| Rťseau d'information et de solidaritť avec l'Amťrique latine |
http://www.risal.info/spip.php?article1769

Otages et prisonniers
La Colombie d’Ingrid Betancourt

Appuy√©s en sous-main par les paramilitaires d’extr√™me droite, les partis politiques qui soutiennent, en Colombie, le pr√©sident Alvaro Uribe ont obtenu la majorit√© aux √©lections l√©gislatives du 12 mars. Malgr√© un taux d’abstention proche de 60 %, cette victoire conforte les chances de r√©√©lection de M. Uribe lors du scrutin pr√©sidentiel du 28 mai prochain. La poursuite de la ¬« guerre totale ¬ » men√©e contre les gu√©rillas rendra plus difficile l’¬« √©change humanitaire ¬ » r√©clam√© par les Forces arm√©es r√©volutionnaires de Colombie (FARC) pour lib√©rer leurs ¬« prisonniers politiques ¬ », parmi lesquels la Franco-Colombienne Ingrid Betancourt, s√©questr√©e depuis plus de quatre ans.

par Maurice Lemoine
25 mai 2006

Dans cette jungle √©paisse, ¬« quelque part en Colombie ¬ », il pleut, puis il pleut encore, puis il s’abat des trombes d’eau. Lorsque se calme la cataracte, c’est pour laisser la place √ un m√©chant crachin. Les feuilles gouttent, la v√©g√©tation d√©gouline, la boue recouvre la boue. Prot√©g√©s par leurs longs imperm√©ables que d√©forme l’arme, toujours √ la bretelle, de petits groupes de gu√©rilleros vaquent √ leurs occupations.

A la question que nous lui posons, d√©but f√©vrier, le commandant Ra√ļl Reyes, porte-parole des Forces arm√©es r√©volutionnaires de Colombie (FARC), r√©pond sans une seconde d’h√©sitation : ¬« Je peux vous certifier qu’Ingrid Betancourt est vivante, qu’elle est en bonne sant√©. C’est une femme tr√®s intelligente, tr√®s capable et, comme tous les prisonniers, elle souhaite qu’un accord humanitaire soit sign√©. ¬ » Un sourire d√©nu√© de cynisme : ¬« Il est parfaitement normal qu’elle veuille recouvrer sa libert√©. ¬ »

Franco-colombienne, Mme Betancourt est devenue le symbole des otages du conflit qui d√©chire ce pays. Elue d√©put√©e, puis s√©natrice, elle s’y est tr√®s vite ali√©n√©e une grande partie de la classe politique en d√©non√ßant, non sans courage, ses trafics et sa corruption. Tr√®s critique √ l’√©gard des mouvements d’opposition arm√©e, elle n’en plaide pas moins pour une issue n√©goci√©e du conflit. C’est sous les couleurs de son petit parti, Oxyg√®ne vert, qu’elle s’engage dans la campagne pour l’√©lection pr√©sidentielle du 26 mai 2002.

A quelques mois de cette √©ch√©ance, le 20 f√©vrier, le gouvernement rompt les conversations de paix men√©es avec les FARC, √ proximit√© de San Vicente del Cagu√°n, dans une vaste zone d√©militaris√©e. Menant une violente offensive, les forces gouvernementales r√©occupent la bourgade et ses environs. A Mme Betancourt, qui le demande en tant que candidate √ la pr√©sidence, les autorit√©s refusent la possibilit√© de voyager par voie a√©rienne avec les journalistes qui y accompagnent le chef de l’Etat, M. Andr√©s Pastrana. Malgr√© les conseils pressants qui tentent de l’en dissuader, elle d√©cide de s’y rendre par la route. Le 23 f√©vrier, en compagnie de son attach√©e de presse, Mme Clara Rojas, et de deux journalistes, elle p√©n√®tre dans la zone o√Ļ font rage les combats entre l’arm√©e et la gu√©rilla. Elle refuse de faire demi-tour lorsque le chauffeur, de loin, aper√ßoit le barrage √©tabli par les insurg√©s...

Le 28 juin 2001, les FARC avaient lib√©r√© unilat√©ralement deux cent quarante-deux soldats et policiers √ La Macarena (Meta), ne gardant sous leur pouvoir que les officiers. L’oligarchie n’a rel√Ęch√© aucun gu√©rillero en √©change. ¬« Lors d’une conversation, raconte le commandant Reyes, le haut-commissaire de paix de l’√©poque, Camilo G√≥mez, en ma pr√©sence, a dit √ Marulanda [chef historique de la gu√©rilla] que ni le gouvernement Pastrana ni celui qui le suivrait n’accepterait un accord d’√©change humanitaire. Que si les FARC ne se soumettaient pas aux conditions de Pastrana, il fallait l’oublier. Nous l’avons re√ßu comme un chantage, et on a dit : “Si vous n’en voulez pas, c’est votre responsabilit√©.” ¬ »

Ulc√©r√©s, les gu√©rilleros avertissent : ils s√©questreront des membres de la classe politique, jug√©s ¬« aussi scandaleusement indiff√©rents au drame de la guerre v√©cue par le peuple qu’au sort des soldats combattant dans les rangs de l’arm√©e ¬ ». Depuis, ils ont entrepris d’enlever le plus grand nombre possible de personnalit√©s afin de faire pression sur le gouvernement pour obtenir, en √©change, la lib√©ration de cinq cents de leurs combattants d√©tenus.

L’arriv√©e au pouvoir de M. Alvaro Uribe, le 7 ao√ »t 2002, marque une escalade dans la confrontation militaire. Curieusement, le pouvoir tente par tous les moyens de convaincre la ¬« communaut√© internationale ¬ » qu’il n’y a pas de conflit arm√© en Colombie. Juste une ¬« menace terroriste ¬ ». Au cours des vingt derni√®res ann√©es, ce ¬« conflit qui n’existe pas ¬ » a co√ »t√© la vie √ au moins soixante-dix mille personnes et a fait trois millions de d√©plac√©s internes ! Le pays vit bel et bien une conflagration √ caract√®re social, √©conomique et politique, dans le cadre d’une guerre civile qui dure depuis des d√©cennies.

Inscrites sur la liste am√©ricaine des organisations terroristes, en septembre 2001, puis sur celle de l’Union europ√©enne, les FARC - et l’Arm√©e de lib√©ration nationale (ELN) - se sont vu retirer de fait le statut de bellig√©rant. Pourtant, si l’on s’en tient √ la d√©finition du protocole II additionnel aux quatre conventions de Gen√®ve, ratifi√© par Bogot√° le 18 mai 1995, la Colombie vit un ¬« conflit arm√© interne, sans caract√®re international : un conflit o√Ļ s’affrontent les forces arm√©es de l’Etat avec d’autres forces, √©galement arm√©es, identifiables, qui s’opposent √ l’Etat, sont v√™tues d’uniformes reconnus, portent ouvertement les armes, d√©pendent d’un commandement et sont, ou ont √©t√© √ un moment, reconnues comme telles par l’Etat ¬ ». En t√©moignent les conversations de paix men√©es en 1984 par le gouvernement de M. Belisario Betancur, puis celles qui ont eu lieu du 7 novembre 1998 au 20 f√©vrier 2002, sous l’√©gide de M. Pastrana.

Enlèvements et disparitions

D’une mani√®re ou d’une autre, cet affrontement complexe implique toute la population. Si les paramilitaires des Autod√©fenses unies de Colombie (AUC) et leurs complices des forces de s√©curit√© portent la responsabilit√© de l’immense majorit√© des homicides, ¬« disparitions ¬ » et actes de torture, les gu√©rillas se voient attribuer la plupart des enl√®vements. On estime √ environ trois mille (chiffre actuellement en baisse) le nombre des personnes victimes chaque ann√©e de ce fl√©au.

En 2003, les FARC ont √©t√© responsables de 30,55 % des enl√®vements, l’ELN de 15,5 % et les paramilitaires de 7,86 %, le reste √©tant le fait de la d√©linquance commune [1]. Une diff√©rence de taille avec le chiffre souvent repris par les m√©dias, et que met en avant la page de publicit√© d’un chanteur de vari√©t√©s parue sous le titre ¬« Renaud dans la jungle ¬ », annon√ßant une chanson et le concert de soutien du 23 f√©vrier 2006, pour la lib√©ration d’Ingrid Betancourt ¬« et des trois mille otages de Colombie d√©tenus par les FARC [2] ¬ ».

On ne se lancera pas dans une ind√©cente bataille de chiffres laissant √ penser que la r√©tention de huit cents ou neuf cents personnes serait moins condamnable que celle de trois mille. Il n’en demeure pas moins que l’effet d’annonce n’a rien d’innocent, tant les sentiments g√©n√©reux mobilis√©s en faveur de Mme Betancourt sont souvent r√©cup√©r√©s, par stupidit√©, ignorance ou complicit√©, pour le plus grand profit du gouvernement colombien.

De fait, si la captivit√© de Mme Betancourt √©meut, le battage fait autour de son sort agace aussi beaucoup - surtout en Colombie. Non parce que sa famille, ses proches, des amis haut plac√©s - dont M. Dominique de Villepin - ou des bonnes volont√©s se mobilisent en sa faveur. ¬« On a cherch√© de tous les c√īt√©s, t√©moigne, tr√®s humaine et tr√®s digne, √ Bogot√°, sa m√®re, Mme Yolanda Pulecio. On a fait pression sur le pr√©sident, essay√© d’√™tre entendus par la gu√©rilla, cherch√© des appuis aux Etats-Unis, au Mexique, au Venezuela et, bien s√ »r, surtout en France... ¬ » Qui n’en ferait pas autant ?

Mais, pour d’autres, courant de concerts de soutien en plateaux de t√©l√©vision, une question se pose : d√©ploient-ils autant d’√©nergie pour les victimes non ¬« franco-colombiennes ¬ » de cette trag√©die ? Les soixante et un autres ¬« prisonniers politiques ¬ » des FARC int√©ressent beaucoup moins - qu’ils soient ex-gouverneur du Meta (M. Alan Jara), ancien ministre (M. Fernando Araujo), s√©nateur (M. Luis Eladio P√©rez), d√©put√©s (MM. Consuelo Gonz√°lez, Orlando Beltr√°n et Oscar Liscano), qu’ils soient militaires ou policiers... ¬« Quelle diff√©rence entre la douleur d’une m√®re de soldat et celle de la m√®re d’un homme ou d’une femme politique ? ¬ », interroge Mme Marleny Orjuela, pr√©sidente d’Asfamipaz, l’Association des familles de membres de la force publique retenus et lib√©r√©s par les groupes gu√©rilleros. ¬« Ingrid b√©n√©ficie d’un traitement de faveur parce qu’elle a la citoyennet√© fran√ßaise et qu’elle appartient √ un milieu privil√©gi√©, rench√©rit Mme Edna Margarita Salchali, sŇ“ur du sous-lieutenant Elk√≠n Hern√°ndez, fait prisonnier au combat, le 14 octobre 1998. On se dit qu’il y a des s√©questr√©s de premi√®re et de deuxi√®me classes. Nous, on nous a oubli√©s. ¬ »

Et surtout... Pourquoi ce silence face aux exactions des paramilitaires et de l’arm√©e ? L’Association des familles de d√©tenus-disparus (Asfaddes) recense pr√®s de sept mille cas document√©s de personnes enlev√©es depuis 1997 par les escadrons de la mort, et dont les corps n’ont jamais √©t√© retrouv√©s. Qui placarde leurs portraits sur le fronton des mairies ? Pourquoi ne pas mener campagne, aussi, et en m√™me temps, pour d√©noncer une politique de criminalisation de la contestation sociale qui jette des centaines de Colombiens, dirigeants ou militants syndicaux et associatifs, dans les ge√īles de l’Etat ?

Que ce soit par la ¬« r√©tention ¬ » de personnes dont les proches sont contraints √ payer une ran√ßon (l’¬« imp√īt r√©volutionnaire ¬ » pour les insurg√©s), ou par les enl√®vements politiques, les FARC violent le jus in bello - ensemble de r√®gles de conduites moralement acceptables en temps de guerre. Ce ¬« droit de la guerre ¬ » affirme que les populations civiles ne doivent jamais √™tre consid√©r√©es comme des cibles. D’apr√®s l’alin√©a 1 (b) de l’article 3 commun aux quatre conventions de Gen√®ve du 12 ao√ »t 1948, et l’article 4-2 du protocole II additionnel de juin 1977, les FARC devraient lib√©rer tous les kidnapp√©s et otages ¬« imm√©diatement, sans conditions et unilat√©ralement ¬ ».

Ceci √©tant clairement affirm√©, doit-on, en toute rigueur, consid√©rer comme otage quiconque se trouve entre leurs mains ? Ne conviendrait-il pas plut√īt de parler de combattants prisonniers lorsqu’on √©voque le sort des trente-six officiers, sous-officiers et policiers captur√©s au combat [3] ? ¬« Otages ¬ », MM. Thomas Howes, Keith Stansell et Marc Gon√ßalvez ? Employ√©s de la soci√©t√© californienne Microwave Systems, sous-traitante du Pentagone, ils sont tomb√©s aux mains des rebelles lors du crash de leur avion d’espionnage Cesna 208 Caravan, appartenant au gouvernement des Etats-Unis, le 12 f√©vrier 2003, en zone de guerre, √ Santana de las Hermosas (Caquet√°). ¬« Mercenaires ¬ » conviendrait davantage. Le glissement s√©mantique n’a rien d’anodin.

Les ¬« sentiments d’injustice ¬ » ont jou√© un r√īle certain dans le passage aux armes des insurg√©s. Et leur brutalit√© n’est pas sans lien avec ce ressenti. En ao√ »t 2001, nous rencontrons, dans le Sud Bolivar, √ proximit√© du fleuve Magdalena - rouge du sang r√©pandu par les paramilitaires -, le commandant d’une escouade de l’ELN.

Deux heures durant, dans la fra√ģcheur d’une nuit d√©sol√©e, il raconte cette guerre inhumaine. La voix est sourde, les mots sortent en rafales, l’homme a besoin de parler. Apr√®s un long silence, il √©voque un s√©nateur, enlev√© par son organisation, dont il a eu la garde en attendant la ran√ßon demand√©e [4]. ¬« Il criait, il pleurait : “Pourquoi moi, que va devenir ma famille, que vous ai-je fait ?” Je lui ai r√©pondu : “Vous appartenez √ la classe politique. A cause de vous, j’ai pass√© une enfance sans √©cole, sans m√©decin, dans le plus total d√©nuement. A cause de vous, ma famille n’a connu que la mis√®re. A cause de vous, je n’ai eu d’autre choix que de prendre les armes. A cause de vous, je mourrai dans ces montagnes. Alors, ne vous plaignez pas. Vous allez passer quelques mois inconfortables, ce n’est pas cher pay√©.” ¬ »

Somme toute, un ancien pr√©sident de la R√©publique, M. Alfonso L√≥pez Michelsen, n’a gu√®re dit autre chose lorsqu’il a interpell√© la soci√©t√© colombienne sur le th√®me des ¬« bons ¬ » et des ¬« mauvais ¬ » : ¬« Comme celui qui a pris les armes et qui pratique l’extorsion est abominable aux yeux des membres de l’establishment, celui qui, √ travers les avantages que lui procure sa position sociale, √©conomique et politique, lutte pour maintenir le statu quo, s’appuyant sur les armes officielles, est √©galement abominable aux yeux de ceux qui militent dans le camp adverse [5]. ¬ »

Le 28 mars 1984, en signant les accords de La Uribe, les FARC ont condamn√© la pratique des enl√®vements et se sont engag√©es √ y mettre un terme. La n√©gociation men√©e avec le pr√©sident Betancur devait alors marquer leur premi√®re tentative d’insertion politique √ travers la cr√©ation d’un parti, l’Union patriotique, et un cessez-le-feu. Militaires et paramilitaires en ont d√©cid√© autrement. L’exp√©rience de l’Union patriotique - trois mille morts - s’est termin√©e en bain de sang [6]. A l’image de son organisation, le commandant des FARC Iv√°n R√≠os en a tir√© ses propres conclusions : ¬« Nous avons nos propres normes, qui parfois co√Įncident avec celles du droit international humanitaire , mais la r√©alit√© de la confrontation colombienne n’est pas totalement prise en compte par celui-ci. Le DIH n’est pas adapt√© √ notre r√©alit√©  [7]. ¬ »

Cette guerre, comme toute guerre, a peu √ voir avec la morale. Encore peut-on tenter d’en att√©nuer les effets les plus douloureux. ¬« Les FARC ont, ont eu et auront toujours comme objectif politique l’√©change de prisonniers ¬ », nous r√©affirme le commandant Reyes. ¬« Echange humanitaire ¬ » que le pouvoir refuse obstin√©ment. Du point de vue de la gu√©rilla - et outre l’obtention de la lib√©ration de ses combattants -, discuter sur un pied d’√©galit√© avec le gouvernement lui rendrait un statut politique qui la sortirait de l’√©tat d’organisation terroriste qui lui a √©t√© conf√©r√©, et qu’elle conteste violemment.

C’est pr√©cis√©ment ce que cherche √ √©viter M. Uribe, tout √ son obsession d’une victoire militaire sur son ¬« axe du mal ¬ ». Lui s’obstine √ vouloir lib√©rer les captifs √ travers des op√©rations militaires. Avec les cons√©quences d√©sastreuses que cela peut impliquer. Car, dans ce cas, poussant parfois leur logique jusqu’√ l’insupportable, certains fronts des FARC accomplissent ce qu’ils ont toujours annonc√© : ne pas permettre la lib√©ration d’un quelconque s√©questr√©. En t√©moignent le sort du gouverneur du d√©partement d’Antioquia, Guillermo Gaviria, celui de l’ancien ministre de la d√©fense, Gilberto Echeverri, et de huit militaires, lorsque, le 5 mai 2003, un commando h√©liport√© s’approcha de l’endroit o√Ļ ils √©taient d√©tenus, dans les environs de Frontino (Antioquia). Ils le pay√®rent de leur vie, ex√©cut√©s par des gu√©rilleros, d’apr√®s le t√©moignage d’un survivant. Comme, dans les m√™mes circonstances, l’ex-ministre de la culture Consuelo Araujo Noguera.

A cet √©gard, la diffusion de la seconde vid√©ocassette enregistr√©e, durant sa captivit√©, par Mme Betancourt a donn√© lieu √ un traitement m√©diatique ambigu [8]. Les extraits diffus√©s ou publi√©s ont g√©n√©ralement rapport√© que l’ex-s√©natrice demandait au gouvernement de n√©gocier la lib√©ration des soldats, tout en pr√©cisant que la libert√© des otages civils n’√©tait, elle, ¬« pas n√©gociable ¬ ». Et, surtout, qu’elle donnait, la concernant, son feu vert √ une op√©ration de sauvetage par les militaires. En r√©alit√©, sa d√©claration int√©grale dit ceci : ¬« Sauvetage, oui, d√©finitivement oui, par principe. Mais pas n’importe quel sauvetage. Les sauvetages se terminent par un succ√®s ou ne doivent pas avoir lieu. La Colombie ne peut tomber dans l’exp√©dient o√Ļ, simplement, un sauvetage est une opportunit√© politique dans laquelle on met en jeu la vie de nombreux citoyens, mais dont l’Etat sort toujours gagnant. Gagnant si les s√©questr√©s sont lib√©r√©s vivants, parce qu’ils constituent un troph√©e, et gagnant √©galement si l’on ram√®ne des cadavres, parce qu’on peut accuser l’ennemi. ¬ »

Prisonni√®res de l’angoisse et de l’incertitude, les familles de captifs rejettent avec force ce type de tentative. ¬« Que les forces arm√©es me pardonnent, jette Mme Salchali, mais elles sont incapables de mener √ bien une op√©ration de lib√©ration. ¬ » Quant au p√®re d’un policier, il l√Ęche, les nerfs √ vif √ l’id√©e de cette √©ventualit√© : ¬« On a lutt√© pendant des ann√©es pour leur libert√©, on n’a pas envie de les voir revenir envelopp√©s dans un drapeau. ¬ »

D’autant que, objecte Mme Ana Caterina Heyck, avocate et sp√©cialiste du DIH, ¬« pour la lib√©ration des civils et des militaires s√©questr√©s par les FARC, on peut s’appuyer sur l’article 3 commun aux quatre conventions de Gen√®ve, qui r√©gule les conflits arm√©s internes, et qui √©tablit dans sa partie finale ce qu’on conna√ģt sous les termes “accords sp√©ciaux” ¬ ». Par ailleurs, ajoute-t-elle, en √©tablissant que la politique de paix est une ¬« politique d’Etat ¬ » permanente et participative, la loi colombienne 434 de f√©vrier 1998 permet √©galement l’application effective du DIH : ¬« Elle d√©termine l’utilisation prioritaire du recours au dialogue et √ la n√©gociation. ¬ »

Dans la m√™me logique et avec les m√™mes arguments, M. Michael Fr√ľhling, directeur du bureau du Haut-commissariat de l’ONU, a d√©clar√© le 26 ao√ »t 2005 que le pr√©sident Uribe devrait faire de la lib√©ration des ¬« s√©questr√©s ¬ » de la gu√©rilla une priorit√©. Mais l’ONU, √ Bogot√°, n’est pas forc√©ment en odeur de saintet√©.

En f√©vrier 2005, M. Uribe a demand√© et obtenu le rappel de M. James Lemoyne, conseiller sp√©cial du secr√©tariat g√©n√©ral de l’ONU pour la Colombie. Par le pass√©, ce dernier avait d√©pens√© beaucoup d’√©nergie pour rapprocher les parties lors des moments difficiles survenus au cours des n√©gociations de paix entre les FARC et le gouvernement Pastrana. Arriv√©e au pouvoir, l’administration guerri√®re de M. Uribe ne le lui a jamais pardonn√©. Le 3 ao√ »t 2004, devant le S√©nat colombien, le haut-commissaire de paix Luis Carlos Restrepo n’a pu s’emp√™cher de l√Ęcher, √©voquant cette p√©riode : ¬« Les commissaires allaient boire des whiskys avec les gu√©rilleros, et les ambassadeurs s’enthousiasmaient jusqu’au d√©lire pour se faire photographier en compagnie d’un homme en tenue camoufl√©e et avec un fusil. ¬ »

Qui plus est, le franc-parler de M. Lemoyne exasp√©rait. Ne consid√©rait-il pas les FARC comme une organisation ¬« √ caract√®re politique ¬ » ? Diplomate au verbe abrupt, il n’h√©sita pas √ mettre publiquement en cause le gouvernement : ¬« S’il ne veut pas s’asseoir avec les FARC, eh bien, qu’il le dise... Il y a trop de voix officielles disant oui, disant non, disant peut-√™tre, impossible, possible. Cela ne donne pas confiance aux FARC [9]. ¬ » Devant les entraves mises √ son travail par le pouvoir, la mission de bons offices des Nations unies, invit√©e par les FARC, s’est retir√©e en avril 2005.

Tr√®s impliqu√©e dans la recherche d’une solution, l’Eglise n’a pas √©t√© mieux lotie. Le 31 janvier 2003, membre d’une commission de facilitation qu’int√®grent √©galement le p√®re Dario Echeverri et l’ancien ministre du travail Angelino Garz√≥n, Mgr Luis Augusto Castro, pr√©sident de la Conf√©rence √©piscopale, se pr√©pare √ rencontrer le secr√©tariat des FARC. En termes mesur√©s, fonction oblige, il ne fait montre d’aucune indulgence √ l’√©gard de celles-ci. ¬« Elles font preuve d’une insensibilit√© terrible, nous confie-t-il r√©cemment. Elles ne peuvent pas dire que le sort de leurs prisonniers est le m√™me que celui de leurs gu√©rilleros. Ceux-ci sont pass√©s en jugement, ont droit √ des visites. Les s√©questr√©s n’en ont pas. Il peut se passer trois ann√©es sans qu’arrive un signe de leur survie. ¬ » En homme de paix, il n’en privil√©gie pas moins le chemin de la n√©gociation. D’autant que, raconte-t-il, ¬« il y a quelques ann√©es, j’ai pu, avec les FARC, travailler, dialoguer, et r√©aliser la lib√©ration de quatre-vingts soldats. On se connaissait d√©j√ , il √©tait facile de parler... ¬ ».

Au moment pr√©cis o√Ļ il entreprend de rejoindre le secr√©tariat, le pr√©sident Uribe lance une gigantesque op√©ration militaire, le plan Patriote. D√©cid√© √ braver le danger et √ mener sa mission √ bien, co√ »te que co√ »te, l’√©v√™que en sera finalement dissuad√© par les FARC : ¬« Ne venez pas, ici il n’y a rien d’autre que du sang ! ¬ » ¬« Le plan patriote, regrette Mgr Castro, a cr√©√© un mur entre eux et nous. Cela nous a emp√™ch√©s de poursuivre ce type de rencontre. De sorte que nos contacts ne se font plus que par correspondance ou √ travers des courriers √©lectroniques. ¬ »

Le 2 janvier 2004 - op√©ration des services secrets colombiens et am√©ricains -, le commandant gu√©rillero Simon Trinidad, d√©sign√© pour n√©gocier la lib√©ration des otages, sera arr√™t√© en Equateur. ¬« Il √©tait √ Quito pour y √©tablir un contact avec James Lemoyne, car nous souhaitions nous r√©unir avec lui, explique le commandant Reyes. Comme il √©tait difficile de le faire en Colombie, car il aurait fallu que Lemoyne demande l’autorisation d’Uribe, et qu’on ne veut devoir aucune faveur √ ce dernier, il nous fallait chercher un autre lieu de conversation. ¬ » Remis aux autorit√©s colombiennes, M. Trinidad fut extrad√© le 31 d√©cembre 2004 vers les Etats-Unis, sur la base d’un dossier am√©ricain constitu√© √ la h√Ęte, treize heures apr√®s la fin du d√©lai donn√© par le gouvernement pour que les FARC lib√®rent soixante-cinq prisonniers [10].

Le 13 d√©cembre 2004, √ Caracas, ce fut au tour de M. Rodrigo Granda d’√™tre enlev√© par les services secrets colombiens. Connu comme le ministre des affaires √©trang√®res des FARC, M. Granda √©tait mandat√© pour dialoguer avec Paris, sur une issue possible √ l’¬« affaire Betancourt ¬ », √ travers l’ambassade de France au Venezuela.

L’approche de l’√©lection pr√©sidentielle de mai prochain, √ laquelle se repr√©sente M. Uribe, semble modifier quelque peu la donne. Et pour cause : comme les anciens pr√©sidents Alfonso L√≥pez, Ernesto Samper, Julio C√©sar Turbay, et l’ex-procureur g√©n√©ral Jaime Bernal, la majorit√© des Colombiens se disent favorables √ l’√©change humanitaire. A la mi-ao√ »t 2004, le pouvoir propose de lib√©rer unilat√©ralement cinquante gu√©rilleros, qui partiraient √ l’√©tranger ou s’int√©greraient √ un programme de r√©insertion, en √©change des otages politiques. Mais, si les FARC acceptent de n√©gocier avec M. Restrepo, elles exigent que les conversations aient lieu en face √ face et non par... Internet, comme l’a sugg√©r√© le gouvernement. Plus tard, elles refusent qu’un tel dialogue se d√©roule au si√®ge de la nonciature apostolique ou dans une ambassade. Et pourquoi pas ¬« dans une petite √©cole ou une petite √©glise ¬ », ironise M. Reyes...

Les rebelles insistent pour qu’une telle rencontre ait lieu dans une ¬« zone de s√©curit√© ¬ » d√©militaris√©e, dans les municipios de Pradera et Florida [11]. ¬« On ne veut faire courir aucun risque aux prisonniers, aux n√©gociateurs, au gouvernement, aux observateurs internationaux et √ nous-m√™mes, pr√©cise M. Reyes. Qu’Uribe retire les troupes pour trente jours, qu’il donne une date pr√©cise et, si on se met d’accord, on proc√®de √ l’√©change une bonne fois pour toutes. ¬ »

Les familles de captifs s’exasp√®rent, aussi remont√©es contre le pouvoir que contre l’opposition arm√©e. ¬« On est des familles du peuple, comme dit la gu√©rilla, qu’elle nous rende nos muchachos ¬ », s’insurge Mme Orjuela, tandis que M. Mario Enrique Murillos, p√®re d’un soldat, ne cache pas sa col√®re : ¬« Nos fils s’√©taient engag√©s pour le salaire, √ cause du ch√īmage, c’est aussi la question ! S’ils ont √©t√© faits prisonniers, c’est en d√©fendant la patrie. Alors, que le chef de l’Etat nous tende la main ! ¬ »

En d√©cembre 2005, les gouvernements fran√ßais, espagnol et suisse approchent Bogot√° pour tenter de d√©bloquer la situation. Cherchant jusqu’o√Ļ pourrait aller le rapprochement entre les parties, les diplomates europ√©ens souhaitent Ň“uvrer avec discr√©tion, et demandent la plus grande confidentialit√© au pr√©sident. ¬« Alors, que fait Uribe ? s’emporte le commandant Reyes. Chaque fois que les Fran√ßais ou la communaut√© internationale font une proposition, il la sabote ou, si elle lui convient, il se l’approprie pour avoir l’air g√©n√©reux. ¬ » Le 14 d√©cembre, en effet, ¬« oubliant ¬ » la discr√©tion requise, M. Uribe annonce en fanfare que, r√©pondant √ l’initiative europ√©enne, il accepte d’√©tablir une zone d√©militaris√©e de 180 km2, √ El Retiro (Valle del Cauca).

¬« Uribe appara√ģt en conf√©rence de presse... poursuit le commandant Reyes. Il d√©clare qu’il accepte la proposition et que, donc, on doit l’accepter. On ne la connaissait pas encore ! Elle ne nous est arriv√©e qu’apr√®s. ¬ » Intransigeance ? Mauvaise foi ? En termes prudents, Mgr Castro confirme implicitement le propos. ¬« Il y avait, √ ce moment, un obstacle en termes de s√©curit√©. Dans la formule envisag√©e, celle des FARC serait assur√©e par la communaut√© internationale. Mais qui c’est ? Un ambassadeur, un d√©l√©gu√© ? Cela ne donne aux FARC, qui sont en guerre, aucune garantie. Et leur s√©curit√©, ils ne la d√©l√®guent pas. Lancer la proposition √ l’opinion publique avant de l’avoir communiqu√©e √ la gu√©rilla a √©t√© une erreur lamentable, il fallait d’abord la consulter. ¬ »

Apr√®s cet √©pisode, les insurg√©s ont tranch√© : ¬« Tant qu’Uribe sera pr√©sident, il n’y aura pas d’√©change humanitaire. ¬ » Plongeant les familles de captifs - tout comme celles des gu√©rilleros incarc√©r√©s - dans un profond d√©sarroi. L’absence d’un v√©ritable leader d’opposition, et le poids des paramilitaires - d√©mobilis√©s en trompe-l’Ň“il - dans la campagne √©lectorale, par la menace et la coercition, ouvrent la voie √ une probable r√©√©lection de M. Uribe.

Si le candidat - M. Carlos Gaviria - du P√īle d√©mocratique alternatif (centre gauche) s’est prononc√© pour l’√©change humanitaire, celui qui s’est le plus avanc√© sur ce terrain est le candidat ind√©pendant Alvaro Leyva [12]. Electron libre issu du Parti conservateur, ex-ministre et surtout ex-n√©gociateur, sous diverses pr√©sidences, avec plusieurs gu√©rillas, il fait campagne en promettant ¬« l’√©change humanitaire imm√©diatement et la paix en six mois ¬ ». En rencontrant, le 22 d√©cembre 2005, ce pr√©tendant rel√©gu√© dans les sondages et marginalis√© par les m√©dias, M. Manuel Marulanda, le leader historique des FARC, lui a donn√© un coup de pouce √©vident. En annon√ßant, le 4 mars, qu’√ la suite de leurs conversations les FARC sont dispos√©es √ lib√©rer deux policiers - MM. Eder Luiz Almanza et Carlos Alberto Logarda -, l’opposition arm√©e en fait implicitement ¬« son ¬ » candidat.

Il n’en demeure pas moins que M. Uribe reste l’incontestable favori. S’il conserve le pouvoir, affirme-t-on √ Bogot√°, les pressions internationales auront leur r√īle √ jouer pour la prise en compte du sort des prisonniers. Mgr Castro les souhaite √ demi-mot : ¬« On est en syntonie avec elles, on les appuie. ¬ » Tout comme Mme Virginia Franco, m√®re du caporal Luis Alfonso Beltr√°n Franco, captur√© le 30 mars 1998 √ El Billar (Caquet√°) : ¬« On a beaucoup d’espoirs dans les pays qui appuient l’√©change humanitaire. La communaut√© internationale, c’est tr√®s important pour nous. On sent une respiration, on sent un soulagement. ¬ » Du coup, et paradoxalement, le reproche fait √ la mobilisation diplomatique de Paris en faveur de Mme Betancourt se retourne comme un gant : ¬« Si l’on est pragmatique, sourit am√®rement Mme Heyck, on conclut que c’est une “chance” qu’elle soit enlev√©e. Si la France ne faisait pas pression sur son cas, le gouvernement ne bougerait pas d’un millim√®tre, aussi bien pour elle que pour les autres prisonniers. ¬ »

Notes:

[1International Crisis Group, ¬« Hostages for prisoners : a way to peace in Colombia ? ¬ », Bruxelles, 8 mars 2004.

[2Le Monde, Paris, 7 décembre 2005.

[3Les FARC ont annoncé le 16 février que le trente-septième, le capitaine Julián Ernesto Guevara Castro, est mort de maladie, le 28 janvier.

[4Cette conversation informelle n’ayant pas √©t√© enregistr√©e, nous n’avons pas souvenir du nom du s√©nateur en question.

[5El Tiempo, Bogot√°, 22 septembre 2002.

[6Lire Iv√°n Cepeda Castro et Claudia Gir√≥n Ortiz, ¬« Comment des milliers de militants ont √©t√© liquid√©s en Colombie ¬ », Le Monde diplomatique, mai 2005.

[7Cit√© dans Ferro Medina et al., El orden de la guerra. Las FARC-EP : entre la organizacion y la pol√≠tica, Centro edirorial Javeriono, (CEJA), Bogot√°, 2002.

[8Datant de mai 2002, elle a √©t√© diffus√©e le 30 ao√ »t 2003 par ¬« Noticias Uno ¬ », Canal 7, Bogot√°.

[9El Tiempo, Bogot√°,18 mai 2003.

[10¬« Trafic de drogue ¬ » et ¬« terrorisme ¬ » : M. Trinidad est accus√© par la justice am√©ricaine d’avoir export√© 5 kg ou plus de coca√Įne (soit la quantit√© minimale ayant permis d’enclencher la proc√©dure d’extradition). M. Uribe g√®le celle du paramilitaire Salvatore Mancuso, accus√© par Washington d’en avoir export√©... 4,5 tonnes !

[11Les FARC tenant √ ce que les n√©gociations √©ventuelles aient lieu sur le territoire colombien, elles ont √©galement d√©clin√© une proposition de Paris : un navire fran√ßais ou la Guyane fran√ßaise.

[12[NDLR] Depuis la publication de cet article dans le num√©ro d’avril 2006 du Monde diplomatique, l’ex ministre et ex congressiste Alvaro Leyva Duran a retir√© sa candidature pour les √©lections pr√©sidentielles du 28 mai prochain, faisant valoir son in√©galit√© face au pr√©sident Alvaro Uribe, qui aspire √ sa r√©√©lection.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : TOUS DROITS R√‰SERV√‰S ¬© Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), avril 2006.

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).