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Brésil
Loin du pouvoir, proche des mouvements sociaux
par Ra√ļl Zibechi
24 avril 2006

¬« Deux ann√©es pass√©es au pouvoir m’ont suffi pour comprendre que je n’y √©tais pas √ ma place. Je pr√©f√®re travailler √ la base, conjointement avec les mouvements populaires ¬ ». Telle a √©t√© la conclusion √ laquelle en est venu le fr√®re dominicain Frei Betto apr√®s avoir √©t√©, pendant 687 jours, assesseur sp√©cial du pr√©sident Lula et coordinateur de la mobilisation sociale dans le cadre du programme Faim z√©ro. Fin 2004, il a d√©cid√© d’abandonner son poste, car il √©tait en d√©saccord avec la politique √©conomique du gouvernement.

¬« Mosca azul ¬ » (¬« Mouche bleue ¬ »), titre du livre qu’il vient de lancer, est une r√©flexion sur le pouvoir, qu’il consid√®re comme √©tant ¬« la plus grande des tentations humaines ¬ ». Dans une interview publi√©e dans le journal Jornal do Brasil (du 22 f√©vrier), Betto soutient que ¬« la piq√ »re de la mouche bleue a inocul√© au Parti des travailleurs (PT) le poison qu’il l’a pouss√© √ transformer un projet national en un projet √©lectoral ¬ ». Betto croit que le PT (parti qu’il a contribu√© √ fonder il y a 26 ans) est devenu un simple instrument de prise du pouvoir, laissant sur le c√īt√© l’organisation des travailleurs et des exclus. Ainsi, ¬« rester au pouvoir est devenu plus important qu’assurer le lien organique avec le mouvement social ¬ ».

Betto affirme que les partis qui ¬« nouent des alliances contre nature finissent par √™tre victimes de leurs adversaires historiques qui se font passer pour des amis occasionnels ¬ ». Selon lui, cela serait une des raisons de la d√©b√Ęcle morale du Camp majoritaire, groupe qui a, jusqu’aux derni√®res √©lections internes du mois d’octobre, pr√©sid√© aux destin√©es du parti depuis le d√©but des ann√©es 1990. Betto ne veut pas personnaliser ses accusations, mais, comme il s’√©vertue √ le r√©p√©ter, tente de comprendre les raisons qui ont conduit un groupe important √ tomber dans les vices qu’il critiquait chez les autres.

Le th√®me central du livre est de savoir ¬« comment r√©ussir √ √©viter la piq√ »re de la mouche bleue et √ greffer des valeurs √ la structure du pouvoir ¬ ». Betto avoue qu’il n’a pas de r√©ponses aux questions les plus pressantes : ¬« Pourquoi les personnes au pouvoir ont-elles tendance √ se d√©personnaliser et pr√©f√®rent-elles s’identifier √ la fonction qu’elles occupent plut√īt que rester elles-m√™mes ? Quelle est donc cette maladie qui pousse les gens √ se laisser envo√ »ter par le pouvoir et √ succomber √ la tentation de s’auto-diviniser en occupant un poste de pouvoir ? ¬ » L’auteur s’emploie uniquement √ faire l’√©tiologie de cette pathologie en √©vitant de personnaliser et en prenant soin de ne pas √©voquer le nom de son ami Lula.

Pour Betto, le PT peut encore changer, √©tant donn√© que ce parti ne se r√©sume pas au quarteron de dirigeants accus√©s de corruption [1]. Il affirme qu’il continuera de voter pour Lula, mais cette fois par pragmatisme : ¬« parmi les candidats, je pr√©f√®re celui qui au moins n’a pas criminalis√© les mouvements sociaux ni tent√© de les coopter. ¬ » Malgr√© cela, Betto rappelle dans la m√™me interview que l’appui qu’il apporte √ Lula n’est pas inconditionnel et que son objectif est ¬« le renforcement des mouvements sociaux ¬ ».

En d√©pit de son engagement profond et ancien avec les mouvements populaires br√©siliens, en particulier avec le Mouvement des sans-terre, Frei Betto a affirm√© dans une autre interview (Brecha du 24 f√©vrier) que ¬« les conditions d’un changement par des voies non institutionnelles ne sont pas r√©unies ¬ ». Voil√ pourquoi il a choisi de faire partie du gouvernement Lula et m√™me de d√©m√©nager, √ son corps d√©fendant, √ Brasilia, son lieu de travail. Il croit qu’une des raisons qui favorisent la corruption au Br√©sil, c’est de n’avoir pas entrepris, et c’est une des principales erreurs de Lula, une r√©forme en profondeur du syst√®me politique ¬« qui favorise le client√©lisme, la corruption et la caisse noire ¬ », une allusion √ la double comptabilit√© √ laquelle ont recours tous les partis politiques du pays pour dissimuler les entr√©es de fonds douteux.

Une des r√©flexions les plus int√©ressantes de Betto est peut-√™tre l’id√©e d’instaurer un contre-pouvoir qui surveille et contr√īle le pouvoir d’Etat afin d’√©viter les abus. Une partie substantielle de son livre, pas encore traduit en espagnol [ni en fran√ßais], se consacre √ l’analyse de la ¬« mani√®re dont se comporte le pouvoir quand il n’interagit pas avec un autre pouvoir que repr√©sente la mobilisation des mouvements populaires ¬ ». L’√‰tat verse alors dans un certain absolutisme qui favorise la corruption. Le 43e livre de Frei Betto est consacr√© √ ce que l’auteur consid√®re comme la r√©surgence de la gauche politique, ¬« ce pouvoir populaire qui est au cŇ“ur de la vraie d√©mocratie ¬ ». Le dominicain mise alors sur ce qui semble √™tre la combinaison de l’action des organismes institutionnels et de celle de la base des mouvements, qui pourraient - devraient - se nourrir mutuellement.
Toutefois, on per√ßoit dans sa pens√©e un certain scepticisme face √ la logique d’√‰tat et face √ la logique institutionnelle, voire face √ celle des partis politiques. Peut-√™tre s’agit-il d’une radicalisation vers la politique pl√©b√©ienne, r√©sultat de son passage par le pouvoir : il affirme que le PT doit simplement √™tre ¬« le canal des transformations sociales et l’expression politico-partisane des aspirations des plus d√©munis ¬ ». En fait, il ne con√ßoit pas les partis comme des sujets du changement, mais seulement comme la forme de canaliser la lutte des mouvements sociaux.

√€ d’autres moments, comme ce fut le cas dans sa r√©ponse finale donn√©e au Jornal do Brasil √ propos de l’attitude qu’il adoptera lors de la prochaine campagne √©lectorale, il est cat√©gorique : ¬« je ne crois pas aux changements qui viennent d’en haut, mais √ ceux qui se font dans l’autre sens, du bas vers le haut. J’ai appris au Planalto (le si√®ge du gouvernement) qu’un gouvernement fonctionne uniquement sous pression. C’est pourquoi il vaut mieux que Lula soit pr√©sident plut√īt qu’un autre, car la pression a beaucoup plus d’effet sur un gouvernement qu’il dirige que sur un gouvernement du PSDB (le parti social-d√©mocrate du Br√©sil de Fernando Henrique Cardoso [2]) qui, lorsqu’il √©tait au pouvoir, a trait√© les mouvements populaires comme une question polici√®re ¬ ».

Aujourd’hui, alors que le gouvernement du PT semble sortir de l’impasse dans laquelle il s’est mis en 2005 et que tous les sondages sont de plus en plus favorables √ une r√©√©lection de Lula au mois d’octobre, il est plus n√©cessaire que jamais que des personnes comme Frei Betto se fassent entendre. En effet, si, malgr√© les accusations pour corruption et les reproches sur la poursuite du mod√®le n√©olib√©ral, Lula r√©ussissait √ rester au pouvoir quatre ans suppl√©mentaires, la ¬« tentation du pouvoir ¬ » pourrait s’av√©rer √™tre un pi√®ge mortel. Une √©thique bas√©e sur un engagement fort envers les mouvements sociaux qui repr√©sentent ceux d’en bas pourrait apporter, sur le plan moral, une bouff√©e d’air √ une gauche au bord de l’asphyxie.

Notes:

[1[NDLR] Consultez le dossier Corruption et crise politique au Brésil, sur RISAL.

[2[NDLR] Fernando Henrique Cardoso, pr√©sident du Br√©sil de 1995 √ 2003.
Lire Emir Sader, Huit ann√©es qui ont lamin√© le Br√©sil, RISAL, octobre 2002 ; Gilberto Ferreira da Costa, Fran√ßois Polet, Bilan de Cardoso et d√©fis de Lula, RISAL, 29 octobre 2002.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx/), 25 f√©vrier 2006.

Traduction : Arnaud Br√©art, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).