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Colombie
Les comptes des paramilitaires colombiens
par Claude Martin
20 octobre 2006

Habitu√©e √ des ann√©es de violences et d’impunit√©s, la soci√©t√© colombienne est devenue comme anesth√©si√©e devant la douleur et les massacres. Mais les r√©v√©lations [1] en cascade de ces derniers temps l’ont profond√©ment choqu√©e. Il est vrai qu’elles sont atroces.

La premi√®re a trait √ la d√©couverte de nombreuses fosses communes sur la c√īte Cara√Įbe. Dans ces fosses ont √©t√© enterr√©s des opposants politiques, des leaders de mouvements sociaux, des villageois victimes de massacres de masse, des combattants, des personnes kidnapp√©es mortes durant leur captivit√©, des ¬« disparus ¬ » qui seront difficiles √ identifier d√©sormais. Le pr√©sident de la ¬« Commission de R√©paration de Colombie ¬ », M. Eduardo Pizarro, estime √ 10 000 le nombre de ces cadavres sans nom [2].

Ces fosses ont √©t√© d√©couvertes dans les r√©gions d’influence des paramilitaires, essentiellement sur la c√īte Cara√Įbe. De telles d√©couvertes pourraient susciter de la compassion, ainsi qu’une r√©flexion sur le sens des ¬« accords de paix ¬ » entre le gouvernement du pr√©sident Alvaro Uribe et les paramilitaires. Mais l’ambiance est tout autre : pour les victimes, ainsi que pour les opposants et pour ceux qui contestent cet ordre de choses, ce sont la peur et l’intimidation qui gouvernent.

En effet, les paramilitaires sont toujours les chefs dans ces r√©gions. Ils sont devenus les propri√©taires de nombreux terrains. Sachant qu’ils ne seront pas expropri√©s, ils exercent un monopole sur le march√© foncier, ce qui leur permet de se faire de l’argent sur le dos des victimes et des d√©plac√©s. Les autorit√©s locales suivent ou sont complices (souvent, les √©lus sont choisis par les paramilitaires eux-m√™mes). Les d√©fenseurs des droits de l’homme racontent [3] comment se r√©alisent ces transactions fonci√®res et comment les paramilitaires contr√īlent la vie locale -non seulement le foncier, mais aussi, par exemple, les dons du Programme alimentaire mondial.

La deuxi√®me r√©v√©lation effarante se rapporte aux trouvailles faites dans l’ordinateur du ¬« bras droit ¬ » d’un paramilitaire dont on entend beaucoup parler, Jorge 40. L’histoire est largement diffus√©e par la presse [4] : Don Antonio g√©rait les affaires de Jorge 40 dans le d√©partement du Magdalena. √€ partir de ses dossiers, la Fiscal√≠a -organisme qui m√®ne les enqu√™tes p√©nales- a tir√© un premier rapport qui montre qu’il agissait en v√©ritable agent comptable de la mort. Y sont r√©pertori√©s les assassinats par date, lieu, motif. Parmi les 558 meurtres enregistr√©s [5], figurent celui du professeur universitaire Alfredo Correa [6], ceux de d√©fenseurs des droits de l’homme, de syndicalistes, de personnes ¬« soup√ßonn√©es de collaborer avec la gu√©rilla ¬ », mais aussi de prostitu√©es, de commer√ßants, de vendeurs ambulants, de ¬« “d√©linquants ¬ ». En plus des assassinats politiques, les paramilitaires s’employaient √ faire du ¬« nettoyage social ¬ ».

Sur le disque dur des paramilitaires figurent √©galement les archives qui rendent compte du contr√īle financier et bureaucratique sur les institutions publiques [7]. Les mairies, les h√īpitaux, la gestion des ports, les entreprises de services publics -syst√®me d’alimentation en eau, transports collectifs, s√©curit√© sociale...-, ainsi que les ressources √©nerg√©tiques -et notamment l’essence- tout ce qui pouvait g√©n√©rer de l’argent suppl√©mentaire passait sous leur coupe. Le rapport de la Fiscal√≠a d√©taille les modalit√©s de ce contr√īle (par exemple, les paramilitaires recevaient de gros pourcentages sur tous les contrats) qui rapportaient des milliards de pesos par mois. Sur la base de l’intimidation, de la violence et du client√©lisme, les paramilitaires de Jorge 40 ont mis en place un syst√®me politico-mafieux afin de s’assurer du contr√īle non seulement politique et social, mais aussi √©conomique sur la r√©gion.

Les archives contiennent aussi les noms des collaborateurs et des personnes sur qui ils pouvaient compter. Sont cit√©s des fonctionnaires de la Fiscal√≠a, du DAS (d√©partement de s√©curit√© de l’√‰tat), de l’arm√©e. Cette infiltration dans le cŇ“ur du syst√®me judiciaire, policier et militaire colombien leur permet d’√©chapper √ d’√©ventuelles poursuites de la justice et leur garantit de pouvoir ¬« travailler ¬ » en toute impunit√©. Enfin, ils ont enregistr√© de nombreux noms de femmes et d’hommes politiques [8] qu’ils ont financ√©s : des d√©put√©s, des repr√©sentants, des s√©nateurs.

Le chapitre sur le narcotrafic [9] donne certaines indications concernant l’envoi de drogues vers les pays europ√©ens : on y lit, par exemple, que ¬« Carlos Arturo Marulanda propose les routes [√ Don Antonio] pour l’envoi de la drogue, en partant du port de Santa Marta, puisqu’il poss√®de toutes les connexions n√©cessaires avec la Police antidrogues ¬ ». D’apr√®s les dossiers saisis, un des ports privil√©gi√©s pour mener ce trafic √©tait Anvers, en Belgique. La drogue √©tait camoufl√©e dans des containers de bananes colombiennes. Aujourd’hui, la presse se demande si ce Carlos Arturo Marulanda est l’ancien ambassadeur colombien devant l’Union Europ√©enne, un notable accus√© de multiples crimes en Colombie, dont des massacres de paysans [10].

Jorge 40 -un enfant de la bonne bourgeoisie de la capitale d√©partementale Valledupar- est aujourd’hui ¬« d√©mobilis√© ¬ ». Il n’est pas inquiet par l’issue des investigations de la justice.
Comme aux autres milliers de paramilitaires d√©mobilis√©s, la loi lui garantit une punition maximale de 8 ann√©es, ainsi que la possibilit√© de purger sa peine ailleurs qu’en prison ! Comme tant d’autres, Jorge 40 sait que ce processus n’est que du cin√©ma destin√© √ l’opinion publique internationale. Mais il est conscient d’√™tre un des acteurs principaux. Aussi a-t-il demand√© √ ses hommes de recruter des gens ordinaires pour jouer le r√īle de paramilitaires qui se rendent √ la justice colombienne : ¬«  Apprenez leur √ marcher comme les paramilitaires, apprenez leur √ chanter l’hymne des AUC et √ r√©pondre aux questions que leur poseront les fiscales ¬ » √©crit-il dans un courrier [11].

Il serait erron√© de voir dans ce syst√®me un ph√©nom√®ne isol√© qui ne toucherait que les r√©gions √©loign√©es de Bogota. Le syst√®me de contr√īle mis en place par Don Antonio est une petite pi√®ce dans un processus plus g√©n√©ral de mafiatisation de la soci√©t√© colombienne. √€ son cŇ“ur, il y a l’infiltration d’une grande partie du syst√®me politique par les forces paramilitaires. On soup√ßonne de nombreux d√©put√©s de la coalition qui a men√© Uribe au pouvoir pour son second mandat d’avoir √©t√© √©lus gr√Ęce √ l’argent des paramilitaires et aux compromis pass√©s avec eux. Cette infiltration permet l’√©tablissement d’un contr√īle social : une forme de fascisme ordinaire, quotidien, silencieux, s’installe en Colombie.
Mais si les paramilitaires m√®nent des comptes pr√©cis, c’est aussi parce qu’ils entendent √©largir davantage leur pouvoir economique. Ils veulent √©tendre leur emprise sur le pays. Ils veulent conqu√©rir de nouvelles r√©gions, au sens physique et au sens financier. Il faut ¬« s’aggrandir sur tout le territoire ¬ » note Don Antonio. Il faut ¬« organiser le r√©seau de communications, organiser des r√©unions avec les hommes d’affaires et avec les √©l√©veurs de b√©tail ¬ ».

Uribe est-il otage ou complice de ce syst√®me ? Les faits plaident contre lui. Son gouvernement promeut une loi afin que les paramilitaires soient consid√©r√©s comme des ¬« d√©linquants politiques ¬ ». Avec cette mesure, ils pourront dans le futur si√©ger directement dans le Congr√®s colombien et b√©n√©ficier d’une large reconnaissance sociale, qui leur fait, malgr√© tout, d√©faut aujourd’hui.

Notes:

[1http://www.eltiempo.com/conflicto/n...

[2http://www.lafm.com.co/noticia.php3...

[3http://colombia.indymedia.org/news/...

[4http://www.semana.com.co/wf_InfoArt...

[5http://www.eltiempo.com/conflicto/n...

[6http://solidaridad.colombia.free.fr...

[7http://www.eltiempo.com/conflicto/n...

[8http://www.semana.com.co/wf_InfoArt...

[9http://www.eltiempo.com/conflicto/n...

[10http://www.derechos.org/nizkor/colo...

[11http://www.eltiempo.com/conflicto/n...