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Amérique centrale
Le ¬« f√©minicide ¬ » dans les r√©publiques ¬« maquiladoras ¬ »

L’Am√©rique centrale - en particulier le Guatemala et le Honduras - est devenue la zone du continent am√©ricain la plus touch√©e par les meurtres crapuleux de femmes de tous √Ęges, situations sociales, professions et niveaux d’√©tudes. L’auteur √©tablit un lien entre ces assassinats et le pass√© de guerre civile dans ces pays, et sugg√®re que le f√©minicide peut √™tre une politique sp√©cialement con√ßue pour terroriser celles qui √©mergent comme actrices de leur propre destin, du changement social et √©conomique, une sorte d’action de dissuasion contre ces femmes qui auraient les vell√©it√©s de participer √ la vie politique, syndicale et/ou culturelle.

par Francesca Gargallo
21 décembre 2005

Elle avait 23 ans, avait fait des √©tudes secondaires et √©tait manager dans une maquila [1]. Elle venait d’avoir 39 ans et travaillait dans la police. Elle √©tait l’une des vingt jeunes filles qui ont √©t√© retrouv√©es d√©membr√©es √ l’int√©rieur d’un tonneau. Elle avait 18 ans et vendait des produits cosm√©tiques pendant les vacances pour financer ses √©tudes. C’√©tait une fille de bonne famille. Elle √©tait c√©libataire. Elle √©tait mari√©e et s’occupait de ses trois enfants. C’√©tait des militantes qui animaient des ateliers sur la violence intra-familiale. Ou bien elles √©taient professeurs, paysannes, dirigeantes syndicales, employ√©es de maison, commer√ßantes ou encore exer√ßaient des professions lib√©rales. Elles ont toutes √©t√© assassin√©es entre 2001 et mai 2005 : 1 780 au Guatemala, 462 au Honduras, 117 au Costa Rica, environ cinq par mois au Salvador. Les donn√©es sont inexistantes au Panama, √ Belize et au Nicaragua car une fa√ßon d’emp√™cher que justice soit faite est de ne pas reconna√ģtre le d√©lit. Il n’y a que des indicateurs. Au Nicaragua, par exemple, un cas de mauvais traitement au sein de la famille a lieu toutes les dix minutes : en 2003, 51.000 jeunes filles et femmes ont √©t√© victimes d’abus dans un pays qui compte cinq millions quatre cent mille habitants, dont 79% sont pauvres. Au Panama, en 2004, l’Alliance du mouvement des femmes s’est organis√©e face √ l’augmentation des f√©minicides et, d’apr√®s la f√©ministe et philosophe Urania Ungo, ¬« face √ l’indiff√©rence et la n√©gligence des pouvoirs publics ¬ ».

L’Am√©rique centrale - en particulier le Guatemala et le Honduras - est devenue la zone du continent am√©ricain la plus touch√©e par les meurtres crapuleux de femmes de tous √Ęges, milieux sociaux, m√©tiers et niveaux d’√©tudes. C’est aussi la zone qui a subi une guerre civile g√©n√©ralis√©e et prolong√©e, assortie de taux √©lev√©s de violation des droits humains, de massacres et de processus de pacification qui, de par leur propre dynamique d’exclusion sociale, ont fini par faire des anciennes r√©publiques banani√®res la ¬« zone¬ » des r√©publiques maquiladoras.

Y aurait-il un rapport entre ces deux faits ? S’agit-il de deux manifestations d’un m√™me ph√©nom√®ne ? Serait-ce une politique express√©ment con√ßue dans le but d’inculquer la peur aux femmes, afin qu’elles cessent de revendiquer et de d√©fendre leurs droits, tout r√©cemment obtenus ? Serait-ce une politique qui se fonde sur les faiblesses et les fragilit√©s des d√©mocraties occidentales pour se g√©n√©raliser ?

Radhika Coomaraswamy, rapporteuse sp√©ciale sur la violence contre les femmes √ l’Organisation des Nations unies (ONU) [2], a affirm√© en 1999 que la ¬«  nature, qui semble end√©mique, des viols en temps de guerre a √©t√© institutionnalis√©e par le biais de la prostitution forc√©e et de l’esclavage sexuel des femmes par des civils ¬ ». La d√©put√©e guat√©malt√®que Alba Estela Maldonado a ajout√© en 2004 : ¬«  Il y a un lien entre les f√©minicides et l’environnement id√©ologique et social de la violence normalis√©e contre les femmes ¬ ». Autrement dit, entre la guerre (entendue aussi comme r√©pression syst√©matique) et la violence contre les femmes, il y a un lien qui m√©rite d’√™tre √©clairci.

La plupart des assassinats de femmes centram√©ricaines ont lieu dans des zones urbaines, qui ont connu ces derni√®res ann√©es une croissance de la violence li√©e √ la d√©linquance - dont le trafic de drogues, d’armes et les enl√®vements en vue d’extorquer de l’argent, ainsi que les agissements des gangs urbains de jeunes, les maras [3]. Celles-ci, form√©es de jeunes hommes dans la plupart des cas, ont retenu l’attention des sp√©cialistes de la spirale de violence que conna√ģt actuellement l’Am√©rique centrale.

Nul doute que les maras sont r√©v√©latrices des carences sociales, du manque d’opportunit√©s √©ducatives, de l’augmentation du trafic et de la consommation locale de drogues ill√©gales et de la facilit√© d’acc√®s aux armes dans les pays de l’isthme [centram√©ricain]. Ainsi, au Honduras, au Salvador, au Guatemala et dans la zone frontali√®re au Sud du Mexique, les maras ont √©t√© et sont encore les auteurs de certains des assassinats les plus effrayants (et notoires) de jeunes femmes. Il s’agit g√©n√©ralement de femmes qui avaient soit fait partie des maras, soit entretenu des relations sentimentales ou trafiqu√© de la drogue avec certains de leurs membres. Dans d’autres cas, elles habitaient les zones contr√īl√©es par ces gangs (des quartiers entiers √ San Pedro Sula, Tegucigalpa, San Salvador, Ciudad de Guatemala, Talism√°n). Pourtant, la tentative des forces de s√©curit√© et des m√©dias locaux d’accuser les maras de tous les d√©lits, y compris de tous les assassinats de femmes, sans enqu√™te pr√©alable, est tr√®s curieuse.

L’immense majorit√© des femmes et des jeunes filles d’Am√©rique centrale vivent au quotidien dans une situation de violence sp√©cifique, li√©e √ la pauvret√© et √ la place que la soci√©t√© leur impose dans son ordre familial, religieux et du travail : ladite violence de genre. Depuis leurs premiers mois jusqu’√ leur vieillesse, les femmes sont victimes de mauvais traitements, de menaces contre leur s√©curit√©, de discrimination et de non-respect de leurs d√©cisions, de viols, de harc√®lements sexuels dans le cadre du travail et de l’√©cole. Dans ce contexte - au Mexique et partout ailleurs -, la croissance de la violence li√©e √ la d√©linquance fragilise encore plus le droit √ la vie et au bien-√™tre des femmes. Si cette violence n’est, de plus, jamais poursuivie en justice par les instances judiciaires - ce qui laisse entendre qu’il n’est pas important de poursuivre les d√©lits commis contre les femmes -, alors le f√©minicide appara√ģt comme un syndrome dans lequel tous les facteurs entrent en jeu.

Marcela Lagarde d√©finit le f√©minicide comme ¬« le g√©nocide contre les femmes ¬ » qui se perp√©tue lorsque les conditions historiques engendrent des pratiques sociales qui permettent d’attenter √ l’int√©grit√©, au d√©veloppement, √ la sant√©, aux libert√©s et aux vies des femmes. Ce qui reviendrait √ dire que le f√©minicide est commis dans l’intention de d√©truire un groupe social identifi√© par son sexe, en le soumettant intentionnellement √ des conditions d’existence devant entra√ģner sa destruction physique totale ou partielle, selon la d√©finition du g√©nocide √©tablie par l’Assembl√©e g√©n√©rale de l’ONU en 1948.

Il ne peut y avoir de f√©minicide sans que les autorit√©s ne soient complices avec les auteurs des crimes, nous rappelle la chercheuse et f√©ministe Mirta Kennedy, du Centre d’√©tudes de la femme du Honduras (CEM-H), car ceux-ci jouissent d’une ¬« impunit√© constante quant aux crimes contre les femmes et de la responsabilit√© complice de l’Etat et des organismes comp√©tents, qui ne donnent pas de r√©ponse pour mettre fin √ cette violence, tant en raison de la fragilit√© du syst√®me de s√©curit√© et de justice que du manque de volont√© politique, de la lenteur √ mettre en Ň“uvre les r√©formes l√©gales demand√©es et du d√©sint√©r√™t manifeste pour le probl√®me ¬ ».

La violence n’est pas un ph√©nom√®ne nouveau

En 2002, au Costa Rica, le premier rapport sur les f√©minicides en Am√©rique centrale a √©t√© r√©dig√© suite √ une campagne lanc√©e au Mexique un an plus t√īt par le R√©seau f√©ministe latino-am√©ricain et des Cara√Įbes contre la violence domestique et sexuelle. Ainsi, en 2004, le Costa Rica a pr√©sent√© la premi√®re loi au monde sur la p√©nalisation de la violence contre les femmes dans laquelle le d√©lit de f√©minicide est reconnu, quoique r√©duit √ l’assassinat des femmes au sein d’une relation de couple.

Les f√©ministes centram√©ricaines critiquent l’id√©e d’exiger quelque chose d’impossible : ¬« Pas une mort de plus ¬ », car la mort est un ph√©nom√®ne naturel. Elles trouvent que parler de mort et de mortes, et non pas d’assassinat, est profond√©ment √©quivoque et tend √ d√©politiser la d√©nonciation de la privation de libert√©, de la torture et de la disparition qui vont jusqu’√ l’homicide avec tra√ģtrise, pr√©m√©ditation et abus de vuln√©rabilit√© contre les femmes . Par ses apports, le rapport du Costa Rica de 2002 a ainsi d√©fini le f√©minicide comme ¬« l’assassinat de femmes pour des raisons li√©es √ leur genre ¬ », soit la violence exerc√©e par les hommes contre les femmes pour combler leurs d√©sirs de pouvoir, de domination ou de contr√īle, comprenant aussi les assassinats produits par la violence au sein de la famille et la violence sexuelle, ainsi que la mort dans la d√©nomm√©e ¬« ligne de feu ¬ ».

Au Mexique, cette derni√®re expression surprend. Qu’est-ce que la ligne de feu dans le cas de la violence de genre ? Edda Gabiola, f√©ministe et directrice ex√©cutive du Centre pour l’action l√©gale des droits de l’homme (CALDH) du Guatemala, consid√®re que ¬« la violence contre les femmes est une expression non seulement des rapports in√©gaux de pouvoir entre hommes et femmes, mais qu’elle est √©galement le reflet des mod√®les de conduite d’une soci√©t√© o√Ļ le conflit se r√©sout de fa√ßon violente ¬ ». Au Guatemala, les explications sociales sur les causes des assassinats de femmes et leur tendance √ cro√ģtre ces derni√®res ann√©es ont chang√©. Avant, on faisait √©tat de la d√©linquance, ensuite de la violence au sein de la famille, et ces derniers temps, de ¬« l’existence d’un plan d’extermination des femmes ou f√©minicide ¬ ». Selon cette perspective, la ¬« ligne de feu ¬ » est tout moment de la vie d’une femme qui s’assume comme ma√ģtresse de ses actes et dont les d√©cisions entrent en conflit avec les plans explicites ou implicites des hommes de sa famille, de sa soci√©t√© ou de l’Etat.

Ni la violence en g√©n√©ral ni celle contre les femmes ne sont des ph√©nom√®nes nouveaux au Guatemala. Gabiola insiste sur le fait qu’¬« au cours des 70 derni√®res ann√©es, il y a eu des cas “politiques” de f√©minicide et de violence de genre, comme l’assassinat de Mar√≠a Chinchilla, enseignante dans le secteur public, le 25 juin 1944, par les forces de s√©curit√© ou comme l’interpellation ill√©gale et la torture de Mar√≠a Antonia Carrillo D√°vila, dirigeante de la Centrale unique des paysans (CUC). Cependant, la violence silencieuse, celle qui existe au sein de la famille, s’est √©galement manifest√©e historiquement. ¬ »

La d√©fenseuse des droits humains - qui a √©t√© menac√©e de mort il y a un an, en m√™me temps que d’autres membres du CALDH, par le biais d’appels t√©l√©phoniques anonymes et dont le bureau a √©t√© cambriol√© √ deux reprises - est en train de lancer une enqu√™te sur les morts violentes de femmes au Guatemala car elle cherche √ analyser l’assassinat de genre dans le cadre de la transition d√©mocratique.

D’apr√®s Gabiola, ¬« c’est un fait av√©r√© que la violence de genre exprime les rapports in√©gaux de pouvoir dans le cadre du contexte socio√©conomique et politique des soci√©t√©s. N√©anmoins, le flux continu de la violence a connu deux pics d’intensit√© dans lesquels la situation des femmes s’est aggrav√©e. Le premier a √©t√© le conflit arm√© interne, en particulier dans les ann√©es 80, lorsque plus de deux cent mille personnes ont √©t√© assassin√©es en huit mois. Les femmes sont devenues les victimes de pr√©dilection de la violence des unit√©s sp√©ciales de l’arm√©e √ la campagne. Le second moment correspond √ la p√©riode actuelle ¬ ».

Pendant les guerres civiles centram√©ricaines qui ont pris fin dans les ann√©es 90, une victime sur quatre √©tait une femme (25%). Le pourcentage est l√©g√®rement plus √©lev√© pour le Guatemala, o√Ļ la ¬« contre-insurrection ¬ » [militaires et paramilitaires] a surtout attaqu√© les zones indig√®nes et paysannes. Il en va de m√™me au Salvador dans les ann√©es 80 et au Nicaragua, entre 1970 et 1979. La violence a pris diverses formes, bien qu’une victime sur cinq ait √©t√© assassin√©e de fa√ßon arbitraire et qu’une sur sept ait √©t√© tortur√©e afin d’intimider, de ¬« r√©√©duquer ¬ » ou de soutirer des informations. Toutes les femmes tortur√©es ont √©t√© viol√©es.

Une caract√©ristique sp√©cifique des assassinats de femmes fut l’acharnement particulier dans les zones rurales, que l’arm√©e croyait sous l’influence ou le contr√īle des gu√©rilleros, contre les petites filles ayant entre 2 et 5 ans, ainsi que le viol et la torture des femmes enceintes. Parmi les plus jeunes, la proportion d’ex√©cutions a √©t√© de deux filles pour un gar√ßon. Ces assassinats ont √©t√© g√©n√©ralis√©s √©galement du c√īt√© de la Contra [4] quand elle menait des incursions sur le territoire du Nicaragua [depuis le Honduras] et s’attaquait aux communaut√©s et aux coop√©ratives agricoles.

Beaucoup de femmes entre 18 et 23 ans et entre 30 et 35 ans (la plupart des femmes √©taient actives politiquement aussi bien avant qu’apr√®s la phase des premiers soins maternels) furent assassin√©es pour leur engagement politico-militaire, religieux ou dans des associations civiles et de d√©fense des droits humains. Des femmes furent √©galement ex√©cut√©es √ cause des activit√©s de leurs p√®res, maris, fr√®res ou enfants. Dans d’autres cas, elles ont √©t√© victimes d’ex√©cutions de masse ou massacres.

De nos jours, l’Am√©rique centrale s’av√®re √™tre tr√®s h√©t√©rog√®ne quant √ la r√©partition de sa population, allant de la zone la plus dens√©ment peupl√©e (le Salvador, avec 8 millions d’habitants sur un territoire de 23.000 km2) √ la moins peupl√©e (Belize, avec 250.000 habitants sur un territoire √ peine plus petit), allant des zones agricoles et sylvicoles aux nouvelles villes organis√©es autour de l’industrie maquiladora (Santa Ana au Salvador et San Pedro Sula au Honduras sont les cas extr√™mes), avec une population indig√®ne, noire et aux m√©tissages divers socialement stratifi√©s. Sur tout le territoire centram√©ricain, en ce d√©but de mill√©naire, trois ph√©nom√®nes ont commenc√© √ √©merger dans l’opinion publique : 1) la fin de la guerre n’implique pas la fin de la violence ; 2) la police publique et priv√©e continue √ assassiner, ses cibles √©tant maintenant les jeunes des gangs ; 3) un nombre toujours croissant de femmes est assassin√©.

En 2003, au Guatemala, l’Etat a reconnu la persistance des groupes ill√©gaux et des appareils clandestins de s√©curit√© qui ont fonctionn√© pendant le conflit arm√© interne [5], bien que leur existence soit devenue clandestine. N√©anmoins, √ la m√™me √©poque, les agressions contre les d√©fenseurs des droits humains et contre plus de 70 journalistes ont √©t√© qualifi√©s comme relevant de la d√©linquance commune.

En 2001, la police guat√©malt√®que a commenc√© √ d√©truire les registres de mortes victimes de violence de genre, parce qu’un an plus t√īt le Groupe guat√©malt√®que de femmes (GGM) avait commenc√© √ faire son propre recensement face √ l’√©vidence des crimes. Celui-ci lui avait d’ailleurs permis d’identifier des mod√®les r√©currents dans les homicides, aussi bien du point de vue de l’acharnement sur les victimes que de l’√Ęge des femmes.

En mai 2005, le GGM a pr√©sent√© un rapport ¬« Diagn√≥stico Situacional de las Muertes Violentas de Mujeres en Guatemala ¬ », avec un graphique qui montre la croissance annuelle des morts violentes : d’un chiffre de 307 morts en 2001, on passe √ 317 en 2002, 383 en 2003, 527 en 2004 et 255 dans les cinq premiers mois de 2005. Le diagnostic signale que la violence se concentre dans les zones urbaines et que, comme pour les autres types de criminalit√©, la nuit semble √™tre le moment pr√©f√©r√© pour s’attaquer aux femmes, aussi bien dans la rue que chez elles.

Il indique √©galement que pour la plupart des proches des femmes assassin√©es, les coupables sont des membres des maras, des trafiquants de drogue, des policiers ou des militaires. Autrement dit, pour les personnes concern√©es, les agressions proviennent d’une “entit√©” qui planifie avec malveillance des actions contre des victimes impuissantes face aux attaques. A l’inverse, les autorit√©s assurent que les assassinats ne sont pas planifi√©s mais qu’il s’agit l√ d’actions accidentelles ou spontan√©es, faisant ainsi preuve d’une certaine indiff√©rence face aux responsables. Ces deux perceptions contribuent √ g√©n√©raliser la peur parmi les femmes, et la population en g√©n√©ral, limitant leur engagement social.

La principale exigence des familles est l’√©claircissement des faits et la punition des assassins. N√©anmoins, de nombreuses familles renoncent aux poursuites l√©gales √ cause des menaces de mort qu’elles re√ßoivent. En m√™me temps, un nombre important de familles ne d√©noncent pas la disparition d’une femme en raison de la r√©ponse, souvent r√©duite au stricte minimum, des autorit√©s, d’une m√©fiance g√©n√©ralis√©e envers le syst√®me, des probl√®mes li√©s √ la bureaucratie, de la peur des repr√©sailles, du manque de ressources ou de temps, et de la discrimination raciale ou de pauvret√© qu’elles subissent.

Ce sont des mod√®les r√©currents au Guatemala, au Salvador, au Nicaragua et au Honduras, car les morts violentes de femmes pr√©sentent des √©l√©ments communs avec les r√©cents conflits socio-militaires : l’acharnement sur les victimes, la fr√©quence des assassinats et la peur qu’ils s√®ment. Ainsi, la violence contre les femmes met en lumi√®re le fait que la police peut entreprendre des actions de r√©pression aussi dures que celles commises par l’arm√©e dans le pass√©. De fait, dans tous ces pays, des cas de policiers impliqu√©s dans des affaires de violence sexuelle ont √©t√© report√©s.

Pendant les guerres civiles qui ont secou√© l’Am√©rique centrale, la r√©pression d’Etat avait besoin d’une politique de terreur qui paralysait litt√©ralement la population. C’√©tait le but principal de la torture et des traitements cruels. A cette √©poque, tout comme aujourd’hui, les femmes qui subissaient des violences sexuelles, des tortures extr√™mes et des ex√©cutions arbitraires √©taient abandonn√©es sur la voie publique, sur des lieux de r√©unions, sur le bord des routes ou sur les march√©s afin de montrer √ l’ensemble de la population ce qu’elle risquait si elle d√©fiait les autorit√©s. La vuln√©rabilit√© des femmes due aux rapports in√©gaux de pouvoir au sein de la soci√©t√© fait d’elles des sujets propices √ subir la violence la plus acharn√©e qui devient aussi un instrument de contr√īle social qui promet l’impunit√© √ ses alli√©s et la terreur aux victimes qui s’organisent pour lui faire face.

Pourquoi tue-t-on les femmes ?

¬«  Ma fille Mar√≠a Isabel avait 15 ans. Elle √©tait √©tudiante et travaillait dans une boutique pendant les vacances. La nuit du 15 d√©cembre, elle a √©t√© enlev√©e dans la capitale. Elle a √©t√© retrouv√©e peu avant No√« l, viol√©e, ses pieds et mains attach√©s avec des fils de fer barbel√©s, poignard√©e et √©trangl√©e. On l’a retrouv√©e √ l’int√©rieur d’un sac en plastique. Son visage √©tait d√©figur√© par les coups, son corps avait √©t√© lac√©r√©, elle avait une corde autour du cou et les ongles retourn√©s. Lorsqu’on m’a donn√© sa d√©pouille, je me suis jet√©e par terre en criant et pleurant et encore, on me disait de ne pas exag√©rer ¬ ». Le t√©moignage de la m√®re de Mar√≠a Isabel Veliz Franco, enlev√©e et assassin√©e en d√©cembre 2001, figure en t√™te du long rapport d’Amnesty International intitul√© : ¬« Ni protection ni justice : homicides de femmes au Guatemala ¬ » [6]. Le parall√©lisme avec les revendications et les t√©moignages des familles de femmes assassin√©es √ Ciudad Ju√°rez [7], dans l’√©tat de Chihuahua, saute aux yeux pour tout lecteur mexicain : une violence acharn√©e contre le corps d’une jeune femme travailleuse, et la ridiculisation et le m√©pris de la douleur exprim√©e par sa m√®re.

N√©anmoins, la brutale violence sexuelle dont a √©t√© objet Mar√≠a Isabel suite √ son enl√®vement et avant son assassinat est caract√©ristique non seulement des homicides de femmes et de jeunes filles tout le long de la frange maquiladora am√©ricaine (qui va de la fronti√®re entre le Mexique et les Etats-Unis jusqu’au Panama) recens√©s ces derni√®res ann√©es, mais √©galement de la r√©pression subie par les femmes √ l’√©poque des conflits arm√©s.

Ces derniers temps, le Centre d’action l√©gale des droits de l’homme a confront√© les t√©moignages de viols massifs et d’assassinats de femmes recueillis par la Commission pour l’√©claircissement historique (CEH) du Guatemala [8], avec ceux parus dans la presse et dans le rapport d’Amnesty International, afin de souligner que la violence sexuelle continue √ √™tre un acte de pouvoir exerc√© contre celui que l’on consid√®re comme √©tant inf√©rieur. Pendant les guerres, les femmes sont particuli√®rement vuln√©rables, et c’est encore plus vrai pour les indig√®nes et les noires, victimes en plus de discrimination raciste.

Il est √©galement vrai que le viol a √©t√© pratiqu√© syst√©matiquement au Salvador et au Guatemala dans les cas de r√©pression s√©lective contre des femmes leaders, autrement dit lorsque les femmes √©taient consid√©r√©es comme ¬« dangereuses ¬ ». Les autorit√©s, tout comme le machisme (c’est-√ -dire en tant qu’institution qui r√©git les rapports entre les sexes √ partir d’un pouvoir ill√©gal qui se sait vuln√©rable), se sont acharn√©es contre tout sympt√īme de remise en cause des rapports in√©gaux de pouvoir : les femmes leaders d’organisations de lutte de travailleurs, et √ plus forte raison si elles √©taient noires ou indig√®nes, devaient √™tre punies car elles s’attaquaient en m√™me temps au machisme, √ la structure de classes et au racisme, ce qui mettait les autorit√©s en danger en tant que syst√®me multipolaire d’oppression.

Aujourd’hui nous ne connaissons pas le nombre exact de femmes assassin√©es. Le chiffre varie selon les institutions et est √©tabli selon des crit√®res diff√©rents. Dans ce contexte confus, les autorit√©s des pays centram√©ricains ont tendance √ donner des r√©ponses superficielles et inappropri√©es aux exigences de justice, semblables √ celles qu’elles donnaient auparavant aux familles des victimes de la r√©pression et aux d√©fenseurs des droits humains. Y aurait-il, aujourd’hui comme avant, collusion avec les coupables ?

Au Guatemala, seul 7% des assassinats commis dans les centres urbains donnent lieu √ une enqu√™te pour rechercher le coupable √©ventuel. Au Salvador, ce pourcentage atteint 8% et au Honduras, 6%. Dans le cas des assassinats de femmes, seuls 26% font l’objet d’une enqu√™te.

Les autorit√©s et les secteurs les plus conservateurs de la soci√©t√© assurent que le f√©minicide n’existe pas, qu’il y a plus d’assassinats d’hommes que de femmes et que l’impunit√© est pareille dans les deux cas. En d’autres termes, ils laissent entendre que les ¬« morts ¬ » de femmes ont un lien avec la violence au sein de la famille, des ¬« embrouilles avec des maras ¬ » et/ou la d√©linquance commune, et qu’il n’y a ni intentionnalit√© de tuer des femmes ni une action de l’Etat qui favoriserait cette situation.

A l’oppos√©, des d√©fenseurs des droits humains et des f√©ministes avancent l’hypoth√®se que le f√©minicide fait partie d’une conspiration en faveur d’un ordre conservateur et n√©olib√©ral afin de semer la peur par le biais de l’usage de mod√®les de violence. Si cela venait √ se confirmer, la politique de la terreur se servirait de la tendance d’une soci√©t√© aux rapports de pouvoir in√©gaux √ agresser les femmes et les jeunes filles, pour terroriser celles qui s’affirment comme actrices de leur propre destin et du changement social et √©conomique. Le f√©minicide serait alors une sorte d’action de dissuasion contre ces femmes qui auraient les vell√©it√©s de participer √ la vie politique, syndicale et/ou culturelle, et qui compterait sur l’appui total des secteurs les plus violents et r√©actionnaires de la soci√©t√©.

Notes:

[1[NDLR] Les maquilassont des entreprises de sous-traitance, filiales de multinationales, faisant appel √ une main-d’Ň“uvre non qualifi√©e. ¬« Maquila ¬ » est un terme d’origine arabe signifiant ¬«  portion de grain, de farine ou d’huile qui revient au meunier pour la mouture ¬ ». Ce terme est invariablement associ√© √ une pr√©carit√© du travail, √ une absence de libert√©s syndicales et de n√©gociations, √ des salaires de mis√®re, √ des journ√©es de travail interminables et √©puisantes et - il faut le souligner - √ l’embauche prioritaire de femmes.
Lire Jon Ander Bilbao, Olga Rocha, Magdalena Mayorga, Nicaragua : espoirs et d√©ceptions autour des maquilas, RISAL, 29 septembre 2004 ; Yanina Turcios G√≥mez, Voyage au coeur d’une ¬« maquila ¬ », RISAL, octobre 2002 ; Marcelo Colussi, Les maquilas en Am√©rique latine, RISAL, 20 juillet 2004.

[2[NDLR] Visitez www.icescolombo.org/unvaw/facts.htm.

[3[NDLR] Maras et pandillas sont l’√©quivalent centre-am√©ricain des ¬« gangs ¬ » des Etats-Unis. Leurs membres sont des mareros ou pandilleros.
Consultez le dossier ¬« Violence juv√©nile en Am√©rique latine ¬ » sur RISAL.

[4[NDLR] Appellation des contre-r√©volutionnaires qui, organis√©s, financ√©s et arm√©s par l’administration √©tats-unienne, ont lutt√© contre les Sandinistes quand ceux-ci ont pris le pouvoir au Nicaragua en 1979.
¬«  Le conflit a surgi dans cette r√©gion peu apr√®s la chute du dictateur Anastasio Somoza et la prise du pouvoir par le Front sandiniste de lib√©ration nationale (FSLN), en 1979. Alors que les sans-terre et semi-prol√©taires des campagnes rejoignent avec enthousiasme les rangs de la r√©volution, les paysans, traditionalistes et catholiques, vivent mal les grands projets lanc√©s par les sandinistes. Passe encore la croisade d’alphab√©tisation. Mais la r√©forme agraire de 1981, les coop√©ratives agricoles et les fermes d’Etat, le contr√īle des prix - sans parler du ¬« marxisme ath√©e du FSLN ¬ » (qui compte alors trois pr√™tres au gouvernement !) et du service militaire obligatoire - les poussent vers la machine de guerre contre-r√©volutionnaire financ√©e par le pr√©sident am√©ricain Ronald Reagan.¬ » Extrait de Rapha√« lle Bail, ¬« Contras ¬ » et ¬« compas ¬ », une m√™me amertume, Le Monde diplomatique, d√©cembre 2001.

[5[NDLR] Lire Robert Parrry, L’histoire des "escadrons de la mort" guat√©malt√®ques, RISAL, 26 janvier 2005.

[6[NDLR] Rapport en espagnol : http://web.amnesty.org/library/index/eslAMR340172005?open&of=esl-GTM.

[7[NDLR] Gianni Proiettis, Mexique : Femmes perdues dans l’arri√®re-cour de Satan, RISAL, 22 ao√ »t 2004 ; Sergio Gonz√°lez Rodr√≠guez, Mexique : tueurs de femmes √ Ciudad Ju√°rez, RISAL, 23 novembre 2003.

[8[NDLR] Lire Willy J. Stevens, ¬« Dispara√ģtre ¬ » au Guatemala, la pire des mal√©dictions, Le Monde diplomatique, mai 1998.


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Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), suppl√©ment Masiosare, 17 juillet 2005.

Traduction : Amparo Lula, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

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