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http://www.risal.info/spip.php?article1863

Equateur : Plan Colombie, crise institutionnelle et mouvements sociaux
par Pablo Davalos
6 septembre 2006

La r√©gion andine est en train de devenir, au niveau latino-am√©ricain, un noyau de conflits de la m√™me ampleur et de la m√™me importance que le c√īne Sud dans les ann√©es 70 et l’Am√©rique centrale dans les ann√©es 80. En effet, une description sommaire de la situation politique dans la r√©gion nous montre au Venezuela un gouvernement en conflit ouvert avec les Etats-Unis. Il y a aussi la guerre civile colombienne, o√Ļ une d√©faite militaire des forces de la gu√©rilla est devenue impossible. D’autre part, en Equateur, une instabilit√© politique constante et l’existence de l’un des mouvements sociaux les plus puissants du continent, le mouvement indig√®ne, font de ce pays un exemple de crise chronique et de non viabilit√© politique. Et pour finir, en Bolivie, il y a √ la fois une forte mobilisation sociale et l’√©lection probable d’Evo Morales, le premier indig√®ne bolivien qui arriverait au pouvoir par la voie √©lectorale [1].

L’agenda des Etats-Unis pour la r√©gion passe par le contr√īle g√©opolitique d’une zone riche en ressources naturelles strat√©giques pour le futur, comme l’eau, les hydrocarbures et la biodiversit√© ; elle passe aussi par le contr√īle militaire dans le cadre de leur projet global de lutte contre le terrorisme. Les bases militaires que les Etats-Unis ont d√©ploy√©es sur le continent remplissent donc deux fonctions : l’une de type √©conomique, qui consiste √ assurer le contr√īle de zones g√©ostrat√©giques et riches en biodiversit√© et en ressources naturelles, et une autre, de type politique, qui consiste √ garantir sur le long terme des r√©gimes align√©s sur leurs politiques.

Un des principaux alli√©s de l’administration nord-am√©ricaine dans la r√©gion √©tait l’ex- pr√©sident √©quatorien Lucio Gutierrez. On peut comparer le r√īle que Gutierrez √©tait appel√© √ jouer dans la r√©gion andine √ celui du [mexicain] Vicente Fox en Am√©rique centrale et en Am√©rique du Nord : non seulement un alli√©, mais un porte-parole des int√©r√™ts √©tats-uniens. Un r√īle que les Etats-Unis avaient beaucoup h√©sit√© √ accorder √ l’un de leurs associ√©s les plus strat√©giques, le pr√©sident colombien Alvaro Uribe, justement pour ne pas l’user au moment o√Ļ le syst√®me politique colombien √©tait sur le point de rompre avec cinq d√©cennies de pacte d’alternance au pouvoir entre conservateurs et lib√©raux. C’est pourquoi, Lucio Gutierrez a commenc√© par marquer ses distances avec un personnage avec lequel il avait historiquement de nombreuses similitudes : Hugo Chavez. En effet, tout comme lui, Gutierrez provenait des rangs de l’arm√©e et s’√©tait prononc√© contre la corruption du syst√®me des partis politiques en Equateur en jouant sa carri√®re militaire sur la participation √ un coup d’Etat [2]. Mais les ressemblances s’arr√™taient l√  : Gutierrez √©tait appel√© √ √™tre le ¬« bon c√īt√© ¬ » des nouveaux militaires insurg√©s contre le chaos politique. Il s’agissait d’un militaire ¬« politiquement correct ¬ », qui avait en plus avec lui l’appui social du mouvement indig√®ne √©quatorien.

Lucio Gutierrez devint alors le pari de l’administration √©tats-unienne pour reprendre l’initiative dans un contexte difficile et complexe. C’est ce qui explique qu’√ peine quelques semaines apr√®s sa prise de pouvoir, il ait pu compter sur l’appui sans restrictions de la Banque mondiale et du Fonds Mon√©taire International (FMI). Sa pr√©sence √ la pr√©sidence de l’Equateur avait en plus l’avantage de faire participer le mouvement indig√®ne au gouvernement et, √ ce titre, d’avoir recours √ lui pour l√©gitimer les nouvelles strat√©gies d√©finies par l’administration √©tats-unienne.

De fait, le mouvement indig√®ne mettrait huit mois √ comprendre que dans le nouveau gouvernement, son r√īle √©tait bel et bien de l√©gitimer une strat√©gie contre laquelle il s’√©tait mobilis√© pendant toute la d√©cennie pr√©c√©dente. Un laps de temps trop long pour comprendre r√©ellement les int√©r√™ts en jeu, et qui signifierait pour lui au bout du compte une facture trop √©lev√©e due √ sa responsabilit√© dans la situation.

Dans ce processus, pendant que Gutierrez consolidait son poste au gouvernement, l’administration nord-am√©ricaine radicalisait sa position par rapport au conflit colombien et mettait en place une strat√©gie ¬« du marteau et de l’enclume ¬ », √©nonc√©e dans le Plan Colombie. L’arm√©e colombienne agirait en tant que marteau, l’arm√©e √©quatorienne serait l’enclume. Pour y parvenir, l’administration de Gutierrez transf√©ra des troupes, des vivres et de l’infrastructure de la fronti√®re sud avec le P√©rou vers la fronti√®re nord avec la Colombie. Cela permit en outre au gouvernement colombien de commencer les fumigations √ la fronti√®re avec l’Equateur gr√Ęce √ un cocktail d√©vastateur qui provoque la pollution des rivi√®res, des for√™ts, des dommages √ la sant√© des populations affect√©es, la destruction de cultures, l’exode des paysans et l’expulsion de leurs terres (un cocktail de produits chimiques √ base de glyphosate, mais qui contient certaines autres substances nocives ; l’entreprise qui produit ce cocktail mortif√®re est Monsanto).

Le but v√©ritable des fumigations est de cr√©er un espace vide pour la guerre. Gr√Ęce √ elles les colons, les paysans et les indig√®nes sont d√©log√©s du secteur, et on cr√©ait ainsi une sorte de no man’s land, une terre n’appartenant √ personne qui servirait pour le combat contre la gu√©rilla. Les Etats-Unis allouent d’importantes ressources et infrastructures pour ces affrontements, autant au gouvernement de Colombie qu’au gouvernement √©quatorien. Une d√©faite militaire de la gu√©rilla colombienne, en plus de consolider le pouvoir de la bourgeoisie colombienne, pourrait bien se transformer en un sc√©nario id√©al pour une d√©faite manu militari du gouvernement bellig√©rant d’Hugo Chavez, ou en tout cas elle permettrait de cr√©er une base g√©opolitique pour l’acculer. C’est justement pour mettre au point cette strat√©gie militaire, au milieu de l’ann√©e 2004, que Donald Rumsfeld lui-m√™me, le secr√©taire √©tats-unien √ la D√©fense, se rendit en Equateur. L’offensive militaire la plus importante contre la gu√©rilla colombienne √©tait en train de se produire. A cet effet, le gouvernement √©tats-unien jugea pertinent de renforcer ses alliances politiques dans la r√©gion en impliquant les pays andins dans le Plan Colombie.

Dans le m√™me temps, en Equateur, l’ambassade √©tats-unienne commen√ßa √ jouer un r√īle de premier plan dans des aspects qui apparemment n’avaient rien √ voir avec le Plan Colombie ou la guerre, mais qui en r√©alit√© faisaient partie du m√™me projet et de la m√™me strat√©gie. Ce r√īle actif fut r√©v√©l√© par les d√©clarations de son ex-ambassadrice en Equateur, Kristie Kenney, dans le sens o√Ļ le pays devait approuver de mani√®re prioritaire la ¬« loi sur la biodiversit√© ¬ » et devait reconna√ģtre le droit des multinationales qui √©taient en litige avec l’Etat √©quatorien, essentiellement la p√©troli√®re Oxy [3]. Cet appel √ l’approbation d’une loi sur la biodiversit√© paraissait hors de contexte au moment o√Ļ les troupes √©quatoriennes √©taient en pleine mobilisation vers la fronti√®re nord du pays et o√Ļ les fumigations, entreprises par le gouvernement colombien, causaient des ravages dans la population paysanne et indig√®ne sur cette fronti√®re, en provoquant des d√©placements importants.

La proposition de loi que l’ambassade √©tats-unienne exhortait √ approuver avait √©t√© r√©alis√©e avec l’appui de certaines fondations √©cologistes li√©es aux int√©r√™ts nord-am√©ricains (depuis le WWF ou Conservation International jusqu’aux ONG locales comme Ecociencia, Fundaci√≥n Natura, etc.) et n’√©tait pas du tout d√©connect√©e de l’agenda √©tats-unien pour la r√©gion. En r√©alit√©, ce qui √©tait en jeu, c’√©tait la d√©finition des r√®gles du jeu pour l’acc√®s et le contr√īle de ressources consid√©r√©es aujourd’hui comme strat√©giques √ moyen et long terme : l’eau, le g√©nome et la biodiversit√©.

L’administration nord-am√©ricaine consid√©rait que la d√©faite militaire de la gu√©rilla colombienne √©tait une question de temps, et qu’une fois la r√©gion pacifi√©e, le temps des multinationales viendrait. Il ne faut pas oublier que l’une des filiales de Halliburton et du groupe Carlyle est Bechtel, qui g√®re des services d’eau √ l’√©chelle plan√©taire et que la zone amazonienne de Colombie et d’Equateur est riche en ressources aquif√®res et en biodiversit√©. De fait, Bechtel a d√©j√ une concession sur l’eau dans la province du Guayas, en Equateur, √ travers l’entreprise Interaguas.

La demande de Kenney r√©v√©lait donc les temps, les priorit√©s et les strat√©gies de l’administration nord-am√©ricaine. Pourtant, pour mettre au point cette strat√©gie de fa√ßon coh√©rente, il √©tait n√©cessaire que Lucio Gutierrez joue un r√īle plus actif par rapport aux mouvements sociaux √©quatoriens, dans le sens o√Ļ il lui fallait tendre la relation jusqu’√ compromettre leur prestige politique et √©ventuellement leur enlever leur l√©gitimit√© et les d√©truire.

Dans cette perspective, l’objectif strat√©gique - dans le sens militaire du terme - du gouvernement fut le mouvement indig√®ne. Il s’agissait du mouvement social le plus important et le mieux organis√© non seulement d’Equateur, mais de tout le continent. Sa participation politique dans les ann√©es 90 avait √©t√© spectaculaire. Il avait remis profond√©ment en cause l’intol√©rance et l’autoritarisme du syst√®me politique. Il avait ouvert des br√®ches dans le consensus lib√©ral qui furent √ l’origine d’une usure profonde des institutions politiques, usure dont elles ne se sont pas encore remises. Les indig√®nes s’√©taient √©lev√©s contre les discours d’une d√©mocratie √©litiste et d’un radicalisme des gauches qui ne les prenait m√™me pas en compte comme acteurs sociaux.

C’est le mouvement indig√®ne qui fit √©chouer la strat√©gie de r√©formes agraires de type n√©olib√©ral au milieu des ann√©es 90. C’est sa mobilisation qui entra√ģna la destitution de l’ex-pr√©sident Abdal√° Bucaram en 1997 et de Jamil Mahuad en janvier 2000. C’est son √©norme prestige social qui propulsa √ la pr√©sidence Lucio Guti√©rrez en 2002. Avec son √©norme capacit√© de mobilisation, le mouvement indig√®ne √©quatorien √©tait pour le gouvernement de Guti√©rrez le sujet politique qu’il fallait non seulement d√©mobiliser mais m√™me d√©truire. Et il ne s’agissait pas d’un discours m√©taphorique, mais d’une exigence pratique de gouvernement : √ mesure que Lucio Guti√©rrez s’adaptait √ l’agenda √©tats-unien, il avait besoin d’espace politique pour n√©gocier directement avec le syst√®me politique et les partis ; et √ mesure qu’il n√©gociait avec eux, la pr√©sence du mouvement indig√®ne lui √ītait toute capacit√© de manŇ“uvre et toute marge d’action. Mais en m√™me temps, il avait besoin de cette caution, au moins jusqu’√ ce qu’il ait consolid√© son propre pouvoir.

Dans ce sens, Guti√©rrez devait rompre avec le mouvement indig√®ne √©quatorien une fois le projet historique de ce dernier s√©rieusement compromis et qu’il ait lui-m√™me consolid√© son propre pouvoir √ l’int√©rieur du syst√®me politique √©quatorien. C’est pour cela que le gouvernement entreprit une fuite en avant en s’engageant dans le programme nord-am√©ricain, en approfondissant les politiques d’ajustement, en souscrivant des accords avec la Banque mondiale, en privatisant l’√©conomie, en lib√©ralisant les march√©s, en appuyant les actions de l’administration Bush par rapport √ la Zone de libre-√©change des Am√©riques (ALCA, sigles en espagnol), puis en s’engageant dans les trait√©s de libre-√©change (TLC, sigles en espagnol) bilat√©raux.

Plus le gouvernement √©voluait vers la droite, plus le mouvement indig√®ne, qui avait cru que les changements √©taient possibles dans les petites parcelles de pouvoir que Guti√©rrez leur avait c√©d√©es, perdait de sa l√©gitimit√©. La population rendait les indiens directement responsables des politiques de droite. Ce processus a √īt√© toute l√©gitimit√© au projet historique du mouvement indig√®ne et l’a d√©natur√©. D’autre part, le gouvernement Guti√©rrez initia une politique visant √ g√©n√©rer des r√©seaux client√©listes depuis l’Etat et √ disputer au mouvement indig√®ne sa base fondamentale : les communaut√©s.

Huit mois apr√®s son arriv√©e au pouvoir, l’alliance entre Lucio Guti√©rrez et le mouvement indig√®ne fut rompue, mais ce dernier se retrouva s√©rieusement affaibli par son exp√©rience au gouvernement. Et c’est √ partir de cette rupture que l’Etat commen√ßa √ mener l’assaut contre les organisations indig√®nes, par une politique quasi-fasciste, de caract√®re client√©liste et corporatiste. En effet, le gouvernement coopta des dirigeants indig√®nes des communaut√©s comme cadres de l’Etat, avec la consigne de casser l’organisation et de mobiliser les communaut√©s pour le soutenir. Pour cela, il accorda litt√©ralement des pics, des pelles, des sacs de riz aux membres de communaut√©s en √©change d’un appui total √ ses politiques.

Dans le m√™me but, il nomma comme ministre du Bien-√™tre social un ex-pr√©sident de la Conf√©d√©ration des Nationalit√©s Indig√®nes de l’Equateur (CONAIE), Antonio Vargas, qui avait √©t√© le candidat √ la pr√©sidence de la R√©publique d’une organisation indig√®ne √©vang√©liste financ√©e par les Etats-Unis, la F√©d√©ration des Indig√®nes Evang√©listes de l’Equateur (FEINE), et construisit une organisation indig√®ne parall√®le depuis l’Etat disputant √ la CONAIE sa base. Il commen√ßa √ poursuivre les dirigeants communautaires et nationaux qui r√©sistaient. Il y eut m√™me une tentative d’assassinat contre le pr√©sident de la CONAIE, Leonidas Iza.

Le mouvement indig√®ne fut attaqu√© dans son centre n√©vralgique : ses communaut√©s. Sa l√©gitimit√© se vit hypoth√©qu√©e par sa br√®ve participation au gouvernement. Sa capacit√© de mobilisation commen√ßa √ d√©cliner adoptant face √ cela une strat√©gie d√©sesp√©r√©e de survie. En peu de temps, le gouvernement arriva √ faire ce qu’aucun autre n’avait r√©ussi auparavant : d√©truire la capacit√© de mobilisation du mouvement indig√®ne. Pour ce faire, il avait eu recours √ des strat√©gies fascistes de pers√©cution, de ¬« corporatisation ¬ » et de cr√©ation de client√©lismes depuis l’Etat.

Lucio Guti√©rrez eut dans cette strat√©gie un alli√© fondamental : la Banque mondiale. En effet, celle-ci con√ßut un projet √ la mesure du mouvement indig√®ne √©quatorien : le Projet de d√©veloppement des peuples et des nationalit√©s indig√®nes et afro-√©quatoriennes, PRODEPINE, qui apporta un soutien √ la strat√©gie gouvernementale via l’octroi de fonds, de techniciens et de programmes. Gr√Ęce √ ce projet le mouvement indig√®ne, surtout au niveau provincial, se transforma : d’un mouvement social et politique, il devint une ONG disputant des ressources pour le d√©veloppement ; ses dirigeants se transform√®rent en ¬« techniciens de l’ethno-d√©veloppement ¬ » et en alli√©s fondamentaux du gouvernement.

Les ressources de la Banque mondiale √©taient assign√©es aux communaut√©s sous forme de primes ou de sanctions : celles qui d√©cidaient de participer aux mobilisations convoqu√©es par la CONAIE √©taient sanctionn√©s par le PRODEPINE, qui leur refusait les moyens pour des projets productifs ou pour des travaux communautaires. Il faut rappeler qu’en Equateur, suite aux r√©formes n√©olib√©rales, il n’existe aucune politique d’Etat de soutien aux communaut√©s indig√®nes. Celles-ci manquent en g√©n√©ral d’assistance et de services m√©dicaux de qualit√©, d’√©coles, de coll√®ges, de centres de sant√©, etc. L’√©conomie communautaire ne peut compter sur aucune aide de l’Etat, bien que la s√©curit√© et la souverainet√© alimentaires du pays reposent sur elle.

C’est pour cela que l’importance acquise par le PRODEPINE en peu de temps s’av√©ra fondamentale. La structure client√©liste promue par ce programme permit la destruction des formes communautaires d’organisation et donna lieu √ la formation d‚€˜individualit√©s et au d√©veloppement de luttes internes entre les organisations de second rang pour capter les ressources offertes. Ceci sapa la capacit√© de mobilisation du mouvement indig√®ne et la for√ßa √ un repli strat√©gique de d√©fense et de protection.

Dans ce processus, le gouvernement de Guti√©rrez se montra de plus en plus agressif √ l’√©gard de ses anciens alli√©s. Son action de division affecta l’unit√© de la CONAIE, qui √©clata finalement entre l’organisation indig√®ne de la sierra (ECUARUNARI) et celle de l’Amazonie (CONFENIAE). Le maillon faible de la CONAIE est sa branche amazonienne, elle l’est parce que l’Amazonie est le territoire le plus convoit√© par les multinationales qui consid√®rent comme important, sinon d’√©liminer, du moins d’affaiblir la capacit√© de r√©ponse et d’organisation des nationalit√©s indig√®nes amazoniennes, face √ l’exploitation p√©troli√®re, celle du bois et l’exploitation pharmaceutique. [4]

De fait, pour pouvoir cr√©er des m√©canismes de contr√īle politique des organisations indig√®nes, les transnationales p√©troli√®res elles-m√™mes ont cr√©√© des r√©seaux d’assistance client√©listes et paternalistes √ travers leurs d√©partements de d√©veloppement des communaut√©s. Ces services de d√©veloppement communautaire ont pour t√Ęche de coopter des dirigeants indig√®nes en les transformant en salari√©s des entreprises, de d√©truire les formes traditionnelles de vie au moyen d’un assistanat quotidien et permanent qui lie la survie des peuples et des nationalit√©s indig√®nes √ la volont√© des entreprises.

Beaucoup de ces dirigeants, qui avaient travaill√© avec les services de d√©veloppement communautaire des transnationales, √©mergeront comme les nouveaux dirigeants de la r√©gionale amazonienne de la CONAIE, avec l’appui d√©termin√© du gouvernement de Guti√©rrez. Atomis√©e, vivant avec le poids de l’Etat contre elle, l’organisation indig√®ne et sociale la plus importante d’Equateur se replia et, en le faisant, c√©da du terrain politique au r√©gime. Celui-ci savait qu’en contr√īlant l’organisation indig√®ne, il pouvait r√©cup√©rer une marge de tranquillit√© et de manŇ“uvre politique sur laquelle les gouvernements pr√©c√©dents ne pouvaient pas compter. Pour cela, il essaya de consolider ses alliances, √ l’int√©rieur du syst√®me politique, avec les partis qui repr√©sentaient les groupes financiers de la c√īte √©quatorienne pour affronter ceux de la sierra, qui se pr√©sentaient comme ses adversaires les plus acharn√©s.

Il s’allia fondamentalement avec les groupes financiers Isa√≠as (repr√©sent√©s dans le Partido Roldosista Ecuatoriano, PRE, qui disposait de 15% de la repr√©sentation parlementaire) et Noboa (repr√©sent√© par le Partido Renovaci√≥n Institucional Acci√≥n Nacional, PRIAN, qui en contr√īlait, quant √ lui, 10%). Avec ceux-ci et avec en plus son propre parti (Partido Sociedad Patri√≥tica, 5% de la repr√©sentation parlementaire) et un groupe de d√©put√©s transfuges qui avaient ¬« c√©d√© ¬ » leurs votes en faveur du gouvernement, Lucio Guti√©rrez parvint √ contr√īler le Congr√®s national et par l√ m√™me tout le syst√®me politique.

Une de ses premi√®res d√©cisions fut de changer la composition de la Cour supr√™me de justice, nomm√©e par le Congr√®s, en d√©signant des juges proches tant du gouvernement que des groupes financiers qui l’appuyaient. Derri√®re cette manŇ“uvre juridique et politique il y avait des d√©cisions de poids : amnistier l’ex-pr√©sident Abdal√° Bucaram [5] ainsi que les banquiers qui √©taient sous le coup de mandats d’arr√™t depuis la crise financi√®re de 1999, parmi lesquels Roberto Isa√≠as, chef du groupe financier du m√™me nom. Ces d√©cisions, prises par le gouvernement de Guti√©rrez, rendirent transparentes la composition et la dynamique du syst√®me politique √©quatorien et d√©montr√®rent qu’il s’√©tait lui-m√™me construit comme un syst√®me corrompu et soumis aux int√©r√™ts corporatistes et patrimoniaux.

Alors que la soci√©t√© √©quatorienne se noyait dans le d√©bat sur son syst√®me politique, le Plan Colombie se radicalisait, avec le transfert de troupes vers la fronti√®re nord et la volont√© du gouvernement d’ouvrir une nouvelle base militaire qu’il livrerait aux Etats-Unis, dans la r√©gion de San Lorenzo, dans la province d’Esmeraldas et pr√®s de la fronti√®re du Pacifique avec la Colombie. Les fumigations provoqu√®rent des exodes de plus en plus importants de paysans et d’indig√®nes √ la fronti√®re entre l’Equateur et la Colombie, et les bandes paramilitaires colombiennes commenc√®rent √ agir dans les provinces √©quatoriennes. Dans le m√™me temps, le mod√®le √©conomique n√©olib√©ral se radicalisa avec l’approbation de la loi de flexibilisation du travail, et le Congr√®s entama les formalit√©s et le d√©bat concernant la loi sur la biodiversit√©. En plus, comme invit√© de derni√®re heure, et apr√®s l’√©chec des n√©gociations de Canc√ļn [de l’OMC] et de Miami [sur l’ALCA] en 2003, le gouvernement √©tats-unien d√©cida de passer √ une strat√©gie de n√©gociation bilat√©rale et invita au dernier moment l’Equateur √ n√©gocier un TLC, conjointement avec la Colombie et le P√©rou.

C’est dans ce contexte, √ partir de d√©cembre 2004, que commenc√®rent les mobilisations sociales contre Lucio Guti√©rrez, essentiellement dans la ville de Quito, avec comme principal mot d’ordre le rejet des d√©cisions adopt√©es par le gouvernement quant √ la modification de la composition de la Cour supr√™me de justice. Derri√®re cela, il y avait la pr√©occupation des groupes financiers de la sierra qu’une nouvelle Cour supr√™me de justice contr√īl√©e directement par les groupes Isa√≠as et Noboa exercent une pression juridique contre eux et affaiblissent leur pouvoir. C’est pour cela que les m√©dias de la sierra firent cause commune avec les banques et les groupes financiers de cette r√©gion, et devinrent des caisses de r√©sonance de la critique sociale contre les d√©cisions adopt√©es par le r√©gime.

Pourtant, la goutte d’eau qui fit d√©border le vase fut la d√©cision de cette m√™me Cour supr√™me de revoir les charges p√©nales contre les ex-pr√©sidents Abdal√° Bucaram et Gustavo Noboa [6]. A partir de l√ , il devenait clair que les groupes financiers qui contr√īlaient la Cour supr√™me dirigeraient leurs batteries contre les groupes financiers de la sierra : la question √©tait de savoir quand.

C’est dans ces circonstances que se produisit une mobilisation sociale dont l’axe √©tait la moralisation du syst√®me politique. Il s’agissait d’un discours politiquement ambigu, mais qui pourtant favorisait le ralliement des classes moyennes de la population g√©n√©ralement peu enclines √ assumer des positions politiques plus radicales. Le gouvernement essaya d’abord d’occulter ces mobilisations, et ensuite de leur √īter toute l√©gitimit√© en all√©guant qu’il s’agissait en fait d’un groupe de ¬« forajidos ¬ », de ¬« hors-la-loi ¬ ». La mobilisation reprit √ son compte cette appellation lanc√©e par le gouvernement de Guti√©rrez et se renfor√ßa sur la base du rejet de la corruption du syst√®me politique. La pression exerc√©e par les groupes financiers de la sierra et les m√©dias √©tait √©galement forte. Les militaires √©quatoriens se virent oblig√©s √©galement d’assumer une position en d√©fense de la moralisation du syst√®me politique. Gr√Ęce √ cet argument de la morale, les groupes financiers de la sierra r√©ussirent √ ce que la mobilisation r√©duise en quelques semaines la marge politique du r√©gime, jusqu’√ l’affaiblir compl√®tement. Le gouvernement vacilla et finit par tomber en avril 2005.

Avec le nouveau gouvernement (pr√©sid√© par l’ex-vice-pr√©sident, Alfredo Palacio), l’√©nergie sociale d√©cha√ģn√©e pendant les journ√©es d’avril se transforma en une sorte de soupape de s√©curit√© pour l’√©nergie politique, qui permit une r√©articulation des mouvements sociaux en Equateur. Le mouvement indig√®ne √©quatorien, qui n’a jou√© aucun r√īle dans les mobilisations qui ont abouti √ la destitution de Lucio Guti√©rrez, a aujourd’hui l’opportunit√© de se recomposer, et l’une de ses priorit√©s est d’exiger du nouveau gouvernement de mettre fin au PRODEPINE de la Banque mondiale, qui √©tait alors en train d’en n√©gocier la deuxi√®me phase. D’autre part, les assembl√©es de quartier et de district se multiplient appelant √ une r√©forme totale du syst√®me politique √©quatorien et d√©cr√©tant un √©tat de mobilisation social permanent.

Mais le nouveau gouvernement oscille entre la prudence et la concession. C’est un gouvernement politiquement fort car il trouve sa l√©gitimit√© dans les mobilisations citoyennes de plus en plus importantes, mais qui se pr√©sente comme faible et manquant de marges de n√©gociations par rapport √ l’ambassade √©tats-unienne et au syst√®me politique.

En effet, par rapport au Plan Colombie, l’ambigu√Įt√© de sa position favorise en r√©alit√© la guerre. Par rapport √ la question du mod√®le √©conomique, il tente d’op√©rer de l√©g√®res modifications au mod√®le n√©olib√©ral, mais fait rapidement marche arri√®re en changeant les autorit√©s √©conomiques qui avaient acc√©d√© au gouvernement avec l’appui des mouvements sociaux. Sous la pression des groupes financiers, il c√®de des positions et des espaces de pouvoir, en leur accordant de nombreux postes dans le gouvernement (Banque centrale, Secr√©tariat de la production, etc.) Il appuie la revendication des mouvements sociaux d’une assembl√©e constituante et laisse en m√™me temps le pouvoir de d√©cision au sujet de cette assembl√©e au syst√®me politique. Il d√©cide de poursuivre les n√©gociations du TLC avec les Etats-Unis, alors qu’il avait fait des d√©clarations explicites contre ce trait√© bilat√©ral devant les mouvements sociaux lors de son entr√©e en fonction.

C’est la raison pour laquelle les mouvements sociaux commencent √ contester le r√©gime et √ prendre leurs distances par rapport au gouvernement. Le mouvement indig√®ne, dans une d√©monstration de la force qu’il commence √ r√©cup√©rer, a mobilis√© plus de dix mille indig√®nes contre les n√©gociations du TLC et a averti le pr√©sident Alfredo Palacio que la signature du TLC pourrait provoquer de graves convulsions sociales. Le r√©gime a accus√© le coup et d√©cid√© de reporter les n√©gociations du TLC √ plus tard, pour essayer de gagner du temps. [7]

Toutefois, le syst√®me politique √©quatorien, qui est l’expression politique des oligarchies au pouvoir, tente de confisquer √ son profit l’√©nergie sociale produite dans cette conjoncture. Son intention est de canaliser toute cette √©nergie politique vers les √©ch√©ances √©lectorales de 2006. Il utilise la d√©mocratie comme ressource du pouvoir et fait, paradoxalement √ la th√©orie politique, de la participation et du d√©bat √©lectoral l’instrument strat√©gique qui l√©gitime les groupes de pouvoir eux-m√™mes. Les mouvements sociaux, dont le mouvement indig√®ne, ont compris que la politique, telle qu’elle est codifi√©e dans le discours lib√©ral, est en r√©alit√© un dispositif destin√© √ l√©gitimer le pouvoir, et pour cette raison ils se mettent au d√©fi de r√©cup√©rer la d√©mocratie, de la d√©coloniser et de la reconstruire depuis la participation sociale.

Notes:

[1[NDLR] Article r√©dig√© fin 2005, avant la victoire √©lectorale d‚€˜Evo Morales le 18 d√©cembre 2005.

[2[NDLR] L’auteur fait r√©f√©rence soul√®vement ou coup d’Etat militaire et indig√®ne u 21 janvier 2000.

[3[NDLR] Le 15 mai 2006, le gouvernement √©quatorien a r√©sili√© le contrat d’exploitation de l’entreprise transnationale Occidental Petroleum Corporation (OXY) qui op√©rait dans l’ouest du pays suite √ des irr√©gularit√©s l√©gales commises par l’entreprise. Il s’agit sans conteste d’une victoire du mouvement social qui r√©clamait depuis longtemps l’expulsion de cette transnationale √©tats-unienne.

[4[NDLR] Consultez le dossier ¬« L’Amazonie √©quatorienne, butin des entreprises p√©troli√®res ¬ » sur le RISAL.

[5[NDLR] Abdal√° Bucaram Ortiz fut √©lu pr√©sident de la R√©publique d’Equateur pour la p√©riode d’ao√ »t 1996 √ ao√ »t 2000. Il fut cependant rapidement renvers√© par le mouvement social (1997) et quitta le pays pour se r√©fugier au Panama suite aux accusations de corruption dont il faisait l’objet.

[6[NDLR] Gustavo Noboa Bejarano, vice-pr√©sident de la R√©publique entre 1998 et 2000 dans le gouvernement de Jamil Mahuad, devint pr√©sident de la R√©publique √©quatorienne apr√®s le soul√®vement du 21 janvier 2000. Suite aux √©lections de 2002 et √ la victoire de Lucio Gutierrez, il a fuit la justice de son pays qui l’avait inculp√© d’irr√©gularit√©s dans la ren√©gociation de la dette ext√©rieure, en favorisant les d√©tenteurs de bons qui ont pu ainsi r√©alis√© de plantureux profits sur le dos du pays.

[7[NDLR] Le 15 mai 2006, le gouvernement √©quatorien a r√©sili√© le contrat d’exploitation de l’entreprise transnationale Occidental Petroleum Corporation (OXY) qui op√©rait dans l’ouest du pays suite √ des irr√©gularit√©s l√©gales commises par l’entreprise. Il s’agit sans conteste d’une victoire du mouvement social qui r√©clamait depuis longtemps l’expulsion de cette transnationale √©tats-unienne.
Suite √ cette mesure, les n√©gociations pour la signature d’un trait√© d elibre-√©change ont √©t√© interrompues alors qu’elles ont abouti pour la Colombie et le P√©rou.


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Source : Revue de l’Observatorio Social de Am√©rica Latina (http://osal.clacso.org/), n¬°18, septembre-d√©cembre 2005.

Traduction : Marie-Jos√© Cloiseau, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).

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