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Les Andes br√ »lent, le Sud s’organise, Washington perd la main
Lignes de fracture en Amérique latine

Le premier sommet Am√©rique du Sud - Ligue arabe, qui s’est termin√© au Br√©sil, le 11 mai, a marqu√© la volont√© d’ind√©pendance du sous-continent am√©ricain et son refus de l’unilat√©ralisme traditionnellement impos√© par les Etats-Unis. Partout, ceux-ci sont en recul, confront√©s √ la grogne des mouvements populaires, √ des gouvernements de gauche ou √ la chute de pr√©sidents dont ils avaient fait leurs alli√©s. Cela ne signifie pas pour autant que l’Am√©rique latine marche d’un seul pas.

par Maurice Lemoine
1er juin 2005

Il fut un temps o√Ļ, dit la l√©gende, tout journaliste arrivant √ La Paz (Bolivie) s’installait dans l’h√ītel qui, de l’autre c√īt√© de la place Murillo, fait face au palais du gouvernement, et demandait une chambre ¬« avec vue sur le coup d’Etat ¬ ». Une nouvelle l√©gende n√©e en ce d√©but de XXIe si√®cle racontera sans doute qu’un pr√©sident prenant ses fonctions exige d√©sormais, par prudence, un bureau avec ¬« acc√®s direct √ l’h√©licopt√®re ¬ ». Apr√®s l’Argentin Fernando de la R√ļa, en 2001, et le Bolivien Gonzalo S√°nchez de Lozada, en 2003, c’est gr√Ęce √ ce type d’a√©ronef salvateur que le chef d’Etat √©quatorien, M. Lucio Guti√©rrez, s’est enfui, le 20 avril, du si√®ge de la pr√©sidence, le palais Carondelet.

Triste fin pour un ex-homme providentiel... Alors colonel, M. Guti√©rrez avait √©t√© l’un des meneurs de l’√©ph√©m√®re coup d’Etat qui, en janvier 2000, appuyant une r√©volte populaire √ forte composante indig√®ne, fit chuter le pr√©sident Jamil Mahuad. Compar√© un peu trop h√Ętivement √ un ¬« Ch√°vez √©quatorien ¬ », l’officier passa six mois en prison, fut radi√© de l’arm√©e et... gagna l’√©lection pr√©sidentielle de novembre 2002, en alliance avec le mouvement Pachakutik, bras politique de la Conf√©d√©ration des nations indig√®nes d’Equateur (Conaie), la puissante organisation des populations autochtones appauvries [1].

Il ne fallut pas plus de quelques mois pour que l’ancien colonel, trahissant tout son monde, √ commencer par les ministres issus du mouvement Pachakutik, se rallie aux th√®ses du Fonds mon√©taire international (FMI) et se d√©finisse lui-m√™me comme ¬« le meilleur alli√© de Bush ¬ » dans la r√©gion.

De mesures impopulaires en basses manŇ“uvres politiques, M. Guti√©rrez finit, le 8 d√©cembre 2004, par aller trop loin. Ce jour-l√ , une majorit√© parlementaire ¬« aux ordres ¬ » restructure la Cour supr√™me de justice et remplace 27 de ses 31 juges. Le 31 mars 2005, les magistrats r√©cemment nomm√©s annulent les jugements en cours contre les ex-pr√©sidents Abdal√° Bucaram - accus√© de corruption et destitu√© en f√©vrier 1997 - et Gustavo Noboa, mis en cause, au terme de son mandat (2000-2003), pour irr√©gularit√©s et d√©tournements de fonds dans la ren√©gocation de la dette ext√©rieure. Le retour au pays des deux anciens chefs d’Etat, respectivement en exil en R√©publique dominicaine et au Panam√°, provoque une insurrection.

L√Ęch√© par l’arm√©e, au sein de laquelle r√®gne un fort malaise, M. Guti√©rrez est √©galement abandonn√© par le Congr√®s : 60 parlementaires sur 100 le destituent... pour √©viter de couler avec lui. D’un point de vue juridique, la raison invoqu√©e - ¬« abandon de poste ¬ » (M. Guti√©rrez ¬« n’ayant pas respect√© la Constitution ¬ ») - para√ģtra √ beaucoup contestable. Pourtant, et bien qu’ayant jusqu’√ l’ultime instant manifest√© un fort soutien √ son alli√©, Washington se r√©signe √ ¬« faire sauter le fusible ¬ ». Pr√©server les ¬«  institutions ¬ » et la ¬« l√©gitimit√© du syst√®me politique ¬ » devient pour tous la priorit√©.

Dans une Am√©rique latine trop longtemps soumise au fondamentalisme lib√©ral - 225 millions de pauvres (43,9 % de la population) -, les gouvernements sont assis sur une poudri√®re. Malgr√© les ¬« chiens de garde ¬ » acharn√©s √ pr√©server le statu quo - ¬« Accepte ta situation. M√™me en p√©riode de crise √©conomique, l’argent ne fait pas le bonheur [2] ¬ » -, le temps o√Ļ les populations semblaient se r√©signer - ¬«  La justice sociale ? Elle est chaque jour plus proche... comme la ligne d’horizon ! ¬ » - semble r√©volu.

Pour la premi√®re fois depuis les ann√©es 1960, plusieurs gouvernements de gauche - Argentine, Br√©sil, Uruguay et Venezuela - entendent infl√©chir le cours de ces ¬« R√©publiques sans citoyens ¬ », marqu√©es par le m√©pris social et l’exclusion. M√™me si, avec M. Fidel Castro, le pr√©sident v√©n√©zu√©lien Hugo Ch√°vez est l’unique pr√©sident qui pr√īne un mod√®le de d√©veloppement s’√©cartant de mani√®re significative du consensus de Washington. Face √ cette contestation les d√©fiant en diff√©rents points de l’h√©misph√®re, les Etats-Unis tentent de r√©agir en renfor√ßant leur axe d’alli√©s inconditionnels - le Mexique et l’Am√©rique centrale, les pays andins o√Ļ, avec la Colombie, l’Equateur de M. Guti√©rrez occupait une place-cl√© (tout comme la Bolivie de M. S√°nchez de Lozada).

Depuis les ann√©es 1990, l’offensive men√©e par Washington a pris la forme d’accords de libre-√©change, commen√ßant par l’Accord de libre-√©change nord-am√©ricain - Alena [3] - et avec en point d’orgue la Zone de libre-√©change des Am√©riques (ALCA en espagnol) cens√©e, en janvier 2005, r√©pandre le virus de l’ultralib√©ralisme sur tout le continent. Ce dernier projet s’est enlis√©, confront√© qu’il a √©t√© √ la r√©sistance des mouvements sociaux de la Campagne continentale contre l’ALCA, au refus du March√© commun du Sud - Mercosur [4] -, √ la r√©sistance du Venezuela.

Pour contourner la difficult√©, l’empire signe √ la h√Ęte des trait√©s bilat√©raux avec l’Am√©rique centrale et la R√©publique dominicaine (Central American Free Trade Agreement - Cafta), l’Equateur, la Colombie et le P√©rou [5]. Comme feu la ZLEA, ces trait√©s de libre commerce (TLC) concernent tant les aspects strictement √©conomiques que la gestion √©tatique, la l√©gislation du travail, la propri√©t√© intellectuelle, l’environnement, les ressources naturelles et √©nerg√©tiques, la sant√© et l’√©ducation. De pseudo n√©gociations ne permettent aux pays latinos que d’introduire quelques amendements, sans aucune concession de Washington sur l’essentiel et au seul b√©n√©fice de ses int√©r√™ts.

Face √ cette n√©ocolonisation √ peine d√©guis√©e, les populations grondent. ¬« Je crois bien qu’ils vont finir par privatiser l’Etat, peut-on entendre, ici ou l√ . Si les choses continuent comme √ßa, on se r√©veillera un matin et le pays appartiendra √ Coca-Cola ! ¬ » Forte contestation en Am√©rique centrale. Au P√©rou et en Equateur, une campagne de recueil de signatures entend obliger les gouvernements √ convoquer une consultation populaire sur les trait√©s. En Bolivie, la pression des organisations sociales a emp√™ch√© le pouvoir d’avancer dans la n√©gociation du TLC, rebaptis√© ¬« total locura capitalista ¬ » (totale folie capitaliste).

Le renversement r√©cent des chefs d’Etat bolivien et √©quatorien ne d√©bouche cependant, et pour l’heure, que sur des perspectives incertaines et ambigu√« s. Comme en Argentine, en d√©cembre 2000, c’est au cri de ¬« Que se vayan todos ¬ » (qu’ils partent tous !) que les Equatoriens ont pris la rue. Leur insurrection multiclasses, auto-convoqu√©e (les radios libres ont jou√© un r√īle essentiel) √ l’√©cart des partis et des dirigeants politiques - comme √ La Paz et √ Buenos Aires -, a m√™me laiss√© √ la marge la Conaie et le mouvement Pachakutik, aux chefs desquels sont reproch√©s leurs (courtes) responsabilit√©s gouvernementales aux c√īt√©s de M. Guti√©rrez.

De m√™me que la Bolivie avait substitu√© √ M. S√°nchez de Lozada son vice-pr√©sident Carlos Mesa (qui n’appartient √ aucun parti), l’Equateur a remplac√© M. Guti√©rrez par son second, M. Alfredo Palacio (un m√©decin sans affiliation politique). Et donc, l’un comme l’autre, sans grand soutien.

Certes, √ Buenos Aires, dans des circonstances semblables, l’exercice du pouvoir par M. Nestor Kirchner, p√©roniste ayant vir√© au centre gauche, a constitu√© une bonne surprise. R√©sistant au FMI, son gouvernement a d√©clar√© un moratoire sur la dette priv√©e. Cette mesure a pris fin en mars 2005, apr√®s que les cr√©anciers eurent accept√© de renoncer √ 65,6 % de leur d√ ». Le 10 mars, imm√©diatement relay√© par des centaines de manifestants qui ont occup√© les stations-service, M. Kirchner a appel√© au boycottage des entreprises p√©troli√®res Shell et Esso, qui avaient augment√© les prix des combustibles de 3 %. Mais la situation sociale, extr√™mement pr√©occupante, n’a gu√®re √©volu√©.

En Equateur, le nouveau pr√©sident, M. Palacio, prend les r√™nes d’un pays en situation d’extr√™me fragilit√©. Par conviction ou pour apaiser la pression populaire, le ministre de l’√©conomie, M. Rafael Correa, a estim√© : ¬« les accords commerciaux doivent √™tre respect√©s, mais les pays ne doivent pas n√©gocier en condition d’esclavage [6]. ¬ » De son c√īt√©, le ministre de l’int√©rieur, M. Mauricio G√°ndara, a fait savoir que les n√©gociations sur le TLC sont interrompues ; que tous les contrats miniers et p√©troliers seront r√©examin√©s ; que l’Equateur prendra ses distances √ l’√©gard du plan Colombie ; qu’une annulation de l’accord sign√© en 1999, octroyant aux Etats-Unis une base militaire √ Manta, sera √©tudi√©e - 500 soldats am√©ricains op√®rent dans cette installation strat√©gique du Southern Command (commandement sud de l’arm√©e des Etats-Unis), avec pour cible les gu√©rillas colombiennes [7]. Mais, sur ce point, apr√®s un d√©jeuner avec l’ambassadrice am√©ricaine Kristie Kenney, le pr√©sident Palacio a d√©j√ d√ » faire marche arri√®re... Sc√©nario √ la bolivienne ?

Dans ce pays, une premi√®re ¬« guerre de l’eau ¬ », men√©e contre l’effet des privatisations, puis une ¬« guerre du gaz ¬ » explosant pour les m√™mes raisons (80 morts, 500 bless√©s) ont fait fuir l’ultralib√©ral S√°nchez de Lozada [8]. Le 18 juillet 2004, son successeur, Carlos Mesa, appuy√© par le Mouvement vers le socialisme (MAS) de M. Evo Morales, premier parti d’opposition, organise un ¬« r√©f√©rendum du gaz ¬ » au cours duquel la population se prononce massivement pour une r√©cup√©ration des hydrocarbures. Le mouvement social s’est unifi√© autour de quatre revendications : convocation d’une Assembl√©e constituante - √ l’instar de ce qui fut l’acte fondateur de la r√©volution bolivarienne, au Venezuela ; rejet de la ZLEA et/ou du TLC ; expulsion de la transnationale Aguas de Illimani (Suez- Lyonnaise des eaux) ; vote d’une loi sur les hydrocarbures √©tablissant, entre autres mesures, un imp√īt de 50 % (approuv√© par le r√©f√©rendum) sur leur exploitation par les consortiums transnationaux.

Toutefois, pris entre le marteau de la convulsion sociale et l’enclume du FMI, de la Banque mondiale et des multinationales, M. Mesa, au long de dix mois de pol√©miques, a pr√©tendu que cette loi √©tait ¬« impossible ¬ » √ mettre en Ň“uvre, la communaut√© internationale ne l’acceptant pas [9]. Ce n’est qu’√ contrecŇ“ur qu’il a laiss√© le pr√©sident du Congr√®s adopter la loi, le 17 mai, tandis que les secteurs les plus radicaux du mouvement populaire continuent √ r√©clamer la nationalisation. En un mot, il n’arrive plus √ gouverner.

Parvenue √ une sorte de pouvoir de veto gr√Ęce √ une d√©sob√©issance civile g√©n√©ralis√©e, l’opposition n’en sort pas forc√©ment renforc√©e. D√©pourvus d’id√©ologie et de bases populaires, les partis politiques dits traditionnels ne jouent plus qu’un r√īle secondaire dans les √©v√©nements. M√™me des dirigeants radicaux comme MM. Felipe Quispe (Mouvement indig√®ne Pachacuti, MIP) et Evo Morales (MAS), √ qui l’on reproche personnellement d’avoir, dans un premier temps, pactis√© avec M. Mesa, sont menac√©s d’√™tre soumis √ la ¬« justice communautaire ¬ » s’ils ¬« trahissent ¬ » le Pacte pour la dignit√© et la souverainet√© du peuple bolivien r√©cemment form√©.

La situation pourrait √™tre demain la m√™me au P√©rou, o√Ļ √ la catastrophe Alberto Fujimori a succ√©d√© le d√©sastre Alejandro Toledo. Blocus des routes, prises de b√Ętiments publics, action arm√©e avort√©e, le 1er janvier 2005, d’un groupe d’anciens militaires ultranationalistes - les ethnocac√©ristes -, affrontements avec les forces de l’ordre et l’arm√©e... La corruption et le d√©sastre social donnent lieu √ un d√©bat permanent : faut-il maintenir M. Toledo au pouvoir jusqu’en 2006 ou faut-il le ¬« sortir ¬ » avant ? Mais, l√ encore, aucune rel√®ve politique ne se profile, tant le rejet des partis politiques et de leurs leaders est grand.

Au-del√ des divergences, des objectifs communs

M√™me au Nicaragua, agit√©, en avril et mai, par de violentes manifestations contre la hausse des prix des carburants, et o√Ļ plus de 80 maires (sur 152 municipios) ont exig√© du pr√©sident Enrique Bolanos qu’il r√©solve les probl√®mes de l’√©nergie ou qu’il d√©missionne, il n’est pas av√©r√© que le Front sandiniste de lib√©ration nationale (FSLN) soit en mesure de gouverner, au cas o√Ļ... Une grave crise le traverse - due √ une absence de d√©mocratie interne -, qui a √©cart√© de lui nombre de ses anciens militants ou partisans.

Des situations davantage marqu√©es par l’incertitude ou les risques de chaos que par l’apparition de v√©ritables alternatives. Il n’en demeure pas moins que, perdant ses ¬« pions ¬ » un par un, Washington se retrouve sur la d√©fensive. Du point de vue du g√©n√©ral Bantz Craddock, commandant en chef du Southern Command, ¬« en Bolivie, en Equateur et au P√©rou, la m√©fiance et le manque de foi dans les institutions stimulent l’√©mergence de d√©magogues antiam√©ricains, antiglobalisation et anti-libre march√© [10] ¬ ». Pis ! L’axe Br√©sil-Argentine-Uruguay-Venezuela (et, dans ce cas, avec en arri√®re-plan Cuba) fait capoter toutes les initiatives du d√©partement d’Etat pour reprendre la main.

Lorsque, devant l’Assembl√©e g√©n√©rale de l’Organisation des Etats am√©ricains (OEA) de juillet 2004, √ Fort Lauderdale (Floride), les Etats-Unis avancent l’id√©e d’une modification de la Charte d√©mocratique interam√©ricaine permettant d’isoler les pays ¬« s’√©cartant graduellement de la d√©mocratie ¬ », voire d’y intervenir - objectif d√©sign√© : le Venezuela -, ils ne recueillent qu’un sourire poli. Lors de la r√©union des ministres de la d√©fense (du 16 au 18 novembre 2004, √ Quito), le Venezuela, le Br√©sil et la Bolivie rejettent, sur le th√®me de la non-ing√©rence, la pr√©tention du secr√©taire d’Etat √ la d√©fense am√©ricain Donald Rumsfeld, appuy√© par les dirigeants colombien et centram√©ricains, de mettre en Ň“uvre une nouvelle conception de la ¬« s√©curit√© pr√©ventive ¬ » et de constituer une force multinationale latino-am√©ricaine - sous commandement du Pentagone, cela va de soi.

Or, m√™me dans la Colombie de M. Alvaro Uribe V√©lez, son vassal le plus fid√®le, la politique am√©ricaine marque piteusement le pas. Malgr√© 3,3 milliards de dollars d’aide militaire √ Bogot√° au cours des six derni√®res ann√©es, la fourniture de plus de 65 h√©licopt√®res Blackhawk et Huey, la formation de 3 nouveaux bataillons d’√©lite, l’arm√©e colombienne s’enlise dans le conflit interne.

Offensive la plus ambitieuse jamais men√©e contre les Forces arm√©es r√©volutionnaires de Colombie (FARC), le plan Patriote - op√©ration engageant 17 000 soldats dans le sud du pays - n’a pu venir √ bout de gu√©rillas mobiles, jouant de la rapidit√© et de la surprise, qui, dans la montagne et la jungle, mettent en √©chec les lourds bataillons. Alors que la secr√©taire d’Etat am√©ricaine Condoleezza Rice, en visite √ Bogot√° le 27 avril 2005, annon√ßait, pour septembre de cette ann√©e, la fin officielle du plan Colombie (mais pas celle de l’aide am√©ricaine), les troupes gouvernementales encaissaient de tr√®s durs coups dans le sud-ouest du pays, et une violente crise √©clatait au sein de l’arm√©e. La destitution de quatre g√©n√©raux de haut rang [11] a mis en √©vidence de profondes fractures au sein d’une institution traumatis√©e par les changements de doctrine impos√©s depuis le Pentagone et par son √©chec sur le terrain.

Autre caillou, et de taille, dans le soulier de Washington... ¬« Le Venezuela exerce une influence d√©stabilisatrice en Am√©rique latine ¬ », a averti Mme Rice, en f√©vrier. Les fortes pressions diplomatiques pour que ses voisins tentent de ¬« lulaliser [12] ¬ » le pr√©sident v√©n√©zu√©lien √©chouent pourtant - d’autant que l’homme n’est pas de nature √ se laisser manipuler. Quand la secr√©taire d’Etat am√©ricaine entame, le 26 avril, une tourn√©e dans quatre pays du continent (Chili, Br√©sil, Colombie, Salvador), elle ne parvient pas, √ Brasilia, √ obtenir la moindre d√©claration critique √ l’√©gard de la r√©volution bolivarienne et se fait de la m√™me mani√®re poliment √©conduire √ Santiago.

Non que la politique de rupture de M. Ch√°vez fasse bondir d’enthousiasme ses voisins (voir notre suppl√©ment). Du mod√®le d’int√©gration du Mercosur qu’il d√©finit comme ¬« soumis aux diktats du capital et √ la logique mercantile ¬ », il n’a pas forc√©ment la m√™me vision que celle du Br√©sil, converti au ¬« r√©alisme ¬ » et salu√© par le FMI. M. Ch√°vez pr√īne inlassablement la mise en place de l’Alternative bolivarienne pour les Am√©riques - ALBA [13] -, une int√©gration √ forte composante sociale et, le 4 mars, a √©t√© jusqu’√ d√©clarer : ¬« Nous devons inventer le nouveau socialisme pour le XXIe si√®cle. Le capitalisme n’est pas un mod√®le de d√©veloppement durable. ¬ »

Toutefois, les objectifs redeviennent communs lorsqu’il s’agit de renforcer la Communaut√© sud-am√©ricaine des nations - CSN [14] -, n√©e le 8 d√©cembre 2004, ainsi qu’un ordre international rejetant l’unilat√©ralisme et bas√© sur l’√©galit√© des Etats. Les accords √©conomiques (√©nerg√©tiques, industriels) font le reste. A titre d’exemple, le Venezuela importe chaque ann√©e des Etats-Unis, pour son industrie p√©troli√®re, 5 milliards de dollars de biens et services. M. Ch√°vez souhaite que, d√©sormais, 25 % de ces achats se fassent en Argentine et au Br√©sil. Par ailleurs, et quoi qu’ils en pensent, ces chefs d’Etat doivent m√©nager leurs secteurs populaires. De notori√©t√© publique, les piqueteros argentins ou les paysans sans terre br√©siliens se sentent davantage repr√©sent√©s par M. Ch√°vez que par leurs propres pr√©sidents.

Le pire demeurait cependant √ venir pour Washington. Depuis octobre 2004, l’Organisation des Etats am√©ricains (OEA) se trouvait ac√©phale du fait de la d√©mission de son √©ph√©m√®re secr√©taire g√©n√©ral (dix-sept jours !), M. Miguel Angel Rodr√≠guez. Ex-pr√©sident du Costa Rica, celui-ci a √©t√© rattrap√© par une affaire de corruption et est jug√© dans son pays, accus√© d’avoir re√ßu des pots-de-vin (2,4 millions de dollars) de l’entreprise fran√ßaise Alcatel. Trois candidats aspirent alors √ le remplacer : le Mexicain Luis Ernesto Derbez, conservateur, ministre des affaires √©trang√®res et ancien consultant de la Banque mondiale ; le ministre de l’int√©rieur chilien Jos√© Miguel Insulza, ex-conseiller de Salvador Allende, qui exerce des fonctions minist√©rielles depuis sa nomination aux affaires √©trang√®res en 1994 ; et enfin, candidat de la Maison Blanche, l’ex-pr√©sident salvadorien Francisco Flores. Lorsqu’il √©tait au pouvoir, ce dernier a envoy√© un contingent militaire symbolique en Irak (il y est toujours).

En soixante ans, dans cette organisation de trente-quatre pays d’Am√©rique et des Cara√Įbes (sauf Cuba), jamais un candidat non appuy√© par la Maison Blanche n’a gagn√©. Avant m√™me le premier tour de scrutin du 11 avril, et malgr√© d’√©normes pressions, M. Flores para√ģt tellement isol√© que, pour √©viter une humiliation, Washington lui demande de se retirer.

Les Etats-Unis n’ont a priori pas plus de divergences avec le Chili, qui n’a pas rompu avec l’√©conomie de march√© pure et dure et a sign√© un TLC en 2004, qu’avec le Mexique, membre de l’Alena. Mais, en cas de face-√ -face, la marge de manŇ“uvre de Santiago est beaucoup plus grande que celle de Mexico. Washington peut faire pression sur son proche voisin du Sud en choisissant de r√©primer ou de r√©gulariser les 4 millions (ou plus) de Mexicains sans papiers dont les envois d’argent au pays, 38 milliards de dollars en 2003, d√©passent les revenus du tourisme et repr√©sentent la moiti√© de la valeur des exportations.

¬« Candidat de consensus ¬ »

Par ailleurs, M. Hugo Ch√°vez appuie avec enthousiasme... le Chilien Insulza. Il a ses raisons : √ la solidarit√© ¬« sud-am√©ricaine ¬ » s’ajoute le fait que le pr√©sident mexicain Vicente Fox entretient des liens d’amiti√© avec M. George W. Bush ; qu’une op√©ration de d√©stabilisation a √©t√© lanc√©e par le gouvernement mexicain contre le maire de gauche de Mexico, M. Andr√©s Manuel Lopez Obrador, candidat du Parti de la r√©volution d√©mocratique (PRD) √ l’√©lection pr√©sidentielle de 2006 (voir ¬« Mauvais coup rat√© √ Mexico ¬ ») ; et que le Mexique a vot√© contre Cuba √ la Commission des droits de l’homme des Nations unies [15]. Sur instruction du d√©partement d’Etat, les pays qui ont appuy√© M. Flores font campagne pour le Mexicain Derbez.

Malgr√© cinq tours de scrutin, les deux candidats demeureront √ √©galit√©, avec 17 voix chacun (il en faut 18 pour √™tre √©lu), le Br√©sil, l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay, l’Equateur, le Venezuela, la R√©publique dominicaine et dix pays des Cara√Įbes votant pour le Chilien. A la veille du 2 mai, date pr√©vue pour une nouvelle consultation, et bien que Washington fasse feu de tout bois, il appara√ģt que la tendance bascule en faveur de M. Insulza. Le d√©nouement aura lieu le 29 avril, lors d’une r√©union de Mme Rice avec plusieurs ministres des affaires √©trang√®res (Salvador, Paraguay, Colombie, Chili et Canada), MM. Derbez et Insulza. Au terme de cette rencontre, et √ la surprise g√©n√©rale, le Mexicain Derbez annonce qu’il retire sa candidature.

¬«  Condoleezza Rice a compris que continuer √ appuyer Derbez √©tait courir √ l’√©chec, analyse M. Peter Hakim, directeur de Dialogue interam√©ricain, une organisation bas√©e √ Washington. S’il avait gagn√© avec une ou deux voix d’avance, le continent serait apparu comme divis√© par la faute des Etats-Unis et, s’il avait perdu, ce qui √©tait le plus probable, cela aurait √©t√© une grande d√©faite pour... les Etats-Unis [16]. ¬ » C’est dans ces conditions que, pour ne pas perdre la face, Washington accepte de laisser la voie libre √ M. Insulza, ¬« candidat de consensus ¬ », finalement √©lu le 2 mai avec 31 voix (deux abstentions et un vote blanc).

Washington appara√ģtra √ l’√©vidence, et malgr√© cette manŇ“uvre de derni√®re minute, comme le grand vaincu de la consultation. On aurait toutefois tort de consid√©rer la victoire de l’ex-ministre de l’int√©rieur chilien comme l’arriv√©e d’un progressiste √ la t√™te de l’organisation continentale. D’apr√®s un diplomate ayant suivi de pr√®s les ultimes tractations, ¬« de nombreux √©l√©ments indiquent que, avant de lui laisser le champ libre, les Etats-Unis ont obtenu des engagements de la part d’Insulza, comme du gouvernement chilien, particuli√®rement en ce qui concerne la politique que m√®nera l’OEA √ l’√©gard du Venezuela et de Cuba ¬ ».

Cela √©tant, dans cette ¬« arri√®re-cour ¬ » politiquement plus fragment√©e que jamais, rien ne semble indiquer que le nouveau secr√©taire g√©n√©ral aura les mains enti√®rement libres si d’aventure il lui prenait l’envie de vouloir suivre le cap voulu par les Etats-Unis.

Notes:

[1Lire Laurent Tranier, ¬« Les indig√®nes √©quatoriens face au d√©fi √©vang√©lique ¬ », Le Monde diplomatique, avril 2005.

[2Cromos, Bogotá, 20 décembre 1999.

[3L’Alena regroupe, depuis 1994, le Mexique, les Etats-Unis et le Canada.

[4Initiateurs du Mercosur en 1994, l’Argentine, le Br√©sil, le Paraguay et l’Uruguay ont √©t√© rejoints par des pays associ√©s : Bolivie et Chili (1996), P√©rou (2003), Colombie, Equateur et Venezuela (2004).

[5Précurseur, le Parlement chilien a approuvé en octobre 2003 un TLC entré en vigueur en janvier 2004. Le Salvador, le Honduras et le Guatemala ont ratifié le Cafta (pas encore approuvé par le Congrès des Etats-Unis).

[6Sally Burch, ¬« Ecuador, cambio de rumbo ? ¬ », Alai, Quito, 22 avril 2005.

[7Lire Hernando Calvo Ospina, ¬« Aux fronti√®res du plan Colombie ¬ », Le Monde diplomatique, f√©vrier 2005.

[8Lire Ignacio Ramonet, ¬« Bolivie ¬ », Le Monde diplomatique, novembre 2003.

[9L’Argentine fait face √ 34 plaintes au sein du Centre international de r√®glement des diff√©rends relatifs aux investissements (Ciadi) de la Banque mondiale (Ra√ļl Zibechi, La Jornada, Mexico, 1er avril 2005).

[10Déclaration devant le Congrès des Etats-Unis, le 9 mars 2005.

[11G√©n√©ral Roberto Pizarro, commandant en second et chef de l’√©tat-major interarmes ; Fabio Garc√≠a, chef des op√©rations ; Hern√°n Cadavid, chef du d√©veloppement ; Jairo Pineda, inspecteur g√©n√©ral de l’arm√©e.

[12Allusion √ la politique mod√©r√©e du pr√©sident br√©silien Luiz Inacio ¬« Lula ¬ » da Silva.

[13La premi√®re r√©union Cuba-Venezuela pour l’application de l’Alternative bolivarienne pour les Am√©riques (ALBA), tenue le 28 avril √ La Havane, a appronfondi la collaboration √©conomique entre les deux pays.

[14La CSN regroupe les pays du Mercosur, la Communauté andine des nations (Bolivie, Colombie, Pérou, Equateur, Venezuela), ainsi que le Surinam et la Guyana.

[15Des pays latino-am√©ricains membres de la CDH ont vot√© en faveur de la r√©solution pr√©sent√©e par les Etats-Unis contre Cuba : le Mexique, le Costa Rica, le Guatemala et le Honduras ; se sont abstenus l’Argentine, le Br√©sil, la R√©publique dominicaine, l’Equateur, le Paraguay et le P√©rou.

[16BBC Mundo, Londres, 2 mai 2005.


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Source : TOUS DROITS R√‰SERV√‰S ¬© 2005 Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), juin 2005.

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