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L’Argentine de Kirchner : un bilan provisoire
par Guillermo Almeyra
13 juillet 2006

Le 25 mai, jour marquant le d√©but d’une ind√©pendance qui restait encore √ conqu√©rir [1], N√©stor Kirchner a rempli la Place de Mai avec plus de 150 000 personnes, quelques-unes amen√©es l√ par l’appareil p√©roniste [2], mais dont la majorit√© d√©sirait apporter son soutien √ un gouvernement clairement diff√©rent de ceux qui ont fait couler l’Argentine au cours des cinquante derni√®res ann√©es. Quel est le bilan, forc√©ment provisoire, d’un gouvernement au pouvoir depuis trois ans ? Comment Kirchner est-il arriv√© √ la Casa Rosada [litt√©ralement la Maison Rose, le palais pr√©sidentiel] ?

L’obscur gouverneur [Kirchner] d’une des provinces les moins peupl√©es (bien que riche en p√©trole) et les plus marginales du pays, qui avait coexist√© sans probl√®mes avec le gouvernement de Menem [3] et avait appuy√© la privatisation du p√©trole, a pris parti dans la lutte interne p√©roniste en faveur de Duhalde, contre Menem [4]. La crise profonde de l’Etat et des classes dominantes, divis√©es et d√©sunies par cette crise, et l’irruption des mouvements sociaux en d√©cembre 2001 [5], sous une forme incontr√īlable, d√©mantel√®rent le p√©ronisme. La soci√©t√© changea cinq fois de pr√©sident en quelques jours et l’appareil de Duhalde, auquel Kirchner appartenait, se trouva dans l’obligation de convoquer des √©lections anticip√©es et tenta de pr√©senter comme candidats le gouverneur de Santa Fe, Reutemann ou celui de Cordoba, De la Sota, qui manquaient totalement d’appui. Kirchner, l’obscur gouverneur, apparut alors comme l’homme de la situation, et arriva ainsi √ la pr√©sidence d’un pays au bord du gouffre avec le plus faible appui jamais obtenu par un pr√©sident (pr√®s de 23%) et gr√Ęce √ la d√©cision d’emp√™cher la remise √ flot de Menem [6]. Il recueille aujourd’hui 65% d’avis favorables, mais il ne s’agit pas d’un appui organis√© ni d’un parti, puisqu’il affronte Duhalde et Menem au sein du p√©ronisme [7], √ coup de cooptation de nombre de leurs disciples corrompus, et qu’il parvient √ s’attirer le soutien des ¬« transversaux ¬ » (dont des nationalistes, d’autres qui redoutent la droite ou de simples opportunistes d√©sireux de s’approcher des postes gouvernementaux). Il avance ainsi vers les √©lections de l’an prochain, en profitant de la division de la droite √©conomique et politique, et de l’inexistence d’une alternative socialiste qui pourrait s’y opposer, vu l’imb√©cillit√© et le sectarisme des groupes d’extr√™me- gauche.

Qu’a-t-il fait, ce pr√©sident d’un pays capitaliste, qui accepte le syst√®me bien qu’il veuille le r√©former et qui met en œuvre une politique bourgeoise que les secteurs bourgeois (le capital financier international, l’oligarchie terrienne, industrielle et financi√®re li√©e √ ce dernier, les propres industriels ¬« nationaux ¬ » aux bords de la ruine) ont eux-m√™mes en horreur ? Sur le plan des droits humains il a poursuivi et condamn√© les auteurs de g√©nocides d’une fa√ßon exemplaire, en ¬« guillotinant ¬ » leurs appuis dans la hi√©rarchie militaire. Sur celui de la justice, il a mis √ la porte les pires juges de la Cour supr√™me menemista et a essay√© de nettoyer le tas de fumier. Sur le plan social, il a √©lev√© les revenus des retrait√©s et des instituteurs, bien au-del√ d’une simple r√©cup√©ration de l’usure due √ l’inflation. Sur le plan international, il a obtenu une tr√®s forte r√©duction de la dette priv√©e argentine [8] et il a r√©ussi √ se lib√©rer du Fond mon√©taire international, qui √©tait un vice-roi √©trangleur. Il a de plus tent√© de renforcer le Mercosur en utilisant l’apport du Venezuela √ ce dernier et s’est oppos√© √ la Zone de libre-√©change des Am√©riques (ZLEA) [9], tout comme √ la politique belliciste des Etats-Unis. Bien qu’il n’ait pas touch√© √ la propri√©t√© de la terre ni aux int√©r√™ts de l’oligarchie exportatrice de viande, de soja et d’autres c√©r√©ales, il a tent√© en revanche de contr√īler les profits excessifs des √©leveurs, en essayant de les obliger √ vendre en priorit√© sur le march√© interne, ainsi que les prix des supermarch√©s, presque tous √©trangers. Le secret de la r√©cup√©ration argentine r√©side dans un taux de change qui requiert un dollar fort, et dans un √©norme taux de profits assorti d’une tr√®s haute productivit√©, alors que les salaires restent tr√®s bas (et c’est la raison pour laquelle les produits de consommation populaires doivent √™tre bon march√©s). Contenir les salaires, s’allier avec les pires Charros anti-ouvriers et serviles (les gordos de la CGT) et emp√™cher l’√©mergence d’un mouvement ouvrier et d’autres mouvements sociaux qui soient ind√©pendants de l’Etat (il ne conc√®de pas de personnalit√© juridique √ la Centrale des travailleurs argentins (CTA), dont une partie des dirigeants sont kirchn√©ristes), a √©t√© la politique officielle inamovible. Toutes les augmentations de salaires (autrement dit, l’extension du march√© interne) ont √©t√© obtenues par des gr√®ves ill√©gales et c’est seulement tr√®s r√©cemment que le gouvernement a n√©goci√© des augmentations avec les corporations professionnelles, pour pr√©server, essentiellement, la direction pro-gouvernementale de ces derni√®res.

Kirchner a men√© une politique nationaliste, mais celle d’une bourgeoisie nationale qui n’existe pas et qui est remplac√©e par l’Etat. Il fait face √ l’action subversive de la droite (gr√®ve nationale des propri√©taires terriens, √©leveurs et exportateurs, protestation organis√©e et virulente des militaires responsables de massacres et de leurs cadres actuels dans les forces arm√©es), mais il est aussi confront√© aux tentatives d’auto-organisation ind√©pendante des travailleurs (travailleurs du p√©trole de Las Heras, √ Santa Cruz). Il tente de soumettre les mouvements sociaux au contr√īle de l’Etat, aussi bien pour s’appuyer sur eux contre la droite que pour ne pas avoir de probl√®mes avec la gauche. Et maintenant, le 25 mai, il a proclam√© une politique ¬« pluraliste ¬ » : cela signifie, en clair, une ouverture, y compris au sein du gouvernement, √ certains radicaux, √ d’ex-menemistes, √ d’ex-duhalistes et √ des socialistes. Cela ne signifie pas, en revanche, la reconnaissance de la CTA, laquelle non seulement existe mais vient de d√©clarer qu’elle pr√©senterait aux prochaines √©lections un candidat ouvrier √ la pr√©sidence et des candidats ouvriers √ tous les postes √©lectifs, ind√©pendamment du p√©ronisme, du gouvernement, de l’extr√™me-gauche, de tous les partis...

Notes:

[1[NDLR] Le 25 mai 1810 est la date marquant le d√©but de la r√©volution qui m√®nera √ l’ind√©pendance de l’Argentine. Le vice-roi de La Plata est d√©pos√© par une junte militaire impos√©e par les partisans de l’ind√©pendance. Une guerre oppose pendant cinq ans loyalistes et patriotes. (Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/1810).

[2[NDLR] Juan Domingo Per√≥n, g√©n√©ral et homme politique argentin, a √©t√© √©lu pr√©sident de la R√©publique en 1946 et renvers√© en 1955. Apr√®s 18 ann√©es d’exil, il est revenu en Argentine et a √©t√© √ nouveau √©lu pr√©sident en 1973. Il est d√©c√©d√© en 1974, laissant le pouvoir √ sa troisi√®me √©pouse, Mar√≠a Estela Mart√≠nez. Per√≥n a men√© des politiques dont le but √©tait de donner plus de poids √ la classe ouvri√®re, ainsi qu’une politique ambitieuse d’industrialisation du pays. Cette id√©ologie, que l’on appelle le p√©ronisme a eu une grande influence sur les partis politiques argentins.
Le Parti justicialiste dont est membre Kirchner est le nom donn√© au parti politique fond√© en 1945 par le g√©n√©ral Juan Domingo Per√≥n. Il est plus connu sous le nom de Parti p√©roniste. La doctrine "justicialiste" conciliait mesures sociales, nationalisme, catholicisme et r√©pression. C’est un parti conservateur, discr√©dit√© par la corruption g√©n√©ralis√©e qui a marqu√© les deux mandats de Carlos Menem (1989-1999).
Lire Léa Terbach, Genèse du Péronisme, RISAL 2002.

[3[NDLR] Carlos Menem, pr√©sident ¬« p√©roniste ¬ » de l’Argentine de 1989 √ 1999. Son gouvernement est associ√© √ la corruption et √ l’imposition de politiques n√©olib√©rales agressives.

[4[NDLR] La vie interne du Parti p√©roniste est marqu√©e par de dures luttes entre diff√©rents courants. En 2003, lors des √©lections pr√©sidentielles, plusieurs candidats issus de ses rangs s’√©taient affront√©s. Kirchner, alors consid√©r√© comme un fid√®le de Duhalde, l’ancien homme fort de la r√©gion de Buenos Aires, pr√©sident argentin sortant, contre Menem, l’homme des privatisations qui a gouvern√© le pays de 1989 √ 1999.

[5[NDLR] L’auteur fait r√©f√©rence ici au soul√®vement spontan√© de d√©cembre 2001 connu sous le nom d’ ¬« Argentinazo ¬ ».
Consultez le dossier ¬« Argentinazo ¬ » sur le RISAL.

[6[NDLR] C’est Carlos Menem qui arrive en t√™te du premier tour de l’√©lection pr√©sidentielle du 27 avril 2003 avec 24% des voix. Kirchner obtient quant √ lui 22%. Les deux candidats sont alors qualifi√©s pour un second tour. Cependant, les sondages indiquent que Kirchner gagnerait avec une diff√©rence de 30 √ 40% des voix. Menem d√©cide alors de ne pas se pr√©senter. Finalement, et avec √ peine 22% des suffrages, Kirchner est √©lu pr√©sident de l’Argentine.

[7[NDLR] Consid√©r√© au d√©part comme l’homme de Duhalde, Kirchner va prendre ses distances. Les √©lections l√©gislatives du 23 octobre 2005 ont illustr√© ce conflit entre les anciens alli√©s, √ travers leurs √©pouses respectives.
Lire √ ce propos : Juan Carlos Galindo, Des vamps de grande classe √ la poursuite de l’ombre d’Evita, RISAL, 3 novembre 2005.

[8[NDLR] Sur cette r√©duction de la dette publique argentine due √ des cr√©anciers priv√©s, lire Fr√©d√©ric L√©v√™que, Olivier Bonfond, Argentine : la fin de la crise ?, RISAL, 23 mai 2005 ; Raul Zibechi, L’Argentine apr√®s le “default” : reconstruire l’Etat, RISAL, 10 mai 2005.

[9[NDLR] √ rea de Libre Comercio de las Am√©ricas - ALCA ; Free Trade Area of the Americas - FTAA ; Zone de libre-√©change des Am√©riques - ZLEA.
Consultez le dossier ¬« L’ALCA en panne¬ » sur RISAL.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), 28 mai 2006.

Traduction : Amandine Py, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).