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La Banque mondiale, le Mexique et l’eau
par Luis Hern√°ndez Navarro
4 août 2005

La Banque mondiale (BM) a une longue exp√©rience dans le financement de projets hydrauliques au Mexique. Depuis qu’elle a conclu, en 1972, la premi√®re convention pour √©laborer le Programme national hydraulique de 1975 jusqu’√ la r√©cente proposition (encore non approuv√©e) Appui pour la modernisation du secteur de l’eau et de l’assainissement, l’institution multilat√©rale a pris part dans le pays √ plus de 30 projets li√©s √ l’eau.

L’√©ventail de programmes en rapport avec le liquide vital dans lesquels la Banque mondiale est intervenue, est tr√®s large. Il comprend des secteurs comme l’irrigation, la sant√© et la distribution. La collaboration entre le gouvernement f√©d√©ral et l’organisme a √©t√© tr√®s √©troite. L’√©valuation du Projet administration de ressources hydrauliques, √©labor√©e par l’institution financi√®re le 31 mai 1996, indique : ¬« La politique nationale hydraulique et les objectifs de l’administration de l’eau au Mexique sont √©troitement en accord avec la politique de la Banque mondiale ¬ ».

La plupart des pr√™ts que l’organisme financier a accord√©s au Mexique, ont mis comme condition la privatisation et la r√©cup√©ration du co√ »t total de l’eau. Dans son langage la ¬« r√©cup√©ration du co√ »t ¬ » se r√©f√®re tant √ l’√©limination des subventions gouvernementales qu’√ l’augmentation des paiements que les consommateurs doivent faire pour avoir acc√®s au service. Ceci signifie que les entreprises op√©ratrices charg√©es de fournir de l’eau potable doivent couvrir tous leurs frais d’op√©ration et de maintenance par les paiements des consommateurs, sans recevoir de subventions gouvernementales.

Le gouvernement de Vicente Fox, tout comme ses pr√©d√©cesseurs priistes [1], est d’accord avec ces mesures, c’est-√ -dire la privatisation du secteur. Selon l’institution multilat√©rale, ¬« les autorit√©s mexicaines ont exprim√© leur int√©r√™t √ ce que la Banque mondiale soit activement impliqu√©e dans le secteur en ce moment critique pour l’agenda de la r√©forme, en tant qu’instrument pour fournir une assistance technique impartiale bas√©e sur de bonnes exp√©riences internationales ¬ ».

Cette collaboration √©troite avec l’administration du ¬« changement ¬ » [celle de Vicente Fox] ne date pas d’hier. D√®s 2002, la Banque mondiale a accord√© un pr√™t de 250 millions de dollars √ la Commission nationale de l’eau. Une partie du financement a √©t√© utilis√©e pour soutenir le Programme pour la modernisation des prestataires du service eau et assainissement (Promagua), cr√©√© en 2001, qui fait partie d’un fonds de financement d’infrastructure qui octroie des pr√™ts aux municipalit√©s pour qu’elles mettent √ jour et d√©veloppent leurs syst√®mes d’approvisionnement en eau potable, en s’ouvrant √ des entreprises priv√©es au moyen de concessions allant de 5 √ 50 ans.

La distribution de l’eau est de la responsabilit√© des communes depuis le gouvernement de Miguel de la Madrid (1982-1988). La privatisation des services de l’eau au Mexique commence en 1992, avec la Loi sur les eaux nationales, approuv√©e pendant le gouvernement de Carlos Salinas de Gortari (1988-1994). Et aujourd’hui, comme l’a indiqu√© Andres Barreda, elle se trouve dans une phase de maturation tr√®s avanc√©e. Elle a progress√© de mani√®re peu transparente, contradictoire et in√©gale dans le milieu rural, urbain et industriel. Les b√©n√©ficiaires directs de la privatisation du service public de l’eau ne sont pas les consommateurs urbains ni les paysans ni l’administration publique, mais les grandes entreprises du secteur. L’industrie mondiale de ce liquide est contr√īl√©e par 10 multinationales et la Banque mondiale est leur alli√©e. Rien que deux d’entre elles, Vivendi et Suez, dont les si√®ges sont en France, contr√īlent 70% du march√© mondial de ce qu’on appelle l’or bleu. Suez travaille dans 130 pays ; Vivendi dans plus de 90, et c’est l’entreprise la plus grande du secteur, mais Suez fournit de l’eau √ davantage de personnes sur la plan√®te.

Ces g√©ants ont investi le Mexique. Environ 20% des syst√®mes de distribution d’eau municipaux du Mexique sont privatis√©s. Ondeo, une division d’eaux de Suez, approvisionne √ elle seule environ sept millions et demi de personnes. Elle a des contrats avec des villes comme Monterrey, Ciudad Ju√°rez, Puebla, Laredo, Saltillo, Aguascalientes, Piedras Negras et Ciudad Acu√Īa. En 2002, elle a acquis de l’entreprise Azurix (succursale de Enron) un ensemble de nouveaux contrats au moyen desquels elle a obtenu la concession du service d’approvisionnement en eau √ Canc√ļn, une partie de la ville de M√©xico, Le√≥n, Torre√≥n et Matamoros.

Selon Suez, les contrats mexicains ¬« sont un pas d√©cisif vers la consolidation du leadership d’Ondeo en Am√©rique du Nord, ce qui repr√©sente le second march√© prioritaire apr√®s l’Europe, en m√™me temps qu’une optique clef de croissance ¬ ».

La nouvelle Loi sur les eaux nationales, approuv√©e par le Congr√®s de l’Union en 2004, a √©t√© un pas substantiel dans la privatisation de l’infrastructure et de l’approvisionnement en eau potable. Selon la Banque mondiale, ¬« le nouveau cadre l√©gal constitue une occasion unique pour approfondir le processus de r√©forme ¬ » du secteur. La nouvelle l√©gislation affine les m√©canismes pour arriver √ l’exclusion de la population du processus de prise de d√©cisions sur les politiques et la gestion r√©elle du liquide, pour le transf√©rer aux grandes entreprises.

Il est faux d’affirmer que la privatisation augmente la disponibilit√© de l’eau. Bon nombre d’exp√©riences de cession de services publics de distribution d’eau potable au secteur priv√© en Am√©rique latine, ont √©t√© un fiasco complet. Dans la conversion d’un bien collectif en un monopole priv√©, les entreprises ont pr√©f√©r√© r√©investir leurs profits non pas dans l’am√©lioration des r√©seaux d’approvisionnement, mais bien dans leur expansion corporative.
Leur logique de fonctionnement est le profit, pas le service.

Les gentils ¬« conseils ¬ » de la Banque mondiale √ notre gouvernement sont un pi√®ge. Ils cherchent √ nous d√©pouiller d’un bien public pour le laisser entre les mains des grandes entreprises.

Notes:

[1Priiste, du Parti r√©volutionnaire institutionnel (PRI), au pouvoir au Mexique durant 70 ans, jusqu’√ l’arriv√©e √ la pr√©sidence de Vicente Fox, du Parti d’action nationale, en 2000 (ndlr).


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Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx/), 12 juillet 2005.

Traduction : Diane Quittelier, pour RISAL (http://www.risal.collectifs.net/).

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