| Rťseau d'information et de solidaritť avec l'Amťrique latine |
http://www.risal.info/spip.php?article1644

Un super gazoduc co√ »teux et sujet √ pol√©mique

Le gazoduc sud-am√©ricain qui traversera l’Amazonie pour transporter du combustible depuis la mer des Cara√Įbes jusqu’au Rio de la Plata [entre l’Uruguay et l’Argentine] est encore un r√™ve, mais les soudures de ses tubes laissent d√©j√ entrevoir des probl√®mes √©conomiques, politiques et environnementaux.

par Humberto Marquez
14 mars 2006

Le projet consiste √ transporter du gaz par des tuyauteries, depuis des gisements situ√©s dans la zone sud des Cara√Įbes et sur la c√īte Atlantique du Venezuela, vers le Br√©sil et l’Argentine, sur un parcours de 7 000 √ 9 300 kilom√®tres, selon diff√©rentes estimations, en se connectant √ des installations d√©j√ existantes en Bolivie, au Chili, au Paraguay, au P√©rou et en Uruguay.

Quand les pr√©sidents Nestor Kirchner pour l’Argentine, Luis Ignacio Lula da Silva pour le Br√©sil et Hugo Chavez pour le Venezuela ont lanc√© le projet l’ann√©e derni√®re, on parlait d’un co√ »t de 7 milliards de dollars, mais le chiffre de 25 milliards circule aujourd’hui.

Il y a √©galement une incertitude quant √ la capacit√© du Venezuela √ assurer un approvisionnement √ la hauteur des pr√©visions et le projet est loin de pouvoir se pr√©valoir d’un trac√© d√©finitif et d’un √©ch√©ancier, et la possibilit√© d’obtenir du gaz √ des conditions plus √©conomiques est source de pol√©miques dans la r√©gion.

Au Venezuela, des organisations √©cologistes ont lanc√© leurs premi√®res mises en garde sur l’impact environnemental du gazoduc et exigent un d√©bat public sur les tenants et aboutissants du projet.

Ildo Sauer, directeur du d√©partement Gaz et Energie du g√©ant br√©silien Petrobr√°s, a d√©clar√© la semaine derni√®re [semaine du 12 au 19 f√©vrier 2006] que gr√Ęce au projet, son pays pourrait √©conomiser 11 milliards de dollars annuels sur les importations de gaz en achetant le combustible √ un prix √©quivalent √ 26 dollars le baril (unit√© de mesure p√©troli√®re valant 159 litres).

L’entreprise publique Petrobras, selon Globonews, compterait sur une offre du Venezuela de lui vendre du gaz √ un prix subventionn√© pour garantir son adh√©sion au projet, √ hauteur d’environ un dollar pour chaque million de BTU (unit√© thermique britannique), tandis que le Br√©sil s’approvisionne actuellement aupr√®s de la Bolivie pour un prix de 3,23 dollars par million de BTU.

A La Paz, qui d√©battra de nouveaux prix avec le Br√©sil au cours du mois de mars, l’annonce a √©t√© consid√©r√©e comme un ¬« ballon d’essai des multinationales au moment o√Ļ nous allons vers une nationalisation des hydrocarbures ¬ », selon le d√©put√© de la majorit√© Gustavo Torrico.

Oscar Ortiz, de l’opposition, a consid√©r√© qu’il s’agissait d’ ¬« une gifle, une concurrence d√©loyale ¬ » du Venezuela envers la Bolivie, et a demand√© au gouvernement d’Evo Morales de prendre ses distances avec Caracas.

Le ministre v√©n√©zu√©lien de l’Energie, Rafael Ramirez, a contredit cette version, arguant du fait que ¬« le prix d’un dollar ne couvre m√™me pas les co√ »ts de production off shore au Venezuela, qui sont de 1,60 dollars par million de BTU. Nous annoncerons le prix une fois l’itin√©raire d√©fini, mais il ne sera en aucun cas inf√©rieur √ cinq dollars ¬ », a-t-il assur√©.

Mais le pr√©sident bolivien Morales a d√©clar√© le mardi 21 f√©vrier : ¬« On ne peut croire que moyennant un tel investissement, le gaz v√©n√©zu√©lien puisse co√ »ter moins cher au Br√©sil, c’est une id√©e absurde qui n’a pas de fondement ¬ ».

Des techniciens v√©n√©zu√©liens, br√©siliens et argentins continuent de travailler sur la d√©finition d’un projet que Kirchner, Lula et Chavez puissent adopter lorsqu’ils se r√©uniront le 11 mars [1] dans le district argentin de Mendoza, apr√®s avoir assist√© √ l’investiture de Michelle Bachelet √ la pr√©sidence du Chili.

Une d√©l√©gation de la soci√©t√© russe Gazprom est entr√©e en contact avec les autorit√©s p√©troli√®res du Venezuela et du Br√©sil ces derni√®res semaines pour leur manifester son int√©r√™t √ participer √ la construction du gazoduc.

Le projet, consid√©r√© comme √©tant le plus ambitieux des projets d’infrastructure physique en Am√©rique du Sud, abordera le trac√©, les co√ »ts, le financement, la production et l’approvisionnement en gaz, ainsi que les interactions avec le r√©seau d√©j√ existant.

Il s’inscrit dans le cadre de l’alliance √©nerg√©tique entre Etats de la r√©gion, Petrosur [2], et de l’Initiative d’int√©gration de l’infrastructure r√©gionale d’Am√©rique du sud (IIRSA) [3], pr√©sent√©e par Brasilia comme le soutien mat√©riel concret de la toute r√©cente Communaut√© sud-am√©ricaine des nations (CSN) [4].

Chaque chapitre suscite des pol√©miques. ¬« Le plan consistant √ traverser la Guyane v√©n√©zu√©lienne et l’Amazonie devrait alarmer ceux qui s’inqui√®tent pour ce poumon de la plan√®te, foyer, par ailleurs, de cultures aborig√®nes ¬ », ont d√©clar√© √ IPS des membres de l’organisation de d√©fense de l’environnement v√©n√©zu√©lienne Red Alerta Petrolera-Orinoco Oilwatch.

Ils ont mis en avant l’exemple du gazoduc de Camisea, au P√©rou, ¬« un r√©seau de canalisations pour transporter du gaz d’Amazonie jusqu’√ la c√īte pacifique p√©ruvienne qui en quelques ann√©es d’existence accuse d√©j√ quatre fuites importantes de gaz liquide qui ont occasionn√© des dommages √ l’environnement et aux populations ¬ ».

Il s’agit d’ ¬« un plan de d√©veloppementisme n√©oliberal des plus vieux jeu et primitifs ¬ » qui promet un combustible plus propre que le brut, ¬« mais qui g√©n√®re des risques op√©rationnels importants, qui contribue comme le p√©trole au r√©chauffement de la plan√®te, qui impliquerait des d√©forestations le long du trac√© et est expos√© √ d’√©ventuelles catastrophes naturelles ou autres sabotages ¬ », ont-ils critiqu√©.

Le r√©seau √©cologiste demande une suspension du projet jusqu’√ ce que soit organis√© un d√©bat d√©mocratique r√©gional sur sa pertinence et rappelle qu’il existe ¬« des options moins compromettantes et on√©reuses ¬ », comme le transport par bateaux citernes.

Des experts comme Luis Giusti, ex-pr√©sident du g√©ant national PDVSA (Petroleos de Venezuela) sont √©galement de cet avis. Selon lui, ¬« ce n’est pas par hasard que pour les distances sup√©rieures √ 3 000 kilom√®tres, le transport du gaz liquide par bateaux citernes est privil√©gi√© ¬ ».

Il rappelle que dans le c√īne Sud, ¬« les march√©s du gaz naturel sont r√©gul√©s, alors que les prix requis pour justifier un investissement de 25 milliards de dollars exc√©deraient les 20 dollars par million de BTU, que pas m√™me le march√© d√©r√©gul√© n’atteint ¬ ».

Mais la capacit√© d’approvisionnement constitue l’autre probl√®me. Chavez a assur√© que son pays d√©tenait des r√©serves suffisantes pour fournir la r√©gion ¬« pour 100 ans ¬ ».

Le Venezuela a des r√©serves de 149 milliards de pieds cubiques (4,2 milliards de m√®tres cubes) de gaz naturel, soit 56% des r√©serves de toute l’Am√©rique latine et des Cara√Įbes, bien que sa production soit inf√©rieure √ celle de l’Argentine ou du Mexique.

¬« Mais une grande partie de ce gaz n’est pas libre mais associ√© √ du p√©trole ¬ » a rappel√© l’expert Elie Habalian √ IPS, ancien repr√©sentant du Venezuela aupr√®s de l’Organisation des pays exportateurs de p√©trole (OPEP), ce qui signifie que des investissements consid√©rables sont n√©cessaires √ son extraction pour produire du brut et en outre r√©injecter du gaz dans les gisements qui extraient de l’¬« or noir ¬ ».

La production de gaz du Venezuela est proche de ce que le pays consomme, et pour les villes et les raffineries de sa partie occidentale, il pr√©voit d’importer le liquide de Colombie durant le prochain quinquennat ; pendant ce temps, le Venezuela d√©veloppe de nouveaux projets et enqu√™tes de terrain sur la plate-forme Atlantique face au delta de l’Or√©noque et sur son littoral carib√©en.

Selon Luis Rojas, ex-cadre dirigeant de la compagnie nationale de gaz, ces projets peuvent produire assez de gaz libre pour r√©soudre le d√©ficit de 2 milliards de pieds cubiques (56 millions de m√®tres cubes) quotidiens auquel le pays devra faire face avec son programme visant √ approvisionner en gaz des foyers et des industries dans les 20 principales villes et remplacer par ce fluide les 120 000 barils quotidiens de combustible liquide que consomment ses usines thermo√©lectriques.

Le gazoduc, a rappel√© le groupe d’opinion nationaliste Soberania (Souverainet√©), servira au transport de 150 millions de m√®tres cubes ou 5 300 millions de pieds cubiques de gaz par jour, ¬« la bagatelle de 46% de la production de gaz ¬ » de Petroleos de Venezuela (PDVSA).

¬« Le fameux pipe-line ne parcourra plus 7 000 ou 8 000 kilom√®tres mais 9 283, selon Petrobr√°s, et ne co√ »tera pas entre 17 et 20 milliards de dollars mais 23,27 milliards. Une telle pr√©cision √©tonne ¬ », dit un texte de sp√©cialistes du secteur p√©trolier de Soberania, au sujet d’informations √©manant de l’entreprise br√©silienne.

En d√©finitive, les pr√©sidents devront √©claircir les modalit√©s de financement de l’ambitieux projet, dont il convient de d√©falquer les apports de la Banque interam√©ricaine de d√©veloppement (BID) et de la Corporation andine de financement (CAF). Cette derni√®re, pour toutes ses op√©rations, octroie des subventions de 3,5 milliards de dollars annuels.

Notes:

[1[NDLR] Article publié sur IPS Noticias le 22 février 2006.

[2[NDLR] Le projet de cr√©ation de la plus grande industrie p√©troli√®re du continent, Petrosur, envisage de r√©unir les entreprises p√©troli√®res publiques d’Argentine, de Bolivie, du Br√©sil, d’Equateur et du Venezuela pour mettre √ profit leur potentiel commun et cr√©er les moyens d’√©liminer le d√©ficit √©nerg√©tique des autres pays d’Am√©rique latine.

[3[NDLR] L’IIRSA est un vaste programme de construction de nouvelles routes, de ponts, de voies fluviales et de liaisons √©nerg√©tiques et de communication sp√©cialement dans les zones tropicales et andines. C’est un des r√©sultats du premier sommet sud-am√©ricain des pr√©sidents (2000). Elle peut compter sur le financement de la Banque interam√©ricaine de d√©veloppement (BID), de la Corporation andine de financement (CAF), du Fonds financier du bassin de la Plata (FONPLATA) et d’agences gouvernementales br√©siliennes.

[4[NDLR] Sorte de fusion √©largie du Mercosur et du pacte andin, la CSN, lanc√©e √ Cuzco en d√©cembre 2004, comprend l’Argentine, la Bolivie, le Br√©sil, le Venezuela, la Colombie, le P√©rou, l’Equateur, le Surinam, l’Uruguay, la Guyana, le Chili et le Paraguay.
Lire Eduardo Gudynas, Les difficiles chemins de la ¬« Communaut√© sud-am√©ricaine des nations ¬ », RISAL, 10 avril 2005 ; Ra√ļl Zibechi, Am√©rique du Sud : l’int√©gration r√©gionale √ la crois√©e des chemins, RISAL, 19 octobre 2005.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : IPS Noticias (www.ipsnoticias.org/), Caracas, 22 f√©vrier 2006.

Traduction : l’√©quipe du RISAL (http://risal.collectifs.net/).

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).