole le plus √©loquent. M. Rodriguez a inaugur√© son mandat par cette phrase : ¬« La politique internationale du Venezuela a une composante tr√®s forte en mati√®re d’hydrocarbures. ¬ »

De fait, les ressources du pays sont impressionnantes : 100 √ 270 milliards de barils pour le seul brut extra-lourd de la ceinture de l’Or√©noque, un p√©trole tr√®s visqueux, difficile √ extraire, mais pour lequel de nouvelles technologies sont en voie d’√©laboration (le Venezuela produit d√©j√ 600.000 barils par jour de ce brut). ¬« C’est dans ces r√©serves de brut extra-lourd que r√©side l’enjeu strat√©gique de l’avenir, explique M. Georges Buresi, directeur g√©n√©ral de la filiale v√©n√©zu√©lienne de Total. Selon les hypoth√®ses de r√©cup√©ration, elles pourraient √™tre comparables √ celles de l’Arabie saoudite. ¬ »

Le deuxi√®me principe de la diplomatie bolivarienne - accorder la priorit√© √ la coop√©ration Sud-Sud - correspond √ un objectif politique de promotion d’un monde ¬« multipolaire ¬ » et √ la r√©duction de la d√©pendance vis-√ -vis des Etats-Unis, principal march√© d’exportation du brut v√©n√©zu√©lien. ¬« Nous ne voulons pas d√©pendre d’un seul pays, explique M. Arvelaiz. Nous utilisons notre p√©trole pour ouvrir des march√©s et nouer de nouvelles alliances. ¬ »

Tout en r√©affirmant r√©guli√®rement qu’il n’interrompra ni ne r√©duira ses exportations vers les Etats-Unis, Caracas s’efforce n√©anmoins de diversifier ses d√©bouch√©s p√©troliers, avec une pr√©dilection pour l’Inde et la Chine, gros pays consommateurs invit√©s √ participer au d√©veloppement du Venezuela [3]. N√©anmoins, cette diversification prendra du temps, car elle implique, d’une part, la construction de nouvelles infrastructures de transport, comme un ol√©oduc traversant le Panama pour ouvrir une voie vers la c√īte pacifique et, d’autre part, l’adaptation des raffineries destinataires, chinoises ou indiennes, aux sp√©cifications du brut lourd v√©n√©zu√©lien. Inquiet de l’√©volution de la situation au Venezuela, le grand voisin am√©ricain s’efforce, de son c√īt√©, de diversifier ses sources d’approvisionnement en Afrique et en Asie centrale.

Le p√©trole offre √©galement un point d’appui privil√©gi√© √ la politique d’ ¬« int√©gration latino-am√©ricaine ¬ » promue par M. Ch√°vez, excellente monnaie d’√©change sur le mod√®le de l’accord conclu avec Cuba, qui re√ßoit 80.000 barils de brut par jour √ prix pr√©f√©rentiel (comme d’autres pays de la Cara√Įbe et de l’Am√©rique centrale). Cette diplomatie multilat√©rale pr√©voit la cr√©ation d’une banque du Sud, d’une t√©l√©vision du Sud et... d’une compagnie p√©troli√®re du Sud, Petrosur. Encore √ l’√©tat de projet, Petrosur doit rassembler l’Argentine, la Bolivie, le Br√©sil et l’Uruguay, voire la Colombie (lire ci-dessous).

Troisi√®me principe de la politique √©trang√®re du chef de l’Etat, une constante depuis son √©lection en 1998, un ardent plaidoyer en faveur d’une remont√©e du prix du p√©trole. En allant, en mars dernier jusqu’√ s’opposer √ une augmentation des quotas de l’OPEP contribuant au reflux du prix, M. Chavez s’est fait le d√©fenseur infatigable d’une redistribution en faveur des Etats producteurs [4] .

Par le biais de la fiscalit√©, les Etats consommateurs sont en effet les ¬« vrais b√©n√©ficiaires de la rente p√©troli√®re ¬ », explique Pierre Terzian, r√©dacteur en chef de l’hebdomadaire sp√©cialis√© Petrostrategies. Entre 1999 et 2003, la valeur totale des imp√īts et taxes li√©s au p√©trole s’est √©lev√©e √ 1.363 milliards pour les pays du G7, contre 770 milliards pour l’OPEP [5]. L’envol√©e des cours en termes r√©els ne doit pas faire oublier - comme M. Chavez l’a rappel√©, lors de son passage √ Paris, le 9 mars 2005 - qu’en dollars constants (c’est-√ -dire en valeur r√©elle), le baril de 1973 vaudrait 90 dollars en 2004 !

Le m√©lange de la rh√©torique ¬« bolivarienne ¬ » et du r√©alisme pragmatique est une autre caract√©ristique de la politique p√©troli√®re v√©n√©zu√©lienne. Les objectifs en sont clairs : ¬« Ind√©pendance vis-√ -vis des entreprises transnationales, autonomie, souverainet√©, lutte contre la pauvret√©, revitalisation de l’OPEP ¬ », r√©sume M. Tarek William Saab, gouverneur d’Anzo√°tegui, une des principales provinces p√©troli√®res du pays. Leur application est plus nuanc√©e, comme le r√©v√®lent les relations que le pays entretient avec les soci√©t√©s √©trang√®res - m√™me si le chef de l’Etat v√©n√©zu√©lien aime √ pourfendre les majors qui exploitent sans vergogne les ressources naturelles de son pays. Ainsi, lors de son √©mission t√©l√©vis√©e dominicale ¬« Alo Presidente ! ¬ » du 15 mai 2005, leur a-t-il envoy√© un avertissement en leur r√©clamant 1,55 milliards d’euros d’arri√©r√©s d’imp√īts et en contestant les contrats sign√©s avant son arriv√©e au pouvoir.

Certes, le niveau de la redevance p√©troli√®re est √©lev√© par rapport aux autres pays de l’OPEP (30% contre 20% en moyenne) et la loi sur les hydrocarbures de 2001 pr√©voit une participation majoritaire de PDVSA dans tout nouveau projet p√©trolier. Cependant, l’imposition sur le revenu a √©t√© r√©duite √ 50% et, pour le gaz, la loi de 1999 fixe la redevance √ 20% (contre 0% pr√©c√©demment !) et autorise la propri√©t√© √©trang√®re d’un projet √ 100% ! Dans l’ensemble, ce dispositif ouvre donc l’amont v√©n√©zu√©lien aux capitaux √©trangers - ce qui n’est le cas ni en Russie ni en Arabie saoudite (sauf pour le gaz), par exemple. N√©anmoins, aucun d√©cret d’application n’a encore √©t√© adopt√©, aucun contrat ferme sign√© depuis 2001 (seulement des lettres d’intention et des projets de coop√©ration) ni aucun investissement nouveau engag√© depuis cette date...

Si le Venezuela veut r√©aliser son objectif de production de 5 millions de barils par jour en 2009 (contre 3 millions aujourd’hui) [6], il lui faut relancer l’activit√© tr√®s rapidement. A l’exception de la britannique BP, assez peu pr√©sente, toutes les majors sont engag√©es au Venezuela et bien d√©termin√©es √ l’√™tre davantage. Elles ont propos√© de colossaux projets (ou extensions) et n’attendent qu’un feu vert du gouvernement : ¬« Le p√©trole facile a √©t√© produit. Il faut d√©sormais produire le p√©trole difficile¬ » de la ceinture de l’Or√©noque, explique M. Buresi. Caracas n’ignore pas que les compagnies internationales ont un besoin imp√©ratif de nouvelles ressources √ exploiter, sauf √ voir leur production ralentir, et par cons√©quent leurs r√©sultats se d√©grader.

M. Chavez ayant proc√©d√© √ des r√©visions de contrats, en particulier de leurs aspects fiscaux, des heurts ont oppos√© son gouvernement aux entreprises p√©troli√®res, am√©ricaines notamment. C’est d’ailleurs le num√©ro un mondial, l’am√©ricain ExxonMobil, qui s’est le plus vigoureusement √©lev√© contre la d√©cision unilat√©rale de Caracas de supprimer la ¬« p√©riode de gr√Ęce fiscale ¬ » dont b√©n√©ficiaient les projets de brut extra-lourd (plus risqu√©s et plus gourmands en capitaux que les projets conventionnels) afin de tenir compte de l’envol√©e des prix du brut. Mais, volontiers pragmatiques, les dirigeants des autres soci√©t√©s ont tendance √ relativiser les soubresauts politiques nationaux : ¬« Compar√© aux autres grands pays p√©troliers comme l’Irak, l’Iran, l’Arabie saoudite ou la Russie, le Venezuela est accessible et relativement stable ¬ », commente un diplomate √©tranger bas√© √ Caracas.

Alors que l’offre mondiale peine √ suivre une demande en plein essor, le Venezuela dispose donc d’un atout ma√ģtre : une prodigieuse richesse en or noir. A lui de jouer.

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L’ALBA : par et pour les Latino-am√©ricains

par Claudia Jardim

Lanc√©e par le pr√©sident Hugo Ch√°vez et inspir√©e de la lutte du libertador Simon Bolivar pour lib√©rer l’Am√©rique du Sud du joug espagnol et b√Ętir une ¬« grande patrie¬ » dans le sud du continent [7], l’Alternative bolivarienne pour les Am√©riques (ALBA) a un objectif plus ambitieux que celui des organisations √©conomiques actuellement existantes : vaincre la pauvret√© et r√©duire les in√©galit√©s sociales qui meurtrissent les pays de la r√©gion.

L’ALBA se pr√©sente comme une alternative au projet de Zone de libre-√©change des Am√©riques (ZLEA, ALCA en espagnol), lanc√© par les Etats-Unis pour, comme l’a dit en son temps le secr√©taire d’Etat Colin Powell, ¬« garantir aux entreprises am√©ricaines le contr√īle d’un territoire allant de l’Arctique √ l’Antarctique et son libre acc√®s, sans aucun obstacle, √ nos produits ¬ ».

¬« Le regard tourn√© vers le Sud ¬ », l’ALBA a √©t√© pour la premi√®re fois √©voqu√©e par M. Ch√°vez lors du 3e sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de la Communaut√© des Cara√Įbes (Caricom), sur l’√ģle de Margarita, en d√©cembre 2001. Elle est officiellement n√©e lors de la 4e Rencontre de l’h√©misph√®re sud-am√©ricain contre l’ALCA, qui s’est d√©roul√©e, √ La Havane, du 27 avril au 1er mai 2005. A cette occasion, les pr√©sidents Ch√°vez et Fidel Castro ont sign√© quarante-neuf accords de coop√©ration. ¬« L’ALBA ne se r√©alisera pas sur la base de crit√®res mercantiles, ni en fonction des int√©r√™ts √©go√Įstes des entreprises ou encore d’un b√©n√©fice national r√©alis√© au d√©triment des autres peuples ¬ », annonce le document √©labor√© en la circonstance par les gouvernements cubain et v√©n√©zu√©lien.

Avant m√™me son lancement officiel, le mod√®le de coop√©ration entre Cuba et le Venezuela refl√©tait la volont√© de ces deux pays d’entrer dans ce type de logique. Gr√Ęce au soutien de plus de 15.000 m√©decins cubains, la r√©volution bolivarienne alimente l’un des plus importants programmes sociaux du pays, Barrio Adentro (litt√©ralement : √ l’int√©rieur du quartier) fond√© sur la m√©decine pr√©ventive dans les milieux populaires, jusque-l√ abandonn√©s. De son c√īt√©, le quatri√®me exportateur de p√©trole mondial envoie 80.000 barils √ prix pr√©f√©rentiel dans l’√ģle carib√©enne, ce qui a permis le renforcement de l’industrie cubaine et un all√©gement de sa crise √©conomique.

Ce mod√®le n’entend toutefois pas se cantonner √ l’axe Caracas-La Havane. Certes, l’ALBA n’en est encore qu’au stade de la proposition. Mais, d√®s le 14 avril, et en √©cho aux id√©aux de cette coop√©ration, le Venezuela signait vingt-six accords allant du secteur √©nerg√©tique au secteur militaire avec le Br√©sil. Le 1er avril, lors de la prise de fonctions du nouveau pr√©sident uruguayen Tabar√© Vasquez, MM. Ch√°vez, Nestor Kirchner (Argentine), Luiz In√°cio ¬« Lula ¬ » da Silva (Br√©sil) et leur h√īte d√©cidaient de renforcer l’int√©gration r√©gionale, concr√©tisant cette volont√© par des accords bilat√©raux entre le Venezuela et ces trois pays [8].

L’ALBA s’oppose √ la suppression des droits de douane (principal objectif de l’ALCA), les consid√©rant comme un moyen de prot√©ger les appareils de production latino-am√©ricains. Eliminer ces droits ouvrirait les portes √ une inondation de produits en provenance des grandes puissances. Par ailleurs, pour r√©duire cette asym√©trie entre pays, l’ALBA propose la cr√©ation de fonds compensatoires. et l’utilisation de commandes publiques privil√©giant les coop√©ratives et les petites ou les moyennes industries.

Envisageant des projets de plus grande envergure, l’ALBA pr√©tend √©galement s’attaquer aux principales faiblesses du continent : l’insuffisance √©nerg√©tique et le monopole de l’information. Le projet de cr√©ation de la plus grande industrie p√©troli√®re du continent, Petrosur, envisage de r√©unir les entreprises p√©troli√®res publiques d’Argentine, de Bolivie, du Br√©sil, d’Equateur et du Venezuela pour mettre √ profit leur potentiel commun et cr√©er les moyens d’√©liminer le d√©ficit √©nerg√©tique des autres pays d’Am√©rique latine [9].

L’id√©e d’une cha√ģne de t√©l√©vision continentale, Telesur, a par ailleurs √©t√© lanc√©e par le pr√©sident v√©n√©zu√©lien pendant le 12e sommet des chefs d’Etat du Groupe des 15, √ Caracas, en f√©vrier 2004. ¬« Nous sommes victimes du monopole m√©diatique du Nord, charg√© de diffuser dans nos pays informations, valeurs et mod√®les de consommation √©loign√©s de nos r√©alit√©s, et qui se r√©v√®lent √™tre (...) l’instrument le plus visible de la domination. Pour combattre ce ph√©nom√®ne, il est n√©cessaire de cr√©er une cha√ģne de t√©l√©vision du Sud ¬ ». En peu de temps, l’id√©e a commenc√© √ se concr√©tiser. Telesur doit diffuser des flashes d’information d√®s le 24 juillet, en septembre, une programmation compl√®te est pr√©vue. A l’heure actuelle, 20% des ¬« actionnaires¬ » de la nouvelle cha√ģne sont argentins, 19% cubains, 10% uruguayens. Le Venezuela d√©tient 51% des actions, mais en n√©gocie la vente de 20% avec le gouvernement br√©silien. Le si√®ge de Telesur √©tant √ Caracas, les correspondants seront bas√©s √ Los Angeles, Bogot√°, Lima, Rio de Janeiro, Buenos Aires et Montevideo. La programmation - tout comme l’ALBA si elle prend son envol - sera faite par et pour les Latino-Am√©ricains.

Notes:

[1Lire Maurice Lemoine, ¬« Ch√°vez sauv√© par le peuple¬ », Le Monde diplomatique, mai 2002.

[2Depuis 2002, PDVSA n’a investi, en moyenne annuelle, que 2 milliards de dollars sur les 5 milliards budg√©t√©s (3 milliards seraient n√©cessaires pour maintenir le niveau de la production). Aussi la part des op√©rateurs √©trangers dans la production p√©troli√®re v√©n√©zu√©lienne a-t-elle progress√©, passant de 30-35% en 2002 √ 40-45% en 2004.

[3L’association Gens du p√©trole (opposition) d√©nonce l’¬« opacit√©¬ » des accords sign√©s avec ces pays, qui proc√®dent directement de M. Ch√°vez et court-circuitent toute proc√©dure d’appel d’offres.

[4Toutefois, s’il estime que ¬« le temps du p√©trole bon march√© est r√©volu ¬ », il se prononce pour un prix se stabilisant entre 30 et 38 dollars le baril.

[5Christophe-Alexandre Paillard, C√©dric de Lestrange et Pierre Zelenko, auteurs de G√©opolitique du p√©trole. Un nouveau march√©, de nouveaux risques, un nouveau monde (√©ditions Technip, Paris, 2005), indiquent que, certaines ann√©es, la France re√ßoit du p√©trole des revenus plus √©lev√©s que ceux de l’Arabie saoudite !

[6Le gouvernement attribue cette production inf√©rieure aux pr√©visions √ une ¬« gr√®ve silencieuse ¬ », voire √ des ¬« sabotages ¬ ».

[7Apr√®s de longues luttes contre la domination espagnole, Simon Bolivar (1783-1830) a lib√©r√© le Venezuela (o√Ļ il re√ßut le titre de libertador), la Colombie, l’Equateur, le P√©rou et la Bolivie qui lui doit son nom). Il tenta d’unifier l’Am√©rique latine en r√©unissant √ Panama, en 1826, un Congr√®s panam√©ricain. Il avait aussi pr√©vu d√®s cette √©poque la mainmise des Etats-Unis sur les richesses d’une Am√©rique latine d√©sunie et la n√©cessit√© d’une seconde lutte d’ind√©pendance, contre le g√©ant du Nord cette fois.

[8D√©j√ , apr√®s que le Venezuela eut secouru l’Argentine, victime d’une crise √©nerg√©tique, M. Hugo Ch√°vez et le pr√©sident Kirchner avaient sign√© un accord de ce type en juillet 2004.

[9Pour l’instant, l’√©tat d’avancement du projet se limite √ des accords de coop√©ration entre la compagnie p√©troli√®re du Venezuela et celles de l’Argentine et du Br√©sil.


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¬© Source : Suppl√©ment du Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr/), juin 2005.
Article publi√© sur RISAL avec l’autorisation du Monde diplomatique.

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