| Rťseau d'information et de solidaritť avec l'Amťrique latine |
http://www.risal.info/spip.php?article2110

Regard d’un √©crivain
Chili : Pinochet sans peine ni gloire

Etablie au Chili de 1973 √ 1990, la dictature du g√©n√©ral Augusto Pinochet ne fut pas l’affaire d’un seul homme imposant la terreur √ tout un peuple, mais celle d’un large cercle de complicit√©s, √ l’int√©rieur et √ l’ext√©rieur, participant √ une spoliation syst√©matique des opposants politiques et d’un pays. Embl√®me et synth√®se des autocrates militaires qui gouvern√®rent l’Am√©rique latine dans les ann√©es 1970 et 1980, Pinochet fut aussi l’expression de la frayeur que le peuple inspirait aux cat√©gories privil√©gi√©es, pour la protection desquelles il n’h√©sita pas √ instituer une r√©pression brutale. Enfin, il fut aussi, en ces ann√©es de guerre froide, le symbole du g√©n√©ral latino-am√©ricain instrumentalis√© par Washington pour terroriser la gauche de son pays et maintenir celui-ci amarr√© au ¬« camp occidental ¬ ».

par Luis Sep√ļlveda
17 avril 2007

Augusto Jos√© Ram√≥n Pinochet Ugarte, alias ¬« Ram√≥n Ugarte ¬ », alias ¬« Mister Escudero ¬ », alias ¬« J. A. Ugarte ¬ », pour ne citer que quelques-uns des multiples noms d’emprunt utilis√©s pour ouvrir des comptes secrets et d√©poser des millions de dollars dans des banques des Etats-Unis, de l’√ģle de Jersey, de Grand Ca√Įman, de Suisse et de Hongkong, est mort le 10 d√©cembre 2006 sans peine ni gloire, aussi minablement qu’il avait v√©cu ses quatre-vingt-onze ans d’individu mis√©rable et immonde dont les seuls talents connus √©taient : la trahison, le mensonge et le vol [1].

Il n’est donc point surprenant qu’√ ses pompeuses fun√©railles militaires aient assist√© des complices divers et vari√©s, tous ceux qui, d’une mani√®re ou d’une autre, ont tir√© profit du d√©pouillement des victimes et du saccage des deniers publics. En revanche, l’absence de ses principaux parrains a √©t√© patente. Aucune personnalit√© repr√©sentant l’ambassade des Etats-Unis n’a √©t√© aper√ßue ; aucun d√©l√©gu√© non plus des organisations n√©ofascistes d’Espagne ou d’Italie ; pas davantage l’ombre d’un ¬« intellectuel ¬ » du r√©gime, ces pseudo-penseurs dont la participation volontaire avait permis de camoufler des centres de torture dirig√©s par Manuel Contreras et l’agent de la CIA Michael Townley, et de les d√©guiser en ¬« ateliers litt√©raires ¬ » o√Ļ, tandis qu’ils p√©roraient sur les Ň“uvres et le style du dictateur - Politique, ¬« politiquerie ¬ » et d√©magogie, M√©moires d’un soldat, parmi d’autres perles rh√©toriques -, on torturait et on assassinait, entre autres le diplomate espagnol Carmelo Soria.

Sa tr√®s ch√®re admiratrice Margaret Thatcher s’est fait excuser au pr√©texte d’√©videntes mis√®res dues √ son grand √Ęge. Une autre de ses groupies, Jeane Kirkpatrick, d√©cida de son c√īt√© d’esquiver ce compromettant rendez-vous en le pr√©c√©dant dans l’au-del√ , le 8 d√©cembre 2006 ; et son mauvais g√©nie √©conomique, Milton Friedman, avait lui aussi pris la pr√©caution de dispara√ģtre d√®s le 16 novembre 2006. Paix √ leurs √Ęmes damn√©es.

En revanche, aucune nouvelle de Henry Kissinger, dont l’absence a √©t√© universellement soulign√©e ; ainsi que celle d’un √©crivain p√©ruvien connu pour ses √©loges incessants du mod√®le √©conomique de Pinochet, qui a pourtant plong√© dans la ruine √©conomique, morale et culturelle des millions de Chiliens.

Quand il se trouvait au z√©nith de sa gloire √©ph√©m√®re et qu’il r√™vait de b√Ętir le socle d’un national-catholicisme √ la chilienne, comme il ne pouvait se proclamer ¬« caudillo ¬ » √ l’exemple de son mod√®le, le g√©n√©ral Franco, petit dictateur n√© √ El Ferrol (il fut le seul chef d’Etat √©tranger venu pleurer √ ses fun√©railles), Augusto Jos√© Ram√≥n Pinochet Ugarte d√©cida de s’autoproclamer ¬« capitaine g√©n√©ral bien-aim√© de la patrie ¬ ». Il demanda alors √ un tailleur militaire de lui confectionner une casquette sp√©ciale, plus haute de cinq centim√®tres que celles de tous les autres g√©n√©raux, ajouta une sinistre cape d’inspiration dracul√©enne √ son uniforme, et compl√©ta sa panoplie du parfait dictateur en se faisant remettre un b√Ęton de feldmar√©chal nazi.

Mais, comme entre-temps il avait fait assassiner plusieurs pr√™tres - Antonio Llido, Andr√© Jarlan et Joan Alcina -, son projet de faire du Chili un pays de collaborateurs √ soutane √©choua. L’Eglise catholique choisit majoritairement le camp des pers√©cut√©s, des tortur√©s et des parents qui cherch√®rent - et cherchent encore - plus de trois mille femmes et hommes sortis un beau matin de chez eux, et qui n’y sont jamais revenus.

Le 11 septembre 1973, Pinochet trahit son serment de fid√©lit√© √ la Constitution chilienne et, au tout dernier instant - car les l√Ęches sont souvent ind√©cis -, il se rallia au coup d’Etat planifi√©, financ√© et dirig√© par Kissinger (Prix Nobel de la paix), secr√©taire d’Etat √ l’√©poque du pr√©sident des Etats-Unis Richard Nixon [2]. D’autres tra√ģtres √ la Constitution allaient se charger de diriger sur le terrain le coup d’Etat, tout en r√™vant d’assumer le r√īle de dictateur. Ils s’appelaient : Gustavo Leigh, capo, au sens mafieux, de l’arm√©e de l’air, et Toribio Merino, capo de la marine de guerre. Compl√©tait ce sinistre trio un individu intellectuellement diminu√©, un certain C√©sar Mendoza, chef des carabiniers. Mais Kissinger d√©cida que la dictature devait √™tre pilot√©e par Pinochet, le tra√ģtre le plus contr√īlable, le plus manipulable et le plus loyal vis-√ -vis des int√©r√™ts des Etats-Unis pendant la guerre froide. Pinochet devint ainsi l’arch√©type de la marionnette au service de l’imp√©rialisme am√©ricain.

Tr√®s rapidement, apr√®s la disparition de Salvador Allende, mort en d√©fendant la Constitution et la l√©galit√© d√©mocratique, Pinochet, ob√©issant √ l’ordre du Pentagone de combattre l’¬« ennemi int√©rieur ¬ », ouvrit les cloaques et l√Ęcha sur le pays les b√™tes de l’horreur. Les mouchards qui d√©non√ßaient l’activit√© des r√©sistants avaient droit, en r√©compense, √ une partie de tous les biens saisis aux ¬« subversifs ¬ ». Les soldats aussi se voyaient accorder une sorte de droit de pillage qui les autorisait √ chaparder depuis de simples cuill√®res jusqu’√ des meubles ou des poules. Quant aux officiers, ils administraient le butin g√©n√©ral en s’appropriant les biens les plus on√©reux, les maisons, les v√©hicules, les comptes d’√©pargne, bref, tout le patrimoine de dizaines de milliers de personnes, dont l’inventaire reste √ √©tablir et √ chiffrer.

Chaque soldat, chaque policier, chaque officier fit fortune sous la dictature en trafiquant avec l’effroi : une m√®re qui cherchait √ savoir si son fils ¬« disparu ¬ » √©tait encore vivant se voyait r√©clamer le titre de propri√©t√© de son logement en √©change d’une information. A la suite de quoi on lui livrait un tombereau de cruels mensonges : aper√ßu quelque part en Europe, son fils allait bient√īt la contacter... Il n’y a pas un seul militaire putschiste qui n’ait particip√© √ la spoliation des victimes. Pas un qui n’ait les mains sales.

Et on peut affirmer la m√™me chose des juges qui se sont, eux aussi, livr√©s √ la pr√©varication durant seize ans ; qui ont l√©gitim√© le pillage, et ont garanti l’impunit√© des assassins. La droite chilienne n’en sort pas grandie elle non plus ; en √©change d’une participation au saccage des richesses naturelles - for√™ts, p√™che, mines -, elle accepta que le Chili, pays exportateur de diverses productions industrielles fort pris√©es sur le march√© mondial, comme les textiles par exemple, se transforme en un pays qui ne fabrique plus rien. Car, aujourd’hui, le Chili ne produit pas m√™me une √©pingle. Tous les produits manufactur√©s, absolument tous, sont import√©s.

Plus que la victoire de Pinochet, ce que le Chili a connu apr√®s le 11 septembre 1973, c’est le triomphe des th√®ses ultralib√©rales de Milton Friedman. Celui-ci put y exp√©rimenter, comme dans un laboratoire, pour la premi√®re fois au monde, sa th√©orie mon√©tariste impos√©e √ une soci√©t√©-cobaye sans d√©fense. Il ruina le pays et le transforma en un Etat typiquement sous-d√©velopp√©, exportateur exclusif de produits du secteur primaire (fruits, vins) et de mati√®res premi√®res (cuivre). Une grande partie de la plan√®te doit son √©lectrification aux fils de cuivre, m√©tal essentiellement produit au Chili. Mais √ part cela, aujourd’hui, c’est un pays qui exporte surtout des g√Ęteaux √ base d’organismes g√©n√©tiquement modifi√©s ou du saumon autophage de pisciculture, car, pour produire un kilo de saumon (dont la vente ne profite qu’aux propri√©taires des √©levages), il faut sacrifier huit kilos de poissons pr√©lev√©s en mer, richesse halieutique propri√©t√© de tous les Chiliens. Et si le pays n’exporte plus de bois, comme il le fit massivement dans les ann√©es 1980, c’est qu’il n’en reste plus : toutes les for√™ts primaires ont √©t√© abattues sans mis√©ricorde.

Pendant que les bases de l’√©conomie, de la culture et de l’histoire sociale √©taient ainsi d√©mantel√©es par la privatisation syst√©matique des services publics, y compris la sant√© et l’√©ducation, toute tentative d’opposition fut r√©prim√©e par la torture, les ¬« disparitions ¬ », les assassinats ou l’exil.

Voil√ ce que laisse Pinochet, un pays bris√© et d√©pourvu d’avenir, un pays o√Ļ les droits les plus √©l√©mentaires, tels que le contrat de travail, l’information plurielle, la sant√© publique ou l’√©ducation pour tous, constituent des chim√®res de plus en plus difficiles √ atteindre.

Gr√Ęce au cynisme colossal dont il a toujours fait preuve, Pinochet a r√©ussi √ pr√©server son impunit√© jusqu’au bout. Il y eut pourtant deux occasions au moins de le punir pour sa f√©lonie. Lors de l’embuscade de 1986, quand les h√©ro√Įques combattants du Front patriotique Manuel Rodr√≠guez furent sur le point de l’exp√©dier en enfer ; mais leur attentat √©choua, malgr√© le courage des jeunes filles et des jeunes gens qui composaient le commando, et qui avaient entre 16 et 27 ans. Plus tard, en 1998, la possibilit√© se pr√©senta aussi de juger enfin Pinochet pour ses crimes, lorsque, gr√Ęce √ une demande du juge espagnol Baltasar Garz√≥n, il fut arr√™t√© √ Londres. Mais il re√ßut alors l’aide incompr√©hensible des gouvernements de Jos√© Maria Aznar en Espagne, d’Anthony Blair au Royaume-Uni et d’Eduardo Frei au Chili, qui firent tout pour √©viter son extradition vers Madrid et son proc√®s.

Le tra√ģtre est donc mort sans peine ni gloire, reni√© m√™me par des secteurs curieusement redevenus d√©mocratiques de la droite chilienne, lesquels ne se sont d√©tach√©s de lui qu’apr√®s avoir appris l’existence de ses innombrables comptes secrets g√©r√©s par la banque am√©ricaine Riggs [3] dans diff√©rents paradis fiscaux. Il n’a √©t√© vraiment pleur√© que par la canaille qui avait b√©n√©fici√© des miettes de la grande spoliation : les militaires et leurs familles, cet odieux Etat dans l’Etat, propri√©taires par d√©cision constitutionnelle du dictateur de 10 % du montant de toutes les exportations de cuivre.

De ses victimes, de tous ceux qui lui r√©sist√®rent, du pr√©sident Allende, demeure l’exemple moral sans cesse croissant. De lui, il ne reste absolument rien qui soit digne d’√™tre rappel√©, si ce n’est peut-√™tre un certain relent de puanteur que finiront par balayer bient√īt les bons vents du Pacifique.

******

Luis Sep√ļlveda en deux mots

Ecrivain chilien, auteur, entre autres, du roman magique et √©cologique Le Vieux qui lisait des romans d’amour (Seuil, Paris, 1997), chef-d’Ň“uvre traduit en quarante-six langues et vendu √ plus de dix millions d’exemplaires. Ancien membre de l’escorte du pr√©sident Salvador Allende, qu’il a prot√©g√© jusqu’au 11 septembre 1973, jour du coup d’Etat, Luis Sep√ļlveda fut arr√™t√© par la dictature du g√©n√©ral Pinochet, condamn√© √ vingt-huit ans de prison et incarc√©r√© au bagne pour prisonniers politiques de Temuco. Une campagne mondiale d’Amnesty International r√©ussit √ le faire lib√©rer en 1977.

Il partit en exil, parcourut l’Am√©rique latine, puis s’engagea comme combattant dans les rangs des sandinistes (brigade Sim√≥n Bol√≠var) qui luttaient contre la dictature d’Anastasio Somoza, jusqu’√ leur victoire en 1979. Il s’installa √ partir de 1982 en Allemagne, o√Ļ il travailla un temps comme chauffeur routier sur la ligne Hambourg-Istanbul. Le grand hebdomadaire Der Spiegel l’engagea ensuite comme correspondant de guerre en Angola. Il y resta plusieurs ann√©es et d√©crivit l’intervention cubaine ainsi que la d√©faite des troupes d’√©lite de l’Afrique du Sud. D√©faite qui devait favoriser la chute du r√©gime raciste de l’apartheid. Sep√ļlveda r√©side actuellement en Espagne.

Notes:

[1[Note de la rédaction du Monde diplomatique] On trouvera une chronologie détaillée de la vie de Pinochet sur notre site Internet.

[2[Note de la r√©daction du Monde diplomatique] Sur la participation de M. Kissinger au coup d’Etat du 11 septembre 1973 contre le gouvernement d√©mocratique de Salvador Allende, lire Christopher Hitchens, Les Crimes de M. Kissinger, Saint-Simon, Paris, 2001.

[3[Note de la r√©daction du Monde diplomatique] En f√©vrier 2005, les dirigeants de la banque Riggs ont d√©cid√© de verser plus de 6 millions d’euros pour indemniser les victimes de la dictature du g√©n√©ral Pinochet. Lire Alain Astaud, ¬« Riggs Bank, blanchisseuse des dictateurs ¬ », Le Monde diplomatique, ao√ »t 2005.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : TOUS DROITS R√‰SERV√‰S ¬© Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), janvier 2006.

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).


GLOSSAIRE

Caudillo

Le caudillo est celui qui commande, guide une armée, una pays ou une communauté. Ce terme est souvent utilisé dans un sens péjoratif pour désigner des chefs militaires ou politiques en Amérique latine.

Contreras, Manuel

Manuel Contreras, connu comme El Mamo, est un militaire chilien, chef de la Dirección de Inteligencia Nacional (DINA), le principal organisme de répression du gouvernement de Pinochet.