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Uruguay : plus de continuit√© que de changement
par Ra√ļl Zibechi
16 novembre 2005

Apr√®s sept mois au pouvoir, la majorit√© des Uruguayens voient bien que le gouvernement de Tabar√© V√°zquez a produit peu de changements, sans doute moins que ceux attendus. Bien que la popularit√© de l’√©quipe gouvernementale soit tr√®s √©lev√©e (entre 50 et 60% selon les sondages) et que l’Encuentro Progresista - Frente Amplio [1] ait triomph√© en obtenant une majorit√© absolue - ce qui lui permet de gouverner sans devoir conclure des pactes avec les partis conservateurs -, la sensation qui ressort au final est que les fortes dissensions internes sont en train de se r√©soudre en faveur des secteurs les plus pragmatiques, qui pr√īnent la continuit√© en mati√®re √©conomique.

Les deux sujets autour desquels se notent les d√©saccords les plus importants sont les droits de l’Homme et la politique √©conomique. V√°zquez s’est fortement impliqu√© pour mettre fin √ la pesante impunit√© qui s’est impos√©e en Uruguay depuis qu’en 1989, un r√©f√©rendum a ratifi√© la Loi de caducit√© qui garantit que les militaires qui ont tortur√©, assassin√© et fait dispara√ģtre des prisonniers durant la dictature (1973-85) ne seront pas poursuivis en justice. Le jour m√™me o√Ļ il prenait ses fonctions, le 1er mars, V√°zquez d√©clara que l’on proc√©derait √ des excavations dans des casernes o√Ļ auraient √©t√© enterr√©s certains disparus. Il fit un faux pas en ao√ »t quand il assura qu’il y avait ¬« 99% de chances ¬ » que les restes de la belle-fille du po√®te argentin Juan Gelman se trouvent dans le bataillon 14, sur la base de rapports que les militaires avaient fait parvenir aux trois commandants.

Deux mois plus tard, ces ossements n’ont pas √©t√© trouv√©s, pas plus que des traces de tombes clandestines. Tout indique que les militaires de la dictature ont donn√© de faux rapports que les commandants ont valid√©s, mettant le pr√©sident V√°zquez dans une position d√©licate, qui peut le forcer √ relever les dirigeants militaires de leur fonction. Le mouvement social, qui semble avoir commenc√© √ prendre ses distances avec le gouvernement, a organis√© une importante manifestation le 30 septembre pour exiger non seulement la ¬« v√©rit√© ¬ », comme il le fait depuis 20 ans, mais aussi aujourd’hui la ¬« justice ¬ », consigne qui, depuis l’approbation de la loi d’impunit√©, avait √©t√© laiss√©e de c√īt√©. Un manifeste sign√© par les principaux mouvements, depuis les familles de disparus jusqu’aux centrales syndicales, reconna√ģt les avanc√©es qui ont lieu, mais r√©clame √©galement au gouvernement la ¬« d√©mocratisation de l’information ¬ » sur les violations des droits de l’Homme, des enqu√™tes sur toutes les disparitions et remet en cause la Loi de caducit√©.

De cette fa√ßon, les mouvements [sociaux] sont en train de montrer qu’un large secteur de la population n’est pas dispos√© √ faire marche arri√®re en ce qui concerne ses revendications et moins encore, √ se laisser coopter. Dans les prochaines semaines, la corde des relations avec les militaires risque de se tendre, mais les mouvements sociaux ont montr√© leur disposition √ appuyer un √©ventuel durcissement de la part du gouvernement.

Le front √©conomique trouve quant √ lui ses principaux porte-parole en Danilo Astori, ministre de l’Economie et le tupamaro Jos√© Mujica [2], ministre de l’Agriculture. L’√©laboration du budget quinquennal a √©t√© le moment de plus grande tension bien que, ironies de la politique uruguayenne, la possible d√©mission d’Astori - quand V√°zquez exigea l’augmentation des montants assign√©s √ l’√©ducation √ 4,5% du produit int√©rieur brut (PIB) - fut enray√©e gr√Ęce √ l’intervention de Mujica. Il semble que tous les secteurs de la gauche reconnaissent que l’actuel ministre de l’√‰conomie est indispensable, m√™me si ses orientations ne leur plaisent gu√®re.

Le budget respecte au pied de la lettre les recommandations macro-√©conomiques du Fonds mon√©taire international (FMI). Cependant, il y a des changements √©vidents pour ce qui est de l’√©ducation (dont le budget va augmenter de 50%), des relations avec les syndicats et des salaires (qui ont connu leur premi√®re hausse significative depuis des ann√©es), et des aides aux plus pauvres. Ces derni√®res s’illustrent dans le Plan d’urgence, qui concerne la population en situation d’indigence, 5% du total, et qui recevra 50 dollars par famille. Un des plus grands succ√®s du gouvernement progressiste [de centre-gauche] est d’avoir install√© des conseils tripartites (Etat - chefs d’entreprise - syndicats) pour aborder la question salariale et cr√©er des espaces de n√©gociation qui diminuent les conflits de travail. Au-del√ des r√©sultats, puisque les hausses salariales ne parviennent qu’√ un petit secteur de la population active, il s’agit d’une mesure qui va √ l’encontre de la d√©r√©gulation promue par le mod√®le n√©olib√©ral depuis 1990.

Le revers de ces mesures positives est l’appui √ la construction de deux grandes fabriques de cellulose - et la possibilit√© de l’installation d’une troisi√®me - qui consolident le mod√®le d’exploitation foresti√®re avec des usines hautement polluantes. En parall√®le, le gouvernement appuie les manoeuvres navales UNITAS, promues par les Etats-Unis, modifiant ainsi le discours d’opposition qu’il tient depuis des d√©cennies. Troisi√®mement, le gouvernement n√©gocie un trait√© bilat√©ral d’investissements avec Washington et Tabar√© V√°zquez se montre maintenant pr√™t √ signer un trait√© de libre-√©change. Dans les trois cas, la pol√©mique interne n’emp√™che pas le consolidation des positions les plus conservatrices.

L’un des r√©sultats les plus surprenants de ces sept mois de gestion progressiste est que l’Uruguay tend √ s’√©loigner du Mercosur [3] et √ se rapprocher des Etats-Unis. Cette realpolitik semble √™tre impuls√©e autant par les difficult√©s que rencontre le commerce avec le Br√©sil et l’Argentine que par la paralysie que traverse le Mercosur [4] et une politique plus pragmatique de la Maison blanche. Suite √ son r√©cent voyage √ Washington, un V√°zquez euphorique a d√©clar√© que ce sont ¬« les Etats-Unis qui nous ach√®tent le plus et le mieux ¬ » et qu’avec ce pays, ¬«  nous allons essayer d’avoir davantage et de meilleures relations commerciales ¬ ».

Dans ce contexte, le fait que le tupamaro Mujica ait fait savoir au m√™me moment sa d√©ception est pass√© inaper√ßu. ¬« Sur la voie emprunt√©e par le gouvernement, j’ai perdu ¬ », a-t-il dit, en signalant son souhait d’abandonner le minist√®re, puisqu’une ¬« conception id√©ologique a gagn√©. Harvard est en train de me battre, et elle est aussi dogmatique que Moscou ¬ ». Dans les prochains mois, d’autres d√©cisions de type n√©olib√©ral seront prises, qui affecteront les entreprises publiques. A cette occasion, les disputes cesseront alors d’avoir lieu au conseil des ministres pour gagner la rue.

Notes:

[1[NDLR] Coalition de partis de centre et de gauche au gouvernement.
Le Frente Amplio - Encuentro Progresista - Nueva Mayor√≠a est compos√© de 18 partis et organisations politiques regroup√©s en quatre grands “espaces” √©lectoraux incluant une vaste gamme de tendances qui vont de la “gauche historique” (c’est-√ -dire les socialistes et les communistes), jusqu’aux “mod√©r√©s” repr√©sent√©s par des personnages, comme Danilo Astori (le ministre de l’√‰conomie) ou Mariano Arana (le maire de Montevideo).

[2[NDLR] Le Mouvement de lib√©ration nationale, n√© de groupes d’autod√©fense de la gauche et plus connu sous le nom de Tupamaros, passe √ la lutte arm√©e urbaine √ la fin des ann√©es 1960, estimant l’Uruguay menac√© par un coup d’Etat fasciste. Apr√®s des succ√®s initiaux, il sera √©cras√© par l’arm√©e. Il sera l√©galis√© avec le retour √ la d√©mocratie en 1985.

[3[NDLR] Le Mercosur, cr√©√© en 1991, est une zone r√©gionale de coop√©ration √©conomique du c√īne Sud (march√© du c√īne Sud) qui rassemble le Br√©sil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, ainsi que d’autres nations ayant le statut de pays ¬« associ√©s ¬ ».

[4[NDLR] Notamment du fait des disputes commerciales entre le Br√©sil et l’Argentine.


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Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), Mexique, 7 octobre 2005.

Traduction : Cynthia Benoist, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

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