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Brésil
Silvio Cavuscens : ¬« Avant Lula, il y avait davantage de dialogue avec les indig√®nes ¬ »

Militant suisse vivant avec les Yanomamis, Silvio Cavuscens a t√©moign√© lundi 22 janvier √ Gen√®ve des difficult√©s rencontr√©es par les indig√®nes du bassin amazonien. Pour ¬« Le Courrier ¬ », il livre son bilan de l’√®re Lula.

par Alexandre Bourqui
25 janvier 2007

¬« Nous sommes dans le creux de la vague et nombreux sont les Indiens qui ont perdu la foi.¬ » C’est ainsi que Silvio Cavuscens r√©sume la situation √ l’aube du second mandat du pr√©sident Lula qui avait pourtant suscit√© bien des espoirs parmi les communaut√©s am√©rindiennes. Au fil des ans, ce Suisse qui r√©side parmi les Yanomamis est devenu l’un des meilleurs connaisseurs des peuples du bassin amazonien. Ancien √©l√®ve de l’√©cole des Art & M√©tier de Gen√®ve, rien ne le destinait √ se consacrer √ la d√©fense des droits indig√®nes. Rencontres et voyages l’am√®nent pourtant √ poser ses valises en 1975 dans la vall√©e du Javari, un affluent du fleuve Amazone, pr√®s de la fronti√®re entre le P√©rou et le Br√©sil. M. Cavuscens y restera jusqu’en 1990. D√®s lors, il souhaite s’occuper de la d√©fense des peuples indiens. Il se forme aupr√®s d’ONG br√©siliennes et commence son travail. Expuls√© en 1990 pour des raisons administratives, il revient s’installer en 1992. Enfin il rejoint diverses organisations fa√ģti√®res comme la COICA et la COIAB [1], en qualit√© de conseiller technique et politique.

Voil√ une vingtaine d’ann√©e que vous √©tudiez les indiens d’Amazonie et particuli√®rement les Yanomamis, comment analysez-vous leur situation ?

J’ai eu la chance d’accompagner le processus initial d’organisation des peuples indiens d’Amazonie √ la fin des ann√©es septante et au d√©but des ann√©es 80. A l’√©poque, le grand d√©fi r√©sidait dans la reconnaissance de la d√©marcation du territoire indien. Les organisations ont jou√© un r√īle important dans ce travail, notamment la r√©daction de la convention f√©d√©rale de 1988 qui reconna√ģt les droits des populations autochtones. Malheureusement, il existe un d√©calage entre le droit constitutionnel et la r√©alit√©. En effet, les pressions continuent, les leaders indig√®nes sont de plus en plus soudoy√©s et le d√©frichement s’affirme plus que jamais.

En 2002, le programme du futur pr√©sident Lula insistait sur la lutte contre les in√©galit√©s. Qu’est-ce qui a chang√© depuis son √©lection ?

Le pr√©sident Lula a suscit√© √©norm√©ment d’espoir pour les indiens. Les peuples du bassin amazonien y voyaient un signe positif pour le respect de leurs droits et la poursuite du dialogue. Ils ont vite compris que cela serait difficile. Le gouvernement Lula a en effet privil√©gi√© les questions √©conomiques. Il a laiss√© de c√īt√© certaines de ses promesses. Je pense que le positionnement politique du PT [Parti des travailleurs dont est issu Lula, ndlr] est responsable de ce bilan mitig√©. En fait, le PT a cherch√© √ occuper des places importantes au sein des minist√®res et du gouvernement. R√©sultat, les d√©put√©s ou ministres comp√©tents ne sont pas nomm√©s aux bonnes places. Par exemple, des dirigeants g√®rent un district sanitaire alors m√™me qu’ils ne poss√®dent aucune exp√©rience dans le domaine de la sant√© et de maigres connaissances de la culture indig√®ne. Les indiens souffrent de maux pr√©cis qui n√©cessitent une approche sp√©cialis√©e. De plus, d’anciens dirigeants, respect√©s et efficaces, d’ONG br√©siliennes ont √©t√© incorpor√©s dans l’administration. Mais ces militants n’ont toujours pas √©t√© remplac√©s. Pis, de nombreux volontaires se sont d√©mobilis√©s et le dialogue s’est rar√©fi√©.

Qu’attendez-vous du second mandat du pr√©sident ?

Nous sommes inquiets pour l’avenir si un changement de politique ne s’op√®re pas. Les accords que le gouvernement a √©tablis avec des groupes √©conomiques trop focalis√©s sur la productivit√© ne sont pas compatibles avec le respect des engagements pour pr√©server les populations indig√®nes. Imaginez qu’en 2006, on a d√©truit autant voire plus de for√™t qu’en 1982, ann√©e pourtant consid√©r√©e comme record. Et la nouvelle n’a pas fait de remous. Les conflits augmentent et au bilan de cette triste ann√©e 2006, on d√©nombre un autre record, celui des assassinats de leaders indiens. Il est fondamental que ceux-ci soient per√ßus comme de l√©gitimes interlocuteurs. Il faut que le dialogue se r√©tablisse. Une r√©forme est indispensable √ mes yeux : la FUNAI (Funda√ßao Nacional do Indio) - d√©pass√©e et trop bureaucratique - doit √™tre remplac√©e par un Secr√©tariat des droits indiens qui serait directement li√© au pr√©sident et combin√© avec une plate-forme de discussion permanente. De cette fa√ßon, la question indienne serait concentr√©e en un appareil politique. L’avenir des indiens ne d√©pendrait plus des divergences minist√©rielles entre la sant√©, l’√©ducation l’agriculture et la justice.

Comment √©voluent les revendications indig√®nes ? Sont-elles mieux structur√©es ?

Effectivement, on remarque des progr√®s, mais ils sont fragiles. Dans les ann√©es 80, les autochtones se sont organis√©s, ils ont d√©fini leurs ennemis et leurs alli√©s. Mais il faut comprendre que sans l’aide des ONG, les indiens ne pourraient se d√©fendre. Ce n’est pas ais√© : il faut se rendre √ Brasilia, comprendre le portugais, ma√ģtriser le fonctionnement de l’appareil politique et apprendre √ n√©gocier. N’oublions pas que les indiens vivent dans le pr√©sent, qu’ils luttent pour la subsistance et qu’ils ne saisissent pas la notion de long terme.

Le gouvernement mise beaucoup sur l’agro-industrie. Un danger pour les indig√®nes ?

Le Br√©sil d√©pend de son agriculture. Malheureusement, il s’est principalement engag√© dans la monoculture d’exportation de soja. C’est, je crois, le premier producteur mondial. Le Br√©sil devient tributaire des fluctuations des prix. Mais le plus triste r√©side dans le fait que cette monoculture se d√©veloppe sur les √©tendues de for√™ts vierges. On d√©truit alors m√™me qu’on sait que la biodiversit√© de la for√™t repr√©sente plus d’argent que le bois coup√© et la production de soja r√©unis. Mais je veux rester confiant. Beaucoup de projets pilotes commencent √ fonctionner. Je pense ici aux programmes de pharmacultures qui se constituent et qui repr√©sentent √ mes yeux une bonne alternative. Ce type d’agriculture permet le respect de l’environnement indig√®ne. J’esp√®re que ces petites exp√©rimentations engendreront un jour des strat√©gies nouvelles et p√©rennes.

Yanomamis, un peuple en sursis

Parlez-nous des Yanomamis avec lesquels vous vivez. Qui sont-ils et comment vivent-ils ?

C’est une grande famille linguistique, partag√©e en plusieurs groupes tribaux. Ils poss√®dent quatre langues officielles. C’est un peuple qui vit principalement de cueillette, de chasse et de p√™che. Ils cultivent √©galement du manioc, des bananes et des tubercules. R√©guli√®rement, ils se d√©placent dans la for√™t et se fixent dans diff√©rents villages au gr√© des saisons et de leurs besoins. Il faut compter environ 150 individus par village. Ponctuellement lors de mariages et autres r√©unions politiques, ces tribus se regroupent.

Vous √™tes sp√©cialiste des questions de sant√©, de quoi souffrent-ils ?

Sur le territoire des Yanomamis, par exemple, il y a environ 3000 garimperos (orpailleurs). Le gouvernement le sait mais n’entreprend rien. Evidemment, le mercure utilis√© pour la prospection de l’or contamine l’eau, les ressources halieutiques [les poissons, ndlr] et occasionne de graves maladies. La malaria est aussi pr√©sente et elle progresse. La d√©forestation et l’orpaillage provoquent une artificialisation du milieu forestier, on constate des formations de gouilles d’eau stagnantes propices √ l’explosion des moustiques, principal vecteur du virus. En 2006, sur une population de 3 500 habitants r√©partis sur plusieurs villages, les deux tiers ont contract√© la malaria. Je suis moi-m√™me en fin de traitement. L’alcoolisme est aussi un fl√©au. Les indiens ne sont pas inform√©s et on constate des augmentations des suicides. Ils quittent les villages, perdent leurs rep√®res culturels et se marginalisent dans les grandes villes. On travaille beaucoup sur l’information mais les r√©sultats sont peu encourageants.

Notes:

[1Coordinadora de las organizaciones indigenas de la cuenca amazonica et Coordeneçao des organizaçoes indigenas da amazonia brasileira.


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Source : Le Courrier (http://www.lecourrier.ch/), Gen√®ve, 13 janvier 2007.

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