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Evo Morales : biographie d’une lutte
par Luis Hern√°ndez Navarro
22 février 2006

Juan Evo Morales, pr√©sident √©lu de Bolivie, s’est entretenu le 9 janvier dernier, √ P√©kin, avec le chef de l’√‰tat chinois, Hu Jintao. Il ne portait pas de cravate ni de costume. La ¬« Chine ¬ », a dit le Bolivien, est un ¬« alli√© politique et id√©ologique ¬ » de son pays. Quelques jours auparavant, il avait comment√© √ des dirigeants du Parti Communiste du dragon asiatique, que, durant sa jeunesse, il avait lu Mao Tse-Tung et qu’il en avait retir√© une ¬«  vision prol√©taire et populaire ¬ » des transformations sociales.

La confession peut donner l’image d’un Evo mao√Įste orthodoxe. Rien de plus √©loign√© de la r√©alit√©. Les influences dans son √©ducation politique sont vari√©es et diff√©rentes. Sa proximit√© avec Fidel Castro et Hugo Ch√°vez est loin d’√™tre anecdotique. Il a un grand respect pour Rigoberta Mench√ļ [1] et sa lutte, pour le Comit√© national des veuves du Guatemala, pour l’oeuvre de Fausto Reinaga [2] et pour Marcelo Quiroga Santa Cruz [3]. Il a publiquement d√©clar√© son admiration pour le sous-commandant Marcos [4].

Mais, au-del√ des livres, des doctrines ou des personnalit√©s, l’√©ducation d’Evo provient de la vie elle-m√™me, de sa participation √ la lutte quotidienne. ¬« Il n’y a pas de temps pour la formation acad√©mique ¬ », a-t-il dit, ¬« et je n’en √©prouve pas le besoin. La meilleure √©cole et la meilleure universit√©, c’est la vie elle-m√™me, l’exp√©rience elle-m√™me : la souffrance, la faim, la mis√®re, les marches, les luttes sociales. Je n’ai pas besoin d’une formation, encore moins d’un bout de papier, ou que sais-je encore ¬ ».

Le dirigeant cocalero [5] est n√© le 26 octobre 1959 √ Isallavi, ayllu Sullka [6], dans la province de Carangas √ Oruro, au sein d’une famille indig√®ne de sept fr√®res et sŇ“urs, producteurs de pommes de terre et √©leveurs de lamas. Il a grandi sans chaussure, entour√© d’alpacas [7]. Ces animaux sont devenus ses compagnons de survie, de la faim, de la mis√®re. Ils sont le symbole de sa vie dans l’Altiplano [8].

√‰tudiant remarquable, la p√©nurie est devenue son meilleur coll√®ge. ¬« La pauvret√©, rappelle-t-il, est symbole de connaissances. La pauvret√©, surtout pour les aymaras et quechuas [9] soumis, est la meilleure √©cole de la vie ¬ ». Comme tant d’autres enfants de son √Ęge, il a travaill√© la terre, jusqu’√ ce que le gel vienne d√©truire la r√©colte familiale.

Tout comme des milliers de petits agriculteurs, Evo Morales √©migra, dans les ann√©es 80, vers des terres tropicales √ la recherche d’une nouvelle illusion : la culture de la coca dans le Chapare [10] dans le centre du pays. ¬« Un apr√®s-midi, raconte-t-il, nous finissions la semence des pommes de terre avec de nombreux autres ouvriers, vint ensuite un vent durant la nuit, suivi du gel. Le jour suivant, les champs de pommes de terre √©taient br√ »l√©s, noirs, laissant √©chapper une horrible odeur. Ma m√®re a pleur√© toute la journ√©e, mon p√®re √©tait avec mes oncles et c’est l√ qu’ils ont d√©cid√© : "Ici, nous n’allons jamais progresser, nous n’allons jamais devenir des paysans prosp√®res, il faut aller chercher de la terre dans l’est bolivien" ¬ ».

Evo a √©tudi√© et travaill√© simultan√©ment comme briquetier et boulanger. Il n’est pas parvenu, toutefois, √ terminer le secondaire, moins encore √ r√©aliser son r√™ve d’√™tre journaliste. Apr√®s le service militaire, il gagna sa vie en jouant de la trompette dans un groupe de musique. Plus tard il devint ramasseur de feuilles coca et, √ partir de la fin des ann√©es 70, organisateur syndical.

La coca, dont les feuilles sont r√©colt√©es quatre fois par an, est un arbuste originaire d’Am√©rique du Sud. Ses feuilles sont utilis√©es depuis des centaines d’ann√©es par les aymaras et les quechuas √ des fins c√©r√©monielles, r√©cr√©atives et alimentaires. Sa consommation unit la communaut√©, c’est un √©l√©ment de son identit√©. Elle poss√®de de grandes qualit√©s nutritives et m√©dicinales, au point qu’elle a √©t√© qualifi√©e de ¬« supertonique du r√®gne v√©g√©tal ¬ ». Sa production dans les cultures indig√®nes traditionnelles est donc √©trang√®re au trafic de drogues. La coca n’est pas synonyme de coca√Įne.

Pour Evo Morales, la feuille de coca s’est transform√©e en symbole des luttes syndicales et du pouvoir politique. La lutte de r√©sistance aux campagnes pour son √©radication et sa p√©nalisation, l’a confront√© √ la r√©pression et √ l’ing√©rence √©tats-unienne dans sa patrie. Un de ses compagnons, accus√© d’√™tre trafiquant de drogue, a √©t√© tu√© par le gouvernement. En 1997, un h√©licopt√®re de la DEA Drug Enforcement Administration (DEA) a mitraill√© un groupe de petits producteurs, tuant cinq d’entre eux. En 2000, ils ont essay√© de le tuer, mais la balle qu’ils ont tir√©e l’a juste effleur√©.

Organisateur syndical, Evo a √©t√© nomm√© en 1983 Secr√©taire des sports du Syndicat des colonisateurs du Chapare, et post√©rieurement pr√©sident des Six f√©d√©rations du tropique de Cochabamba. Il a aussi fond√© un parti politique, le Mouvement vers le socialisme (MAS), des sigles provenant d’un groupe de la Phalange socialiste bolivienne de droite, utilis√©s par le mouvement cocalero √ des fins √©lectorales.

Le MAS est loin d’√™tre un parti d’avant-garde avec un programme politique d√©fini. Au contraire, il s’agit d’un outil politique que diff√©rents mouvements sociaux ont forg√© pour mettre en avant leurs plus profondes revendications. D’une force qui cherche √ influencer la transformation ¬« d√©colonisatrice ¬ » (selon les termes du prochain vice-pr√©sident Alvaro Garc√≠a) [11] d’un √‰tat raciste et excluant dans un pays comptant une population majoritairement indig√®ne. Le nom avec lequel il a √©t√© baptis√© √ l’origine en 1995, lors du congr√®s national des conf√©d√©rations paysannes du pays, Instrument pour la souverainet√© des peuples (IPSP), rend compte de cette conception initiale.

Elu comme parlementaire en 1998, il fit don de 80 pour cent de son salaire √ ses compagnons malades ou dans le besoin. En janvier 2002, Evo fut expuls√© du Parlement pour avoir √©t√© √ la t√™te de protestations contre l’√©radication de la culture de la coca. Toutefois, cette m√™me ann√©e, il fut r√©√©lu au Parlement avec davantage de force encore, lorsque le MAS a remport√© le cinqui√®me du Congr√®s.

Le triomphe pr√©sidentiel d’Evo Morales se produit apr√®s une lutte sociale longue et intense qui a transform√© la corr√©lation des forces en Bolivie et a forg√© une multitude de nouveaux acteurs politiques. Les mouvements contre la privatisation de l’eau [12], la guerre du gaz [13] et l’exigence de nationaliser les hydrocarbures [14], la convocation √ une assembl√©e constituante et la d√©mission forc√©e de deux pr√©sidents [15], ont chang√© la carte politique de la soci√©t√© bolivienne et ont cr√©√© les conditions pour la victoire de Morales et de son parti. Son succ√®s n’est pas le fruit de la ¬« normalit√© d√©mocratique ¬ » mais d’un √©tat g√©n√©ral de r√©bellion de vastes secteurs de la population. Le r√©sultat n’a pas √©t√© le fruit de l’action parlementaire d’une soci√©t√© hautement organis√©e mais de l’√©mergence d’une coalition populaire dans un environnement de d√©sint√©gration sociale.

L’arriv√©e au gouvernement d’Evo Morales a √©t√© accompagn√©e d’un intense d√©bat au sein de la gauche latino-am√©ricaine sur la marge d’action de la nouvelle administration, la relation qu’elle construira avec les mouvements sociaux et la mani√®re avec laquelle elle fera face aux grands probl√®mes nationaux. La l√©galisation de la coca, la nationalisation des hydrocarbures, la convocation d’une assembl√©e constituante, la relation avec les Etats-Unis et avec le Mercosur [16] sont de tr√®s grands d√©fis. Il y a ceux qui voient en Evo un nouveau Lula et il y a ceux qui sont s√ »rs qu’il sera un nouveau Ch√°vez. Les paris sont ouverts, mais il est ind√©niable qu’un certain vent d’optimisme souffle dans les cercles progressistes.

1992 : lorsque le leader cocalero était jeune

En 1992, interviewé par Jaime Vélez pour le numéro 3-4 d'Ojarasca, Evo Morales, alors vigoureux leader cocalero, exposa alors quelques idées qui, avec les années, sont devenues de plus en plus pertinentes. Il y a urgence de les concrétiser maintenant qu'il est le président bolivien. Le miroir de l'histoire donnera ou non poids à ses mots.

¬ę Les tentatives pour √©radiquer les plantations de coca sont une provocation parce que les peuples indig√®nes ne sont pas pr√™ts √† tol√©rer la militarisation interne et internationale de leurs territoires. Tout comme les militaires ont tir√© sur des paysans, les paysans ont r√©ussi √† freiner des attaques gouvernementales. Toute agression, toute provocation, ne conduit qu'√† des faits sanglants... Dans la lutte contre le trafic de drogue, on doit consid√©rer les aspects √©conomiques, politiques et sociaux. On doit √©liminer les mesures r√©pressives, polici√®res et militaires, qui au passage impliquent la pr√©sence militaire √©tats-unienne dans nos propres communaut√©s...

¬ę Nous aimerions que de mani√®re conjointe, les pays andins √©liminent les mesures r√©pressives contre les producteurs de coca. Ceci est le probl√®me de fond qui requiert une lutte constante. De m√™me en ce qui concerne la r√©cup√©ration et le contr√īle de nos territoires. Parce qu'une chose est la terre et l'autre le territoire. Maintenant que nous luttons pour les territoires, nous proposons l'usufruit des ressources du sous-sol, du sol et de l'atmosph√®re. C'est ainsi que nous concevons le territoire des nations originaires. Pour cela, il nous faut le pouvoir communal, syndical et ethnique. Par notre mobilisation, nous avons fait reculer le gouvernement. Parce que, en tout cas en Bolivie, les lois et les d√©crets sign√©s n'ont jamais √©t√© respect√©s. Que se passe-t-il ? Il ne sert d√©j√† plus √† rien de se concerter avec le gouvernement et de tout remettre √† un futur incertain. Maintenant, nous nous orientons vers la cr√©ation de m√©canismes de pouvoir qui nous permettront de reconqu√©rir, en tant que fils de nos anc√™tres, le pouvoir et le territoire indig√®ne. Nous voulons implanter un syst√®me de gouvernement au service des communaut√©s paysannes de l'est et de l'ouest, avec des syst√®mes adapt√©s aux conjonctures √©conomiques, politiques et sociales que nous vivons. ¬Ľ

Notes:

[1[NDLR] Leader indigène guatémaltèque, connue pour son combat pour le respect des droits humains, elle a reçu le prix Nobel de la paix en 1992.

[2[NDLR] Fausto Reinaga est une des principales références intellectuelles du Mouvement bolivien indien Tupac katari, organisation clé dans le développement des mouvements indigènes depuis les années 70.

[3[NDLR] Homme politique et √©crivain bolivien, Marcelo Quiroga Santa Cruz (1931-1980) a jou√© un r√īle important dans la nationalisation des biens de la Gulf Oil en tant que ministre de l’Energie et des Hydrocarbures, dans le gouvernement de Ovando (1969-1970). Il a √©t√© assassin√© en 1980 par des paramilitaires durant la dictature de Luis Garcia Mesa (1980-1981).

[4[NDLR] Leader et porte-parole de l’Arm√©e zapatiste de lib√©ration nationale (EZLN), dans l’Etat du Chiapas, au Mexique.

[5[NDLR] Cocalero, producteur de coca.

[6[NDLR] Ayllu : collectivit√© agraire bas√©e sur des liens de parent√©, de voisinage, mais aussi sur un syst√®me de travail coop√©ratif et de propri√©t√© collective.

[7[NDLR] Alpacas : mammif√®re de la famille des lamas.

[8[NDLR] Altiplano : Hauts plateaux de la cordill√®re des Andes.

[9[NDLR] Plus de 60% de la population bolivienne est indigène, des ethnies quechua, aymara et guarani.

[10[NDLR] Vaste plaine subtropicale du département de Cochabamba.

[11[NDLR] Lire Pablo Stefanoni, Interview d’Alvaro Garcia Linera : ¬« Le MAS est de centre-gauche ¬ », RISAL, 19 d√©cembre 2005.

[12[NDLR] Lire I√Īigo Herraiz, Bolivie : quand l’eau est privatis√©e, RISAL, avril 2005 ; Marie Mazalto, Le contrat entre la compagnie fran√ßaise Suez Lyonnaise des Eaux et la Bolivie d√©borde, RISAL, mars 2005 ; Eric Toussaint, Sous la pression populaire, le pr√©sident bolivien met fin √ la pr√©sence de Suez en Bolivie, RISAL, f√©vrier 2005 ; Jim Shultz, Bolivie : la seconde guerre de l’eau, RISAL, d√©cembre 2004.

[13[NDLR] Consultez le dossier ¬« guerre du gaz¬ » sur RISAL.

[14[NDLR] Lire Alvaro Garcia Linera, La seconde bataille pour la nationalisation du gaz, RISAL, 23 septembre 2005.

[15[NDLR] Gonzalo Sanchez de Lozada en octobre 2003 et Carlos Mesa en juin 2005.

[16[NDLR] Le March√© commun du C√īne Sud, ou Mercosur, a √©t√© cr√©√© en 1991. Il rassemble √ l’origine le Br√©sil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay. Le Venezuela en est devenu membre √ part enti√®re en d√©cembre 2005. Plusieurs pays ont le statut de "pays associ√©" : la Bolivie et le Chili, depuis 1996 ; le P√©rou, depuis 2003 ; la Colombie et l’Equateur, depuis 2004.


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Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx/), suppl√©ment mensuel Ojarasca, n¬°15, Mexique, janvier 2006.

Traduction : Diane Quittelier, pour RISAL (http://www.risal.collectifs.net/).

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