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Colombie
Le cartel de Washington

Alors que l’√©lection pr√©sidentielle se tient le 28 mai, la Colombie vit une crise humanitaire et politique sans √©gal en Am√©rique latine. L’√©lection, en 2002, d’Alvaro Uribe Velez √ la t√™te du pays a d√©complex√© l’ascension d’une extr√™me droite dop√©e au paramilitarisme et au trafic de drogue. R√©miniscence de la guerre froide, la guerre contre l’ennemi interne, attis√©e par Washington, est ancr√©e au sein du pouvoir.

par Ana Maria Duarte
25 mai 2006

La Colombie est en guerre depuis 1948. L’assassinat de Jorge Eliecer Gaitan, leader lib√©ral port√© par un important mouvement populaire, marque le d√©but d’une guerre civile sans pr√©c√©dent. La violence fera 200 000 morts. Dans les ann√©es 1960, des mouvements d’autod√©fense paysans, organis√©s pour faire face √ la r√©pression des conservateurs, naissent. Deux mouvements d’insurrection arm√©s - les Forces arm√©es r√©volutionnaires de Colombie (Farc) et l’Arm√©e de lib√©ration nationale (ELN) - ont pour objectif de prendre le pouvoir et d’instaurer un r√©gime √ tendance socialiste. Compos√©es pour l’essentiel de paysans, les Farc comptent aujourd’hui environ 20 000 combattants et l’ELN environ 4 000. Depuis, le panorama a peu chang√©. Un train de mesures imm√©diates pourrait mettre fin au conflit - les partis de gauche et les organisations populaires portent cette solution -, car les profondes in√©galit√©s le perp√©tuent (1,5 % des propri√©taires d√©tiennent 80 % des terres). Une violente r√©pression politique, √©rig√©e en politique d’√‰tat, maintient au pouvoir une oligarchie intransigeante, la gu√©rilla et la guerre civile tenant du sympt√īme. Syndicats, mouvements paysans, locaux, √©tudiants, ONG de d√©fense des droits de l’Homme : toute forme d’opposition politique, de revendications de droits et de justice, est tax√©e en bloc d’√™tre dirig√©e ou infiltr√©e par la gu√©rilla, et les militants font l’objet d’une strat√©gie d’√©limination syst√©matique. Le pays compte aussi plus de trois millions de d√©plac√©s internes, paysans pour la plupart, chass√©s de leurs terres par les groupes paramilitaires et/ou l’arm√©e.

D√®s 1965, sur recommandation des Am√©ricains, un d√©cret autorise le ministre de la Guerre √ ¬« armer des civils avec du mat√©riel habituellement r√©serv√© aux forces arm√©es ¬ », pour contrer l’avanc√©e de la gu√©rilla. Le paramilitarisme n’a cess√© de se renforcer depuis. La strat√©gie paramilitaire en Colombie n’a pas d’√©quivalent en termes de cruaut√© et d’organisation. N√© des gardes blanches arm√©es et financ√©es par des latifundistes, le trafic de drogue et certaines sph√®res politiques, le paramilitarisme est le bras non conventionnel d’une politique d’√‰tat criminelle. Ainsi, la guerre sale, les massacres, les violations massives des droits de l’Homme ne sont pas imputables directement √ l’√‰tat colombien.

Appui des √‰tats-Unis

La strat√©gie est √ la guerre totale. En 2000, le pr√©sident Pastrana, apr√®s avoir engag√© des n√©gociations de paix avec les Farc qu’il torpilla par la suite (une vieille tradition), opte finalement pour la conclusion d’un accord avec l’administration Clinton, donnant naissance au Plan Colombie. Cens√© √©radiquer les cultures illicites et le trafic de drogue au moyen d’un important dispositif militaire et de fumigations, il est alors pr√©sent√© comme un ¬« plan pour la paix, la prosp√©rit√© et le renforcement de l’√‰tat ¬ », et porte sur sept milliards de dollars, 20 % du budget finan√ßant un volet dit ¬« social ¬ » ayant comme objectif prioritaire des ¬« mesures pour attirer les investissements √©trangers et promouvoir l’expansion du commerce ¬ ». Au d√©but du plan, on enregistrait environ 123 000 hectares ensemenc√©s de coca dans treize d√©partements. Il y en a aujourd’hui au moins 144 000 dans 25 d√©partements. L’essentiel de l’¬« aide ¬ » a servi √ surarmer le pays, toute demande de rallonge budg√©taire de Bush au Congr√®s am√©ricain pour la guerre en Irak √©tant doubl√©e d’une demande similaire pour la Colombie. Le pays tient le troisi√®me rang des b√©n√©ficiaires de l’aide militaire am√©ricaine apr√®s Isra√« l et l’√‰gypte. Une crise profonde s’est install√©e, depuis les ann√©es 1970, au sein des classes moyennes, durement touch√©es par la d√©sindustrialisation. Ce sont elles qui ont port√© Uribe Velez au pouvoir en 2002. Transfuge du parti lib√©ral, √©lu sur une solution de surench√®re guerri√®re, il s’est pr√©sent√© en rupture avec la classe politique traditionnelle, pr√©tendant en finir avec le client√©lisme et la corruption. Riche propri√©taire terrien proche du Cartel de Medellin, l’ex-gouverneur d’Antioquia a g√©r√© le programme ¬« Medellin sans bidonvilles ¬ », financ√© par Pablo Escobar, le parrain de la drogue, et s’est illustr√© par un soutien sans faille aux paramilitaires tout au long de sa carri√®re.

Violence d’√‰tat

Son offensive m√©diatique et diplomatique consiste √ justifier la guerre sale. Cela passe par la construction d’un consensus id√©ologique, et tous les moyens sont bons, y compris les fausses annonces de d√©mobilisation de gu√©rilleros, reprises par les agences de presse et les m√©dias internationaux. Une strat√©gie qui incite, avec l’aide de la coop√©ration internationale et la multiplication d’ONG cr√©√©es en marge du plan Colombie, le pouvoir √ coopter une partie de ses opposants, aid√© en cela par l’usure de l’opinion face √ la guerre et aux gu√©rillas.

La politique mal nomm√©e de ¬« s√©curit√© d√©mocratique ¬ » d’Uribe vise √ frapper durement la gu√©rilla et √ provoquer sa capitulation. Cela inclut la participation croissante de la population civile √ la contre-insurrection, avec la mise en place d’un r√©seau d’informateurs et de soldats paysans, g√©n√©rant l’enlisement du conflit. Avec la loi ¬« justice et paix ¬ », vot√©e en 2005, le gouvernement se donne les moyens de l√©galiser le paramilitarisme, au pr√©texte de sa d√©mobilisation, et d’institutionnaliser l’insertion sociale de criminels avec l’aval √ peine critique de la communaut√© internationale. La Commission europ√©enne a d√©bloqu√© 1,5 million d’euros en faveur de la paix et de la r√©conciliation en Colombie ! Cela se traduit par la pr√©sence des paras dans les programmes sociaux et leur d√©placement d’une r√©gion √ l’autre. Le r√©investissement direct des forces arm√©es est patent, dop√© par l’aval de Bush et la strat√©gie guerri√®re d√©complex√©e d’Uribe Velez.

Les gu√©rillas sont implant√©es l√ o√Ļ le contr√īle territorial institutionnel de l’√‰tat est quasi inexistant, notamment dans les zones d’avanc√©e de la colonisation agricole de petits producteurs et √ la g√©ographie difficilement p√©n√©trable, o√Ļ elles exercent des fonctions √©conomiques, politiques et judiciaires de substitution. Leurs zones d’influence (les Farc sont r√©parties en une soixantaine de fronts) se concentrent dans des couloirs cl√©s, riches en ressources naturelles.

Le pays occupe, de fait, une situation g√©ostrat√©gique r√™v√©e au cŇ“ur de la zone andino-amazonienne, zone qui compte 60 % des r√©serves de p√©trole et de gaz, 72 % de celles de charbon, 46% du potentiel hydraulique et 40% de l’eau douce de l’Am√©rique latine. Dot√©e de fa√ßades maritimes sur les deux oc√©ans, de ressources √©nerg√©tiques et mini√®res, la Colombie est le point de jonction des deux plans d’int√©gration de l’infrastructure continentale, le plan Puebla Panama et l’Initiative d’infrastructure r√©gionale pour l’Am√©rique du Sud (Iirsa). Ces derniers sont destin√©s √ l’implantation de couloirs industriels, de transport, d’int√©gration √©nerg√©tique et de moyens de t√©l√©communication et d’observation ultra-sophistiqu√©s, destin√©s √ l’information des march√©s et √ l’intelligence militaire. Ils sont doubl√©s de couloirs biologiques ceinturant une biodiversit√© exceptionnelle conduisant vers l’Amazonie. Si ce maillage a √©t√© √©tabli pour le projet imp√©rialiste am√©ricain de recolonisation, les Europ√©ens compl√®tent subtilement le dispositif de pillage organis√©.

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Position clé

La signature, en f√©vrier, d’un trait√© de libre-√©change avec les √‰tats-Unis a acc√©l√©r√© les r√©formes ad hoc en amont. Initi√© par la liquidation de l’Institut de la r√©forme agraire, tout un programme destin√© √ ¬« am√©liorer le climat des affaires ¬ » a √©t√© mis en place : privatisations, coupes budg√©taires dramatiques, particuli√®rement dans l’√©ducation et la sant√©, organisation de la faillite de certains services publics, loi sur l’eau, loi foresti√®re. Sur une population totale de 46 millions d’habitants, le pays compte 54% de pauvres dont dix millions vivent dans la mis√®re totale. La dette ext√©rieure, multipli√©e par vingt ces quinze derni√®res ann√©es, s’√©levait, en novembre dernier, √ 37,337 milliards de dollars, soit 30,2% du produit int√©rieur brut.

Le plan Colombie, aujourd’hui Initiative r√©gionale andine (IRA), et le repositionnement actuel de l’ing√©rence politique et militaire des √‰tats-Unis ont valeur d’avertissement pour les mouvements populaires de la r√©gion, en particulier bolivien et v√©n√©zu√©lien. L’ancrage des gu√©rillas et la r√©sistance exceptionnelle des mouvements populaires civils colombiens constituent cependant un frein essentiel √ l’extension du pillage de la r√©gion.

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Campagne √©lectorale √ haut risque

La campagne pour l’√©lection pr√©sidentielle du 28 mai prochain tient de la gageure. Porteur du projet unitaire de la gauche radicale, bien ancr√©e au sein du P√īle d√©mocratique alternatif (PDA), Carlos Gaviria suscite d’importantes mobilisations populaires dans tout le pays, certaines √©tant hautement symboliques dans des villes tenues par les paramilitaires. Inconcevable pour Uribe, qui utilise directement ses fonctions √ l’encontre de ses opposants : survol de meetings par des h√©licopt√®res de l’arm√©e braquant le candidat conservateur √ lvaro Leyva Dru√°n, tr√®s engag√© dans des pourparlers avec les FARC ; poursuite de l’extermination des membres du Parti communiste colombien (150 sont morts sous le mandat d’Uribe) et de l’Union patriotique ; achat de pages Web du PDA redirig√©es vers le site pr√©sidentiel ; suppression de bureaux de vote pour de douteuses raisons d’¬« ordre public ¬ », alors qu’une gigantesque fraude ayant permis le triomphe d’Uribe au premier tour des √©lections de 2002 vient d’√™tre r√©v√©l√©e.

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Extension régionale du conflit

En 2002, le gouvernement colombien est le seul, avec celui des √‰tats-Unis, √ reconna√ģtre le r√©gime issu du coup d’√‰tat contre le pr√©sident v√©n√©zu√©lien, Hugo Chavez. Alvaro Uribe l’accuse √ l’envi de soutenir le ¬« terrorisme ¬ » des Farc et multiplie les manŇ“uvres de d√©stabilisation. En 2004, les autorit√©s v√©n√©zu√©liennes arr√™tent 130 paramilitaires colombiens √ vingt kilom√®tres de Caracas, visiblement l√ pour renverser Chavez et sous commandement des services de renseignement colombiens.

L’enl√®vement de responsables des Farc comme Rodrigo Granda, √ Caracas, suivi de celui de Sim√≥n Trinidad √ Quito (√‰quateur), mandat√©s pour n√©gocier l’¬« √©change humanitaire ¬ » r√©clam√© par la gu√©rilla et par les familles des otages - dont celle d’Ingrid B√©tancourt -, a bloqu√© une issue au sort injuste des otages. Uribe a pris soin de torpiller toute solution pour les victimes d’un conflit √©touff√© par sa non-reconnaissance officielle. Le mode op√©ratoire √©voque le Plan Condor. Au nom de la lutte contre le terrorisme post-11 Septembre et le trafic de drogue, le conflit s’√©tend d√©sormais ouvertement, via le plan Patriote, √ la guerre anti-insurrectionnelle vers l’√‰quateur. En 2006, plusieurs violations de l’espace a√©rien √©quatorien par l’arm√©e colombienne ont fait monter la tension. Les ¬« paras ¬ » sont aux fronti√®res des pays voisins et les manŇ“uvres militaires conjointes sous commandement US se multiplient, impliquant de plus en plus de pays latino-am√©ricains au nom de la ¬« d√©fense r√©gionale ¬ ». Les zones d’√©tat de si√®ge local, comme les zones de r√©habilitation et de normalisation suivant le mod√®le des ¬« hameaux strat√©giques ¬ » mis en place au Vi√™t-nam, participent d’une militarisation croissante aux fronti√®res, tout en dotant l’arm√©e colombienne de pouvoirs extramilitaires croissants.


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Source : Rouge (www.lcr-rouge.org), hebdomadaire de la Ligue communiste r√©volutionnaire, France, n¬°2160, 25 mai 2006.

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