| Rťseau d'information et de solidaritť avec l'Amťrique latine |
http://www.risal.info/spip.php?article1713

Argentine
Hilda Presman : ¬« La dictature a impos√©, √ feu et √ sang, le mod√®le n√©olib√©ral ¬ »

Hilda Presman est une militante d√©vou√©e √ la cause des droits de l’Homme dans sa province natale de Corrientes, sur le littoral du Nord-Est argentin. Trop modeste pour parler d’elle-m√™me, elle qui n’a √©t√© arr√™t√©e que ¬« pendant une quarantaine de jours, peu apr√®s le coup d’Etat ¬ » (1976), elle √©tait r√©cemment en Belgique pour raconter son pays. A l’occasion de la comm√©moration des 30 ans de l’instauration de la dictature, elle a rencontr√© des compatriotes exil√©s chez nous durant la p√©riode de r√©pression. Les blessures du pass√©, les luttes du pr√©sent et les espoirs du futur, c’est un peu tout cela que nous a racont√© Hilda...

par Sébastien Brulez
24 mai 2006

Hilda Presman : Je fais partie d’une commission provinciale des droits de l’Homme, √ caract√®re autonome et ind√©pendant. J’accompagne la lutte pour le respect total des droits humains en Argentine depuis les ann√©es 80. Sans √™tre une victime directe de la dictature je me suis int√©ress√©e, durant mes √©tudes, √ la probl√©matique de la violation des droits de l’Homme √ l’√©poque du terrorisme d’Etat. J’ai rencontr√© des parents de ¬« desaparecidos ¬ » (¬« disparus ¬ ») et depuis lors j’accompagne leur lutte contre l’impunit√©. Nous avons des contacts depuis de nombreuses ann√©es avec des personnes de Corrientes, exil√©es en Europe et qui ont √©t√© victimes de la dictature. Ces personnes ont jou√© un r√īle tr√®s important au moment d’avancer dans les proc√®s contre les militaires, en t√©moignant contre ceux-ci, en reconnaissant des centres clandestins de d√©tention, en reconnaissant des coupables de r√©pressions, etc. Et cela a aid√© grandement √ l’avanc√©e du processus judiciaire. Plus r√©cemment, je me suis √©galement int√©ress√©e √ tout ce qui touche √ la violation des droits de l’Homme dans le contexte des institutions d√©mocratiques en Argentine.

Trente ans apr√®s le coup d’Etat militaire, peut-on dire que les responsables ont √©t√© jug√©s ?

Je pense que rien n’est lin√©aire. Le chemin est fait d’avanc√©es et de reculs mais, dans les grandes lignes, il y a effectivement une am√©lioration importante dans la reconnaissance des crimes de la dictature. Aujourd’hui, personne ne remet en question que ce fut une dictature sanguinaire, c’est un fait accept√© dans la soci√©t√©. En ce qui concerne les condamnations, de nombreux militaires sont en proc√®s mais peu ont √©t√© condamn√©s. Cependant, ce qu’il manque toujours en Argentine c’est une d√©mocratisation des institutions li√©es √ la s√©curit√©. Je veux dire par l√ que tout ce qui avait trait √ la violence r√©pressive des forces arm√©es a √©t√© transf√©r√© aux forces de s√©curit√© provinciales. Aujourd’hui, nous n’avons plus de probl√®mes avec les militaires mais nous en avons toujours avec les diff√©rentes polices. Il y a beaucoup de violences polici√®res et dans certaines provinces plus que dans d’autres. A Corrientes par exemple, durant les cinq derni√®res ann√©es, nous avons enregistr√© plus de 60 cas d’homicides non √©lucid√©s √ cause d’une implication de la police, de la justice, ou de la complicit√© du pouvoir politique.

Certains pr√©sentent Kirchner comme un pr√©sident progressiste, quel est son bilan au niveau des droits humains ?

De nouveau je pense qu’il faut nuancer. En ce qui concerne les crimes de la dictature, je consid√®re indiscutablement que des progr√®s importants ont √©t√© faits. On peut citer notamment l’annulation des lois d’amnistie, la possibilit√© de jugement, on parle maintenant de la possibilit√© d’infliger des peines de prison ordinaires pour les tortionnaires (qui jusqu’√ pr√©sent continuaient √ jouir de privil√®ges en √©tant d√©tenus dans leur propre corps d’arm√©e), etc. On peut donc dire qu’un chemin a √©t√© parcouru et que le gouvernement actuel a √©cout√© la demande populaire. A c√īt√© de cela, il reste d’autres comptes √ r√©gler qui je pense ne sont pas aussi positifs. On assiste encore √ une forte r√©pression polici√®re envers tout ce qui constitue une forme de revendication sociale. Il existe une mobilisation populaire importante car il y a une situation de d√©s√©quilibre social manifeste. En Argentine, le foss√© entre riches et pauvres se creuse toujours. La question des droits √©conomiques et sociaux constitue une probl√©matique aigu√« . Et cela g√©n√®re une r√©pression de la part de l’Etat.

Vous parlez de droits √©conomiques, quel a √©t√© le r√īle jou√© par les grands entrepreneurs et les multinationales sous la dictature ?

En r√©alit√©, cette dictature, nous la d√©finissons comme une dictature civico-militaire. Au-del√ du fait que ce sont les militaires qui ont √©t√© mis en lumi√®re et qui ont jou√© le r√īle de bras ex√©cuteur, il s’agissait avant tout d’un r√©gime qui visait √ imposer, √ feu et √ sang, des politiques √©conomiques qui ont ouvert l’Argentine au mod√®le n√©olib√©ral. Pour ne citer qu’un exemple, entre 1976 et 1983, nous sommes pass√©s par trois commandements militaires diff√©rents mais nous n’avons eu qu’un seul ministre de l’√©conomie, Alfredo Mart√≠nez de Hoz, qui √©tait un civil. C’est ce dernier qui, en appliquant la politique des multinationales, a amen√© √ la destruction de l’emploi public, de l’Etat, √ la flexibilisation, au ch√īmage et √ la nationalisation de la dette priv√©e en une terrible dette publique. Toute une s√©rie de mesures √©conomiques ont √©t√© impuls√©es par des fonctionnaires civils de la dictature. Ces gens n’√©taient rien d’autre que les porte-parole des grandes multinationales. Il y a donc eu un compromis et ces derni√®res souhaitaient l’√©radication de tout ce qui ressemblait √ une forme de r√©sistance populaire pouvant s’opposer √ l’application de ce mod√®le n√©olib√©ral. Et celui-ci s’est finalement impos√© au co√ »t de centaines de milliers d’exil√©s, de prisonniers politiques et de 30 000 ¬« desaparecidos ¬ ».

Quel est le poids des mouvements sociaux actuellement sur l’√©chiquier politique ?

En r√©alit√© il y a beaucoup d’attentes et une grande confiance envers le gouvernement de Kirchner. On sent une certaine stabilit√© et cela donne des garanties. La question sociale n’a pas de r√©ponse imm√©diate mais le gouvernement dispose d’un appui populaire. De plus, ces dix derni√®res ann√©es, on a vu surgir des ph√©nom√®nes sociaux tr√®s int√©ressants qui sont √ mettre en relation avec la modification de la structure socio-√©conomique du pays. En Argentine il y a √©norm√©ment de ch√īmage et de travail au noir. L’√©conomie informelle p√®se tr√®s lourd dans l’√©conomie nationale. On voit donc surgir des mouvement articul√©s autour des ch√īmeurs, des travailleurs informels mais aussi les mouvements ¬« piqueteros ¬ » [1], les usines r√©cup√©r√©es et autres. Ils g√©n√®rent des sections autonomes qui fonctionnent en petits √ģlots de pouvoir populaire. Ce sont l√ des choses tr√®s int√©ressantes pour l’avenir mais qui sont toujours embryonnaires √ l’heure actuelle.

Notes:

[1[NDLR] Les piqueteros, du terme ¬« piquete ¬ », d√©signent des groupes organis√©s de travailleurs sans emploi.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : La Gauche (www.sap-pos.org/), mensuel du Parti ouvrier socialiste, mai 2006.

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).