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Amérique du Sud
Le Mercosur se divise

L’Uruguay, l’un des petits pays membres du Mercosur a menac√© de n√©gocier un accord commercial avec les Etats-Unis au motif qu’il n’a pas re√ßu la m√™me quantit√© de b√©n√©fices du bloc r√©gional que les g√©ants que sont le Br√©sil et l’Argentine.

par Paul Braga
21 mars 2006

L’euphorie du sommet de Mar del Plata du d√©but novembre, o√Ļ le March√© commun du Sud (Mercosur) avait r√©ussi √ faire une d√©monstration d’unit√© en rejetant les pressions pour la reprise des n√©gociations pour la Zone de libre-√©change des Am√©riques (ALCA, sigles en espagnol) [1] √©tait √ peine dissip√©e que deux mois plus tard, le bloc commercial a recommenc√© √ donner des signes de crise interne. Le projet d’union douani√®re [le Mercosur], qui en d√©cembre avait donn√© son feu vert pour le d√©but du processus d’adh√©sion du Venezuela au Mercosur, est un sujet de disputes entre ses quatre membres actuels (Argentine, Br√©sil, Paraguay et Uruguay) depuis le d√©but de cette ann√©e.

Le sympt√īme le plus clair est apparu au d√©but du mois de janvier et ironiquement, dans un sens contraire √ ce qui avait √©t√© convenu dans la station baln√©aire argentine (Mar del Plata). Le ministre uruguayen de l’Economie, Danilo Astori, a affirm√© que son pays avait l’intention d’entreprendre prochainement des n√©gociations pour conclure avant la fin de l’ann√©e 2006, un trait√© de libre-√©change avec les Etats-Unis. Une telle intention entre pleinement en contradiction avec l’essence m√™me du Mercosur, dont les statuts affirment que les pays qui ont choisi d’en faire partie comme membres √ part enti√®re doivent n√©gocier des accords commerciaux en tant que bloc.

Des autorit√©s du pays ont par la suite d√©menti les d√©clarations d’Astori alors que d’autres les r√©it√©raient dans un panorama confus. L’un des ministres les plus importants du gouvernement du pr√©sident Tabar√© V√°zquez, le titulaire du portefeuille de l’Elevage et ancien gu√©rillero tupamaro [2], Jos√© Pepe Mujica, a synth√©tis√© le sentiment de frustration qui r√®gne dans le pays en affirmant que ¬« le Mercosur ne sert √ rien ¬ ». Mais il a √©galement ajout√© qu’il ne se faisait pas d’illusions sur la possibilit√© pour l’Uruguay d’obtenir de v√©ritables concessions lors d’une n√©gociation avec les Etats-Unis. Le m√©contentement a eu des r√©percussions √ Asunci√≥n (Paraguay) : des chefs d’entreprise paraguayens se sont joints √ ces plaintes, en exigeant pour leur pays de regarder aussi vers le nord, puisqu’ils se sentent frustr√©s de voir que le Mercosur ne sert que les int√©r√™ts de ses membres les plus importants, le Br√©sil et l’Argentine.

Les plaintes des petits pays sont en partie le reflet de la n√©cessit√© de r√©pondre √ l’impression de leur opinion publique, de chefs d’entreprise et de leurs gouvernements que le bloc n’a pas contribu√© suffisamment √ am√©liorer les possibilit√©s d’int√©gration de leurs √©conomies au niveau mondial ni le niveau de vie de la population. Le Chili, qui a d√©cid√© de ne pas rejoindre le Mercosur et entrepris une strat√©gie agressive d’ouverture de march√©s pour ses exportations en signant des trait√©s de libre-√©change, est pris en exemple chaque fois qu’il y a des probl√®mes dans le bloc domin√© par le Br√©sil. Bien que les possibilit√©s que l’Uruguay et le Paraguay quittent le Mercosur paraissent lointaines, une menace en ce sens pourrait fonctionner comme monnaie d’√©change pour l’obtention de concessions.

L’ancien ministre des Affaires √©trang√®res uruguayen, Sergio Abreu, qualifie la situation de ¬« d√©sillusion ¬ » en affirmant que le Mercosur a √©chou√© ¬« de mani√®re fracassante ¬ » sur trois fronts : l’augmentation du commerce (aujourd’hui le niveau d’√©change entre l’Uruguay et les pays membres du bloc est semblable √ celui du d√©but des ann√©es 90), le d√©veloppement de l’investissement (la diff√©rence quant √ l’√©chelle et les politiques d’incitants fiscaux particuli√®rement en ce qui concerne le Br√©sil a fait que ce sont les grands pays qui ont b√©n√©fici√© d’apports de capitaux externes) et l’absence de politiques macro√©conomiques coordonn√©es (l’Uruguay a √©t√© touch√© par les d√©valuations du Br√©sil en 1999 et de l’Argentine en 2002 et a souffert par contagion de la forte crise √©conomique de son voisin du Rio de la Plata).

La victoire de la gauche en Uruguay avec l’√©lection de Tabar√© V√°zquez [3] a fait na√ģtre l’espoir que les affinit√©s id√©ologiques avec Luis Inacio Lula da Silva et Nestor Kirchner pourraient faciliter les concessions √ ce pays mais le r√©sultat a √©t√© jusqu’ici d√©cevant. Il a par exemple √©t√© mal per√ßu en Uruguay que les pr√©sidents br√©silien et argentin se r√©unissent √ la mi janvier avec le pr√©sident v√©n√©zu√©lien Hugo Ch√°vez pour discuter de la construction d’un gazoduc qui a pour objectif de relier le Venezuela √ l’Argentine en passant par l’Uruguay sans que le gouvernement uruguayen ait √©t√© invit√© [4].

Mais le plus grave et le plus r√©cent est l’opposition de Buenos Aires √ la construction, sur le sol uruguayen, de deux usines de papier, qui d’apr√®s les Argentins pourraient contaminer le fleuve Uruguay √ la fronti√®re entre les deux pays [5].

Les entreprises de fabrication de papier repr√©sentent le plus grand investissement √©tranger en Uruguay, environ 1,7 milliards de dollars. Avec le soutien des autorit√©s nationales, le gouverneur de la province d’Entre R√≠os, √ la fronti√®re de l’Uruguay, s’est joint √ des associations d’habitants et a promu des blocages des ponts entre les deux pays. Des piquets ont emp√™ch√© le transport de marchandises et de touristes en plein √©t√© et jusqu’√ la fin janvier le gouvernement argentin avait d√©cid√© de ne pas intervenir pour d√©bloquer les routes. L’Uruguay quant √ lui pr√©tendait que les blocages violaient le principe de la libre circulation de biens et de personnes sur le territoire du Mercosur.

Devant l’escalade du conflit, Buenos Aires a manifest√© son intention de porter le litige devant la Cour internationale de justice de La Haye, puisqu’elle refuse de reconna√ģtre un rapport de la Banque mondiale qui conclut que les usines ne porteront pas pr√©judice √ l’environnement.

Parall√®lement, le Br√©sil et l’Argentine ont essay√© de montrer leur ouverture aux plaintes uruguayennes et ont fait une sorte de mea culpa. Face √ la possibilit√© que Montevideo entame des n√©gociations d’un trait√© de libre-√©change avec Washington, le ministre br√©silien des Affaires √©trang√®res, Celso Amorin, a dit que ¬« si l’Uruguay ne voit pas que le Mercosur lui a apport√© assez de b√©n√©fices ¬ » , selon les plaintes, ¬« c’est peut-√™tre parce que nous n’en avons pas fait assez ¬ ». ¬«  Il faut voir ce que nous devons faire de plus, comme nous en avons d√©j√ discut√© avec le Paraguay pour que les petits pays membres du Mercosur retirent pleinement profit de cette int√©gration ¬ », a ajout√© le ministre argentin des Affaires √©trang√®res, Jorge Taiana, √ l’occasion d’une visite √ Brasilia pendant laquelle les deux pays entendaient r√©soudre leurs difficult√©s dans le domaine commercial. Le message des ministres √©tait √©galement une sorte d’avertissement car ils ont rappel√© que la n√©gociation avec les Etats-Unis impliquerait un renoncement de l’appartenance au Mercosur.

Abreu, s√©nateur du Partido Nacional et ex-candidat √ la vice-pr√©sidence [uruguayenne], consid√®re que l’appartenance au Mercosur n’est pas une question d’option ¬« parce qu’il n’y pas de machine qui pourrait d√©couper nos contours [du reste du continent] et nous faire flotter sur l’oc√©an Atlantique ¬ ».

L’alternative serait alors que le reste des pays du bloc fassent une concession pour que l’Uruguay puisse mener des n√©gociations autonomes avec d’autres pays, une concession qui lui permettrait de compenser les asym√©tries de d√©veloppement par rapport aux pays membres les plus importants.

Mais il est √©vident que ce ne serait pas une concession facile pour le bloc, au-del√ des probl√®mes que cela cr√©erait au sein de la coalition au pouvoir en Uruguay. Et il serait plus difficile encore de faire une telle concession alors que Caracas entame son processus d’adh√©sion au bloc, un processus de n√©gociation commenc√©e en d√©cembre √ Montevideo, qui devrait prendre plusieurs ann√©es mais qui conduirait du moins apparemment le bloc vers une plus grande confrontation avec Washington, √ l’oppos√© de ce que vise l’Uruguay. La mani√®re de concilier tous ces int√©r√™ts doit √™tre la cl√© de la continuit√© et de la pertinence du Mercosur.

Notes:

[1[NDLR] Sommet des Amériques de Mar del Plata, en Argentine, les 4 et 5 novembre 2005.
Consultez le dossier ¬« L’ALCA en panne¬ » sur RISAL.

[2[NDLR] Le Mouvement de lib√©ration nationale, n√© de groupes d’autod√©fense de la gauche et plus connu sous le nom de Tupamaros, passe √ la lutte arm√©e urbaine √ la fin des ann√©es 1960, estimant l’Uruguay menac√© par un coup d’Etat fasciste. Apr√®s des succ√®s initiaux, il sera √©cras√© par l’arm√©e. Il sera l√©galis√© avec le retour √ la d√©mocratie en 1985. Il a perdu de son radicalisme et fait partie aujourd’hui du Frente Amplio et du gouvernement.

[3[NDLR] Le 31 octobre 2004, l’Uruguay a v√©cu une journ√©e historique. Pour la premi√®re fois de son histoire, ce petit pays sud-am√©ricain a bascul√© √ gauche. Le candidat du Frente Amplio-Encuentro Progresista, Tabar√© Vazquez, a attir√© 50,7 % des suffrages exprim√©s et a donc √©t√© √©lu au premier tour. Son gouvernement est entr√© en fonction le 1er mars 2005.
Consultez le dossier ¬« La gauche au pouvoir ¬ » sur RISAL.

[4[NDLR] Le gazoduc sud-am√©ricain est un projet qui consiste √ transporter du gaz des gisements du sud de la mer des Cara√Įbes et de l’oc√©an Atlantique, face aux c√īt√©s du Venezuela, vers le Br√©sil et l’Argentine. Il devrait avoir une longueur entre 7.000 et 9.300 kilom√®tres. Des estimations √©valuent son co√ »t √ 25 milliards de dollars.
Lire Humberto Marquez, Un super gazoduc co√ »teux et sujet √ pol√©mique, RISAL, 14 mars 2006.

[5Lire Raul Zibechi, Cellulose et exploitation foresti√®re : deux visages d’un mod√®le d√©pr√©dateur, RISAL, 18 novembre 2005 ; Raul Zibechi, "La douleur de ne plus √™tre", RISAL, 9 mars 2006.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx/), suppl√©ment La Jornada en la Economia, 20 f√©vrier 2006.

Traduction : Virginie de Romanet, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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