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Retour sur un terrorisme d’Etat b√©ni par les Etats-Unis
¬« Op√©ration Condor¬ », cauchemar de l’Am√©rique latine

LE 12 janvier, un tortionnaire argentin, M. Ricardo Miguel Cavallo, a √©t√© extrad√© du Mexique vers l’Espagne, pour y √™tre jug√©. Le 6 mars, √ Buenos Aires, un autre juge a abrog√© les lois qui mettaient les militaires √ l’abri de poursuites judiciaires depuis la fin de la dictature. En revanche, au Chili, le g√©n√©ral Augusto Pinochet a √©t√© laiss√© en libert√© sous caution apr√®s que la qualification de ses crimes eut √©t√© r√©duite. Pourtant, les t√©moignages et documents sur la ¬« sale guerre ¬ » men√©e par les dictatures du c√īne sud, avec l’aval des Etats-Unis, se multiplient.

par Pierre Abramovici
mai 2001

¬« Nous, les Chiliens, comme tous les peuples d’Occident, combattons les dictatures en "ismes" et les agents √©trangers mena√ßant notre pays. On doit les combattre de toutes ses forces, l’arme principale √©tant la coop√©ration entre les polices de toute l’Am√©rique [1]. ¬ »

Le ¬« se√Īor Castillo, du service de renseignement chilien ¬ », a les yeux braqu√©s sur le spectateur. Le film s’intitule Le crime ne paie pas. Nous sommes pendant la seconde guerre mondiale et Hollywood fabrique alors des petits films patriotiques baptis√©s ¬« Pour une d√©fense commune ¬ ». Inspir√©s par le FBI, ils se veulent une attaque contre les espions nazis en Am√©rique latine et une illustration de la coop√©ration des services de police et de renseignement √ l’√©chelle du continent.

On pourrait dater de cette p√©riode les origines de ce qui va devenir l’op√©ration Condor : un vaste plan de r√©pression continental mis en place par les dictatures latino-am√©ricaines dans les ann√©es 1970-1980. Seule la couleur de l’¬« isme ¬ » a alors chang√©, passant du brun au rouge.

C’est la d√©couverte, par hasard, fin d√©cembre 1992, de deux tonnes d’archives de la dictature Stroessner dans un commissariat de Lambar√©, dans la banlieue d’Asunci√≥n (Paraguay), qui a permis de reconstituer les activit√©s criminelles de ce r√©seau international. Le d√©classement de documents de la CIA concernant le Chili, le 13 novembre 2000, a confirm√© et pr√©cis√© la teneur de ces ¬« archives de la terreur ¬ ».

D√®s la conf√©rence panam√©ricaine de Chapultepec, au Mexique, en f√©vrier 1945, les Etats-Unis mettent en garde les militaires sud-am√©ricains contre le communisme. Dans cette perspective, des accords bilat√©raux d’assistance militaire seront effectivement sign√©s en 1951 : approvisionnement en armes et financements am√©ricains, stationnement de conseillers militaires et entra√ģnement des officiers latino-am√©ricains aux Etats-Unis et √ l’Ecole des Am√©riques, dans la zone am√©ricaine du canal de Panam√°.

La r√©volution castriste, en 1959, pr√©cipite √©videmment le mouvement vers une ¬« d√©fense continentale contre le communisme ¬ ». En 1960, le g√©n√©ral Theodore F. Bogart, commandant de l’US Southern Command (commandement sud de l’arm√©e des Etats-Unis), bas√© dans la Canal Zone, √ Panam√°, invite ses coll√®gues latino-am√©ricains √ une r√©union ¬« amicale ¬ » pour discuter des probl√®mes communs. Ainsi naissent les Conf√©rences des arm√©es am√©ricaines (CEA). Tenues chaque ann√©e √ Fort Amador (Panam√°), puis √ West Point en 1964, les r√©unions s’espacent √ partir de 1965, pour √™tre organis√©es tous les deux ans. L√ , dans ce lieu de r√©union quelque peu obsessionnel, typique de la guerre froide et ne donnant lieu qu’√ de rares √©chos publics, se situe le coeur de ce qui deviendra l’op√©ration Condor.

En dehors du MCI (Mouvement communiste international, acronyme commode pour d√©signer tous les opposants), les militaires latino-am√©ricains partagent une obsession majeure : l’interconnexion des services. D√®s sa deuxi√®me r√©union, la CEA exprime le d√©sir d’√©tablir un comit√© permanent dans la zone du canal de Panam√° ¬« afin d’√©changer des informations et du renseignement [2]¬ ». Ce souhait va aboutir √ la mise en place d’un r√©seau de communication √ l’√©chelle continentale et √ des rencontres bilat√©rales ultra-secr√®tes (Argentine-Paraguay, Br√©sil-Argentine, Argentine-Uruguay, Paraguay-Bolivie, etc.), pour le renseignement.

Emises par tel pays vers un ou plusieurs autres, des fiches d’information circulent √ travers le r√©seau ¬« Agremil ¬ » - de agregados militares (attach√©s militaires). Emanant g√©n√©ralement des services de renseignement militaires (G-2), elles peuvent aussi provenir des polices politiques ou m√™me de services moins officiels comme l’Organisation de coordination des op√©rations antisubversives (OCOA), un escadron de la mort issu de la police politique uruguayenne, dont les membres participent aux interrogatoires, aux tortures et aux ex√©cutions, notamment en Argentine [3].

Lors de la Xe r√©union de la CEA (Caracas, 3 septembre 1973), le g√©n√©ral Breno Borges Fortes, chef d’√©tat-major de l’arm√©e br√©silienne, admet que la strat√©gie de lutte contre le communisme est du ressort exclusif des forces arm√©es de chaque pays mais que, ¬« en ce qui concerne l’aspect collectif, nous estimons que sont seuls efficaces (...) l’√©change d’exp√©riences ou d’informations et l’aide technique dans la mesure o√Ļ celle-ci est sollicit√©e [4]¬ ». D√©cision est prise de ¬« donner plus de force √ l’√©change d’informations pour contrecarrer le terrorisme et (...) contr√īler les √©l√©ments subversifs dans chaque pays [5]¬ ».

Alors que le sous-continent tombe progressivement dans les serres des r√©gimes militaires inspir√©s de l’exemple br√©silien, l’Argentine vit une curieuse transition entre le retour au pouvoir de Juan Domingo Peron en 1973 et le putsch de 1976. La police et les forces arm√©es autorisent le d√©veloppement d’escadrons de la mort issus de leurs rangs, comme l’Alliance anticommuniste argentine (AAA). Pourtant, l’Argentine demeure alors le seul pays du c√īne Sud o√Ļ peuvent trouver asile des milliers de r√©fugi√©s, surtout chiliens et uruguayens, victimes de la pers√©cution politique et sociale.

Force spéciale anti-exilés

D√©but mars 1974, des repr√©sentants des polices du Chili, d’Uruguay et de Bolivie se r√©unissent avec le sous-chef de la police f√©d√©rale argentine, le commissaire Alberto Villar (cofondateur de l’AAA), pour √©tudier la mani√®re dont ils pourraient collaborer pour d√©truire le ¬« foyer subversif ¬ » que constitue √ leurs yeux la pr√©sence de ces milliers de ¬« subversifs ¬ » √©trangers en Argentine. Le repr√©sentant du Chili, un g√©n√©ral des carabiniers, propose d’¬« accr√©diter dans chaque ambassade un agent de la S√©curit√©, qui pourrait appartenir soit aux forces arm√©es soit √ la police, et dont la fonction principale serait d’assurer la coordination avec la police ou le repr√©sentant de la S√©curit√© de chaque pays ¬ ». Le g√©n√©ral ajoute : ¬« Nous devrions disposer √©galement d’une centrale d’informations o√Ļ l’on pourrait se procurer les renseignements concernant les individus marxistes (...), √©changer des programmes et des informations sur les personnes politiques (...). Il faudrait que nous puissions aller et venir en Bolivie, de la Bolivie aller au Chili, et de l√ revenir en Argentine, bref nous d√©placer dans n’importe lequel de ces pays sans qu’il soit besoin d’une enqu√™te formelle [6]. ¬ »

Le commissaire Villar promet que le D√©partement des affaires √©trang√®res (DAE) de la surintendance de s√©curit√© de la police f√©d√©rale argentine s’occupera des √©trangers qui int√©ressent les juntes voisines. En ao√ »t de cette ann√©e-l√ commencent effectivement √ appara√ģtre, sur les d√©p√īts d’ordures de Buenos Aires, les premiers cadavres de r√©fugi√©s √©trangers, notamment boliviens. Le 30 septembre, dans la capitale argentine, une bombe pos√©e par un commando chilien et un agent (ou ex-agent) de la CIA, Michael Townley, tue le g√©n√©ral Carlos Prats, ancien commandant en chef de l’arm√©e chilienne pendant l’Unit√© populaire et fer de lance de l’opposition au g√©n√©ral Augusto Pinochet.

Des commandos policiers ou militaires franchissent les fronti√®res. Au cours des mois de mars et avril 1975, par exemple, plus de vingt-cinq Uruguayens sont arr√™t√©s √ Buenos Aires par des policiers argentins et uruguayens. Dans les locaux de la police argentine, ceux-ci m√®nent conjointement les interrogatoires. Jorge Isaac Fuentes Alarc√≥n, militant argentin, est, lui, arr√™t√© sur la fronti√®re paraguayenne par la police de ce pays. Comme l’√©tablira la commission Retting - commission nationale de v√©rit√© et de r√©conciliation chilienne - dans son rapport remis au pr√©sident Patricio Aylwin le 8 f√©vrier 1991 [7], l’interrogatoire du captif est men√© par la police paraguayenne, les services de renseignements argentins et... des fonctionnaires de l’ambassade des Etats-Unis √ Buenos Aires, ces derniers transmettant √ la police chilienne les informations recueillies. Alarc√≥n sera ensuite remis aux agents de la Direction du renseignement national chilien (DINA) pr√©sents au Paraguay, et transf√©r√© au Chili.

Car, entre-temps, le Chili a perfectionn√© le syst√®me. Apr√®s le putsch du 11 septembre 1973 - dans lequel le pr√©sident am√©ricain Richard Nixon et son secr√©taire d’Etat, M. Henry Kissinger, ont une responsabilit√© directe -, le g√©n√©ral Pinochet a confi√© les pleins pouvoirs au colonel Manuel Contreras pour ¬« extirper le cancer communiste ¬ » du pays. Assez vite, la DINA se transforme en Etat dans l’Etat.

La forte pr√©sence √ l’√©tranger d’opposants irr√©ductibles constitue l’un des principaux probl√®mes de la dictature chilienne. Elle r√©ussit l’assassinat du g√©n√©ral Prats, mais les anticastristes cubains recrut√©s pour la circonstance ratent, en f√©vrier 1975, l’ex√©cution de Carlos Altamirano et de Volodia Tetelboim, respectivement chefs du Parti socialiste et du Parti communiste chilien en exil. D√©but ao√ »t, le colonel Contreras effectue un voyage destin√© √ convaincre les services de s√©curit√© de toute l’Am√©rique latine de cr√©er une force sp√©ciale anti-exil√©s. Il prend √©galement la peine, le 25 ao√ »t, de se rendre au si√®ge de la CIA √ Washington, o√Ļ il rencontre M. Vernon Walters, sous-directeur charg√© de l’Am√©rique latine.

Deux jours plus tard, il rend visite, √ Caracas, √ M. Rafael Riva Vasquez, directeur adjoint des services de renseignement v√©n√©zu√©liens, la DISIP : ¬« Il expliqua (...) qu’il souhaitait avoir des agents dans les ambassades chiliennes √ l’√©tranger, qu’il entra√ģnait d√©j√ des officiers d’ambassades pr√™ts √ servir d’agents le cas √©ch√©ant. Il dit qu’il avait fait plusieurs voyages couronn√©s de succ√®s pour obtenir le soutien de diff√©rents services de renseignement latino-am√©ricains. Tout cela sur la base d’accords verbaux [8]. ¬ » Selon M. Rivas, le gouvernement v√©n√©zu√©lien ordonne √ la DISIP de repousser les ouvertures du colonel Contreras. C’est le seul refus. Tous les autres pays (Br√©sil, Argentine, Uruguay, Paraguay, Bolivie) acceptent.

Parall√®lement, ordre est donn√© de mettre en place un r√©seau en Europe. Celui-ci s’articule autour de terroristes d’extr√™me droite italiens. Ne pouvant √©liminer Carlos Altamirano - qui vit en R√©publique f√©d√©rale allemande sous escorte arm√©e -, ces ex√©cutants s’en prennent √ M. Bernardo Leighton, ancien vice-pr√©sident du Chili et l’un des fondateurs du Parti d√©mocrate-chr√©tien. Le 6 octobre 1975, M. Leighton et son √©pouse sont attaqu√©s √ Rome par un commando fasciste. Ils s’en tirent, mais Mme Leighton reste paralys√©e √ vie. Malgr√© cet √©chec, le g√©n√©ral Pinochet rencontre le chef des commandos italiens, un certain Stefano Delle Chiaie, qui accepte de rester √ la disposition des Chiliens.

Lors de sa r√©union du 19 au 26 octobre 1975 √ Montevideo, la CEA approuve l’organisation d’une ¬« premi√®re r√©union de travail du renseignement national ¬ », pr√©par√©e par le colonel Contreras, qui se tient √ Santiago du Chili, du 25 novembre au 1er d√©cembre 1975. Elle a ¬« un caract√®re strictement secret ¬ ». La proposition principale du colonel Contreras porte sur la cr√©ation d’un fichier continental, ¬« quelque chose, dans ses lignes g√©n√©rales, de semblable √ ce qu’a Interpol √ Paris, mais sp√©cialis√© dans la subversion ¬ ». L’op√©ration Condor, version chilienne, est n√©e.

Selon la CIA - qui pr√©tend n’en avoir r√©ellement entendu parler qu’en 1976 [9] -, trois pays membres de Condor, le Chili, l’Argentine et l’Uruguay, ¬« auraient √©tendu leurs activit√©s de coop√©ration antisubversive afin d’inclure l’assassinat de terroristes de haut rang en exil en Europe ¬ ». Alors qu’il √©tait acquis depuis des ann√©es que l’√©change des informations se passe plut√īt de mani√®re bilat√©rale, ¬« une troisi√®me et tr√®s secr√®te phase de l’op√©ration Condor aurait concern√© la formation d’√©quipes sp√©ciales venant des pays membres, impliqu√©es dans des op√©rations qui incluraient des assassinats contre des terroristes ou des sympathisants d’organisations terroristes. Par exemple, si un terroriste ou un sympathisant d’une organisation terroriste d’un pays membre √©tait identifi√©, une √©quipe sp√©ciale serait exp√©di√©e afin de rep√©rer et surveiller la cible. Quand le rep√©rage et la surveillance seraient effectu√©s, une deuxi√®me √©quipe serait envoy√©e pour op√©rer contre la cible. L’√©quipe sp√©ciale serait √©quip√©e de faux documents issus des pays membres. Elle pourrait √™tre compos√©e d’individus venus d’une ou plusieurs nations membres ¬ ».

Une privatisation des opérations

Pour la CIA, le centre op√©rationnel de cette ¬« phase trois ¬ » se situe √ Buenos Aires o√Ļ une √©quipe sp√©ciale aurait √©t√© constitu√©e. Pendant ce temps, les r√©unions bilat√©rales de la CEA continuent entre les diff√©rents pays du c√īne Sud et leurs effets sont tout aussi brutaux [10].

De nombreuses r√©unions Condor ont lieu en 1976, souvent avec les m√™mes participants qu’au cours des rencontres bilat√©rales. Toujours selon la CIA, ¬« alors que la coop√©ration existait entre leurs services de renseignement et de s√©curit√© respectifs depuis quelque temps (...), l’effort de coop√©ration n’a pas √©t√© formalis√© avant la fin mai 1976, quand une r√©union Condor eut lieu √ Santiago du Chili. Le th√®me de base de la r√©union fut une coop√©ration √ long terme entre les services des pays participants mais bien au-del√ de l’√©change d’informations. Les membres de Condor se donnaient des noms de code num√©riques : ¬« Condor un ¬ », ¬« Condor deux ¬ », etc. ¬ ».

Une ann√©e terrible pour les opposants, r√©fugi√©s o√Ļ ils le peuvent. Sous le pr√©texte de s’attaquer √ des ¬« terroristes ¬ », partisans de l’opposition arm√©e, on s’en prend √ n’importe qui. Assassinats, disparitions, les ex√©cuteurs latino-am√©ricains n’ont plus de fronti√®res. C’est l’√©poque o√Ļ M. Henry Kissinger d√©clare au g√©n√©ral Pinochet, lors d’une conversation cordiale tenue le 8 juin √ Santiago : ¬« Aux Etats-Unis, comme vous le savez, nous sommes de tout coeur avec vous (...). Je vous souhaite de r√©ussir [11]. ¬ »

Une telle r√©pression rend pourtant de plus en plus difficile la conservation du secret. La CIA se fait alors l’√©cho de rumeurs f√Ęcheuses : ¬« Les officiers de l’arm√©e qui ont √©t√© mis sur le sujet ont commenc√© √ en parler ouvertement. Leur blague favorite est que "l’un de leur coll√®gue est en dehors du pays parce qu’il vole comme le Condor". ¬ »

Paradoxalement, c’est la politique d’assassinats cibl√©s invent√©e par le colonel Contreras qui, au moins formellement, va mettre fin √ Condor. L’officier chilien commet en effet l’erreur de faire assassiner l’ancien ministre des affaires √©trang√®res du Chili, Orlando Letelier, √ Washington, le 21 septembre 1976. Les Am√©ricains enqu√™tent pour d√©couvrir les commanditaires de cette op√©ration. Le chef d’antenne du FBI √ Buenos Aires √©met un rapport d√©crivant Condor et sa ¬« phase trois ¬ », dont certains extraits sont repris par la presse am√©ricaine. Une commission d’enqu√™te parlementaire travaille bient√īt sur la question. Au Chili, la DINA est dissoute et imm√©diatement remplac√©e, sans le colonel Contreras.

Ayant fait du respect des droits humains l’un des axes de sa politique, le nouveau pr√©sident am√©ricain, le lib√©ral James Carter, n’accepte pas ce genre d’activit√©s. Ou, pour le moins, il n’entend pas que les Etats-Unis puissent y √™tre m√™l√©s. G√©n√©ralement, on consid√®re que l’administration am√©ricaine fait alors pression sur les pays latino-am√©ricains pour qu’ils fassent cesser Condor.

Du 13 au 15 d√©cembre 1976, des repr√©sentants de tous les pays membres de l’organisation se rencontrent √ Buenos Aires pour discuter des plans futurs, dans ce contexte nouveau. Tr√®s clairement, les Argentins (qui, depuis le putsch du 23 mars, d√©passent en f√©rocit√© toutes les autres dictatures) reprennent les choses en main et trouvent, avec les Paraguayens, un autre canal plus discret et plus s√ »r.

En mars 1977, √ Asunci√≥n, se d√©roule la troisi√®me r√©union de la Conf√©d√©ration anticommuniste d’Am√©rique latine (CAL). S’y retrouve la fine fleur des dictatures, du g√©n√©ral Gustavo Leigh, membre de la junte chilienne, au g√©n√©ral pr√©sident argentin Jorge Videla, en passant par tout ce que l’Am√©rique latine compte de tortionnaires et de membres des escadrons de la mort. La CAL est une √©manation d’un mouvement international li√© aux diff√©rents services de renseignement, la Ligue mondiale anticommuniste (WACL).

Durant la r√©union, plusieurs probl√®mes sont soulev√©s. D’une part, l’attitude am√©ricaine visant √ r√©installer la d√©mocratie en Am√©rique latine ; d’autre part, le d√©veloppement de la gu√©rilla en Am√©rique centrale ; enfin, le positionnement de certains secteurs de l’√©glise catholique consid√©r√©s comme appartenant √ part enti√®re au mouvement communiste international.

Un plan propos√© par les Boliviens, visant √ l’¬« √©radication ¬ » des religieux adeptes de la th√©ologie de la lib√©ration et formalis√© sous le nom de ¬« plan Banzer ¬ », du nom du dictateur bolivien, sera effectivement appliqu√© au cours des ann√©es suivantes. Il aboutira √ l’ex√©cution de centaines de pr√™tres, religieux, oblats, nonnes, la√Įcs membres de communaut√©s religieuses, √©v√™ques, etc., pour culminer avec l’assassinat de l’archev√™que Oscar Romero, √ San Salvador (Salvador).

En prenant en main la r√©pression continentale, les Argentins se d√©barrassent de tout contr√īle. D’un certain point de vue, confier la coordination de la r√©pression √ des escadrons de la mort, m√™me avec des militaires ou des policiers, revient √ ¬« privatiser ¬ » les op√©rations. D’un autre c√īt√©, les r√©unions bilat√©rales du renseignement continuent et les rencontres de la CEA - tenues sous la houlette des Etats-Unis - se poursuivent. La r√©union de 1977 a lieu √ Managua, au Nicaragua, et celle de 1979 √ Bogot√° en Colombie. Les Argentins envoient plusieurs missions en Am√©rique centrale afin d’aider les forces arm√©es et les polices politiques. De fa√ßon √ s’affranchir des √©coles de guerre am√©ricaines, ils commencent √ organiser des stages de lutte contre la subversion d√®s le printemps 1979 √ Buenos Aires. La chute de la dictature somoziste, en juillet 1979, va √©videmment encourager les Latino-Am√©ricains √ adopter des standards communs.

Lors de la quatri√®me r√©union de la CAL, pr√©sid√©e par le g√©n√©ral argentin Suarez Mason en septembre 1980, √ Buenos Aires, des discussions visent √ √©tablir une ¬« solution argentine ¬ » dans toute l’Am√©rique latine. Depuis avril 1980, le secr√©tariat am√©ricain √ la d√©fense sait que le Chili, l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay et le Br√©sil remettent sur le tapis l’id√©e d’une ¬« organisation antiterroriste internationale ¬ ». Une nouvelle mouture de Condor ! Pendant ce temps, les massacres perp√©tr√©s de mani√®re coordonn√©e, sous l’√©gide de la CAL, par des escadrons de la mort et des organismes de s√©curit√© se poursuivent en Am√©rique centrale. Et les fiches ¬« Agremil ¬ » continuent de circuler dans tous les √©tats-majors, avec leurs corollaires : arrestations multinationales, √©changes de prisonniers, √©quipes internationales de tortionnaires, etc.

En 1981, la r√©union de la CEA a lieu √ Washington : le pr√©sident r√©publicain Ronald Reagan vient d’√™tre √©lu. Nouveau tournant. L’existence du Nicaragua sandiniste relance la coop√©ration [12] : il est d√©cid√© de signer de nouveaux accords bilat√©raux sur l’information concernant les ¬« terroristes ¬ » et, surtout, de cr√©er un secr√©tariat permanent de la CEA, qui sera effectivement install√© le 24 mai 1984 √ Santiago du Chili.

Ce Chili des militaires va demeurer le dernier rempart contre les communistes en Am√©rique du Sud (avec le Paraguay) lorsque l’Argentine, en 1985, redevient une d√©mocratie. Entre-temps, l’administration Reagan a confi√© tant √ la CIA qu’au secteur priv√© et √ la CAL son programme de guerre clandestine en Am√©rique centrale [13]. Quant au contenu id√©ologique de la CEA, il demeure la guerre contre le communisme international. Seul changement, on trouve d√©sormais sous ce vocable, outre les habituels opposants de gauche et les pr√™tres, les organisations de d√©fense des droits de la personne. Au fur et √ mesure s’y ajoutent les partisans des proc√®s contre les tortionnaires, les juges ou les journalistes, puis les opposants √ la corruption dans laquelle les militaires sont largement impliqu√©s.

Formellement, Condor dispara√ģt dans les jungles de l’Am√©rique centrale quand les Etats-Unis reprennent en main la lutte contre le Nicaragua sandiniste. Plus simplement, la fin de la guerre froide et la somme de ses exc√®s lui portent un coup fatal. M√™me si l’op√©ration elle-m√™me ne concerne que quelques dizaines ou quelques centaines de victimes cibl√©es, le bilan g√©n√©ral de la r√©pression pour le seul c√īne Sud, durant cette p√©riode, est d’environ 50 000 assassin√©s, 35 000 disparus et 400 000 prisonniers.

Bien qu’il n’y ait plus d’ex√©cutions ou de tortures institutionnalis√©es √ l’√©chelon continental, rien ne permet d’affirmer que ces pratiques ont disparu. En t√©moignent les exactions commises par les paramilitaires colombiens, li√©s √ certains secteurs de l’arm√©e de ce pays. Le 8 mars 2000, un rapport de la Commission sur la s√©curit√© continentale de l’Organisation des Etats am√©ricains (OEA) a fait l’historique de dix ans de coop√©ration entre les diff√©rents Etats latino- et centre-am√©ricains. L’ennemi s’appelle d√©sormais ¬« trafiquant de drogue ¬ » plut√īt que ¬« communiste ¬ », mais globalement le discours, m√™me √©maill√© de r√©f√©rences aux droits humains, reste identique.

Une multitude d’accords ont √©t√© sign√©s entre de nombreux pays d’Am√©rique latine et d’Am√©rique centrale, et entre ceux-ci et les Etats-Unis. Tous visent √ une plus grande coop√©ration bilat√©rale ou multilat√©rale, essentiellement dans le domaine du terrorisme, du blanchiment d’argent et du trafic de stup√©fiants. La place des arm√©es se voit r√©affirm√©e dans l’organisation du contr√īle social.

De m√™me, depuis le milieu des ann√©es 1990 et sous l’√©gide des Etats-Unis, les pays d’Am√©rique latine multiplient les √©changes bilat√©raux. Dans le seul domaine du renseignement, on les chiffre par dizaines, sans compter la Conf√©rence annuelle des services de renseignement des arm√©es des Etats membres de l’OEA. La CEA a continu√© ses r√©unions, en Argentine en 1995, en Equateur en 1997. Une conf√©rence militaire multilat√©rale sur les services de renseignement, la premi√®re depuis celle du colonel Contreras en 1975, a √©t√© organis√©e par l’arm√©e bolivienne du 8 au 10 mars 1999, en pr√©sence des arm√©es de l’Argentine, du Br√©sil, de la Colombie, de l’Equateur, des Etats-Unis (commandement sud), du Paraguay, de l’Uruguay et du Venezuela.

La ¬« s√©curit√© des Am√©riques ¬ », priorit√© ch√®re aux Etats-Unis, ne donne pas forc√©ment la premi√®re place √ la d√©mocratie. Ce qui a permis Condor ne demande qu’√ √™tre r√©activ√©.

Notes:

[1A Crime Does Not Pay. For the Common Defense, MGM, 1943.

[2Secretaria Permanente CEA, Boletin Informativo, n¬° 1, Santiago, Chili, 1985.

[3Nunca Mas/Conadep, Editorial Universitaria de Buenos Aires, 1984.

[4Diffusion de l’information sur l’Am√©rique latine (DIAL), n¬° 125, Paris, 25 octobre 1973.

[5Secretaria Permanente CEA, Boletin Informativo, n¬° 1, op. cit.

[6Version sténographique publiée par El Autentico, Buenos Aires, 10 décembre 1975.

[7¬« Informe de la Comisi√≥n de Verdad y Reconciliaci√≥n ¬ », texte officiel complet, 278 pages, publi√© par La Naci√≥n, Santiago, 5 mars 1991.

[8T√©moignage du 29 juin 1979 devant la justice am√©ricaine, lors du proc√®s intent√© contre les assassins d’Orlando Letelier, √ Washington.

[9Vraie ou fausse, cette affirmation ne peut occulter que le colonel Contreras fut un agent informateur de la CIA de 1974 √ 1977, et r√©tribu√© par l’Agence jusqu’en 1975 (¬« par erreur ¬ », affirme la CIA), comme l’a r√©v√©l√© un document d√©classifi√© remis au Congr√®s am√©ricain √ sa demande, le 19 septembre 2000. El Nuevo Herald, Miami, 20 septembre 2000.

[10Pour faire face √ leur ¬« sale guerre ¬ », les Argentins sont les seuls en Am√©rique latine √ ne pas faire appel aux seuls Am√©ricains. En 1976, une mission militaire fran√ßaise se trouve √ Buenos Aires pour entra√ģner les forces arm√©es argentines √ la lutte antisubversion.

[11Document déclassifié, cité in El País, 28 février 1999.

[12Le 1er d√©cembre 1981, un budget de 19 millions de dollars est d√©bloqu√© par l’administration am√©ricaine pour permettre l’entra√ģnement d’un premier contingent de 500 contras (contre-r√©volutionnaires nicaraguayens) par des officiers argentins.

[13Lire Pierre Abramovici, ¬« Des millions de dollars pour les "combattants de la libert√©" ¬ », Le Monde diplomatique, avril 1986.


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LE MONDE DIPLOMATIQUE | MAI 2001 | Pages 24 et 25.

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