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Venezuela : un avenir incertain et riche d’esp√©rance

A mon retour du Venezuela cet √©t√©, apr√®s y avoir pass√© les trois derni√®res ann√©es, j’ai √©t√© tr√®s frapp√© par l’image qu’on donne de ce c√īt√©-ci de l’Atlantique du processus en cours l√ -bas. Soit par ignorance, soit par choix d√©lib√©r√©, on ne semble pas tr√®s bien comprendre ce qui s’y passe. Plus que de vouloir √©tablir une quelconque v√©rit√©, ces quelques lignes veulent donner des pistes √ ceux auxquels le processus politique v√©n√©zu√©lien semble int√©ressant.

par Alberto Cantero
15 octobre 1999

Lors de mon arriv√©e en 1996, il √©tait difficile de pr√©voir ce qui se passe aujourd’hui au Venezuela. Cela faisait sept ans qu’avait eu lieu le caracazo, r√©volte populaire contre les mesures impos√©es par le FMI au gouvernement du social-d√©mocrate Carlos Andres Perez, qui co√ »ta la vie √ plusieurs centaines de V√©n√©zu√©liens. Cela faisait seulement quatre ans qu’avaient eu lieu les diff√©rentes tentatives de coup d’√‰tat - dont l’une conduisit en prison le pr√©sident de la R√©publique actuel - qui, entra√ģn√®rent indirectement le proc√®s de Carlos Andres Perez [1] puis l’arriv√©e au pouvoir de Rafael Caldera, un social-chr√©tien septuag√©naire qui se pr√©senta comme le dernier espoir du syst√®me politique instaur√© en 1958.

A l’origine : l’offensive du FMI dans un syst√®me politique √©touff√© par la corruption

C’est justement en 1996, apr√®s trois ans de politique √©conomique erratique, que le gouvernement de Caldera appliqua les recommandations du FMI. Ironiquement, le ministre responsable de la mise en place de ces mesures √©tait un ancien gu√©rillero amnisti√© dans les ann√©es 70 par Caldera lui-m√™me [2]. Le plan n√©olib√©ral du FMI, baptis√© Agenda Venezuela, reprenait pour l’essentiel les mesures qui, quelques ann√©es auparavant, avaient caus√© le caracazo mais il fut habilement pr√©sent√© par l’ancien r√©volutionnaire devenu ministre comme la seule possibilit√© pour sortir le pays de son profond marasme. En cons√©quence, 1996 connut une inflation de 103 %, qui venait s’ajouter √ celle de 70 % de l’ann√©e pr√©c√©dente, et une paup√©risation accrue des secteurs les plus frapp√©s par la crise, jusqu’√ atteindre le chiffre actuel de 40 % de pauvret√© absolue. C’est alors que devint c√©l√®bre la phrase de l’ancien gu√©rillero, qui aurait pu √™tre dr√īle si elle n’avait refl√©t√© le drame quotidien de la majorit√© des V√©n√©zu√©liens : ¬« Nous sommes mal mais nous allons bien. ¬ » Il restait encore deux ans avant la fin du mandat de Caldera, mais le peuple s’√©tait d√©j√ rendu compte que ses espoirs d’en finir avec la corruption et la mis√®re avaient √©t√© d√©finitivement trahis. Nous avons assist√© en direct au coup de gr√Ęce d√©finitif qui mit fin √ la faible l√©gitimit√© sociale que conservait encore un syst√®me fond√© sur l’alternance au pouvoir des √©lites des partis et sur la distribution client√©liste de la rente p√©troli√®re.

L’aspiration au changement

Dans ce climat politique et dans une p√©riode de conflits sociaux anim√©s par des classes moyennes constatant combien leur niveau de vie √©tait d√©vor√© par l’inflation et craignant d’aller grossir les rangs des 80 % de la population dont les revenus sont inf√©rieurs au seuil de pauvret√©, commenc√®rent √ se profiler les futurs candidats √ l’√©lection pr√©sidentielle de la fin 1998. L’√©norme popularit√© dans les premiers sondages d’Ir√®ne Saez, maire de la ville la plus riche du Venezuela et ancienne miss Univers, mit en √©vidence, entre autres, le fait que le prochain pr√©sident de la R√©publique devrait √™tre un personnage ind√©pendant sans aucun lien avec les partis politiques traditionnels. Il est int√©ressant de noter que le futur vainqueur, Hugo Chavez, ne recueillait alors, deux ans avant les √©lections, que 7 % d’opinions favorables contre 21 % d’opinions d√©favorables.

Les deux ann√©es suivantes se caract√©ris√®rent par la recherche acharn√©e par les partis traditionnels - Action d√©mocratique (AD, social-d√©mocrate) et le Comit√© d’organisation politique des √©lecteurs ind√©pendants (COPEI, social-chr√©tien) - de candidats qui, tout en √©tant ind√©pendants et sans liens avec des affaires de corruption, repr√©sentent la continuit√© du bipartisme. Les autres partis, le Mouvement vers le socialisme (MAS) et la Cause radicale, ancienne r√©f√©rence de la gauche syndicale v√©n√©zu√©lienne, h√©sitaient entre la participation ou l’appui au gouvernement Caldera qui appliquait le plan du FMI et un discours plus proche des revendications de plus en plus imp√©rieuses de leur base et de la population en g√©n√©ral. Ces tensions eurent pour cons√©quences la scission d’une aile de gauche de la Cause radicale, qui fonda Patrie pour Tous (PPT) ; et √ l’int√©rieur du MAS, les distances entre les ex-gu√©rilleros convertis au n√©olib√©ralisme et la majorit√© du parti s’amplifi√®rent.

Le paysage politique s’√©claircit beaucoup quand le COPEI choisit Ir√®ne Saez comme candidate √ la pr√©sidence, alors qu’elle avait √©t√© d√©j√ investie par Cause Radicale et √©tait en t√™te des sondages avec une avance notable. La surprise fut grande quand cette d√©cision, li√©e au manque total de charisme et d’exp√©rience politique de l’ancienne miss Univers, fit qu’en peu de
temps sa popularit√© d√©gringola √ la troisi√®me place dans l’opinion, qui continuait cependant √ se prononcer en faveur d’un candidat ind√©pendant. A cette √©poque, s’√©tait d√©j√ lanc√© dans l’ar√®ne, avec une d√©bauche de moyens incroyable, Henrique Salas R√∂mer, entrepreneur multimillionnaire qui avait laiss√© le poste de gouverneur de Caraboro, un des √‰tats les plus importants du pays, aux mains de son fils, pour postuler √ la pr√©sidence. Il se pr√©sentait comme un ind√©pendant ayant une exp√©rience de gouvernement et des relations pr√©cieuses avec le capital local et √©tranger.

Face √ ces perspectives, o√Ļ la droite pr√©sentait deux candidats, d’une part un joli visage aimable mais sans exp√©rience et de l’autre un entrepreneur transform√© en politicien, Hugo Chavez, qui √ l’√©poque avait d√©j√ r√©ussi √ mettre sur pied un embryon d’organisation au niveau national, le Mouvement Ve R√©publique, r√©ussit √ attirer l’attention d’un nombre toujours plus important de personnes et d’organisations. Avec un discours empli de citations de Bolivar et de l’√‰vangile, profond√©ment anti-imp√©rialiste et en proposant une r√©forme radicale du pays, il r√©ussit √ se rapprocher de plus en plus de ceux qui √©taient convaincus que le cycle politique inaugur√© en 1958 devait s’achever. Parmi ses soutiens, on trouvait curieusement des personnalit√©s de la droite √©conomique √ la recherche de changements profonds garantissant une s√©curit√© juridique minimale, des militaires et des anciens militaires bolivariens las des √©lites qui contr√īlent et ruinent le pays, des acteurs des mouvements sociaux ne se r√©signant pas √ abandonner la politique aux politiciens traditionnels, des syndicalistes de gauche, des catholiques de base engag√©s dans les quartiers, des chr√©tiens √©vang√©listes r√©clamant une place, des groupes r√©volutionnaires convaincus de la possibilit√© d’un profond changement, des gens de toutes sortes ayant accumul√© un profond ressentiment contre ceux qui ont trahi tant de fois leurs esp√©rances et, certainement, des opportunistes de tout bord voyant dans le nouveau mouvement une occasion pour s’enrichir.

Pouss√©s par cette identification croissante des secteurs populaires avec le discours d’Hugo Chavez, les partis de gauche pl√©biscit√®rent ceux qui demandaient de le soutenir et c’est alors que se forma la coalition de partis baptis√©e P√īle d√©mocratique (Mouvement Ve R√©publique, PPT, MAS, Parti communiste du Venezuela et un nombre infini d’organisations plus petites). Cette unit√©, outre la personnalit√© de Chavez, se fit autour de la revendication d’une Assembl√©e nationale constituante comme moyen de r√©former radicalement l’√‰tat et de lutter contre la corruption et les partis traditionnels.

Le désarroi des politiciens traditionnels

La Cause radicale, pour se d√©marquer de sa r√©cente scission, le PPT, et pour n’avoir pas cru aux chances de Chavez, adopta une attitude totalement ridicule en appuyant dans un premier temps Ir√®ne Saez puis en lui retirant son appui quand le COPEI lui accorda le sien. Finalement, elle se pr√©senta derri√®re son propre candidat, ce qui, apr√®s les √©lections, faillit lui co√ »ter son existence.

Face √ cette unit√© de la gauche, et surtout face √ la possibilit√© de plus en plus grande d’un triomphe de Chavez, les autres forces politiques, alli√©es √ de larges secteurs de l’arm√©e, des m√©dias, du gouvernement et de l’ambassade des √‰tats-Unis, mirent au point une strat√©gie de harc√®lement et d’attaque qui se traduisit par une campagne sauvage contre Hugo Chavez. Le rappel du coup d’√‰tat de 1992, l’imminence d’une dictature s’il l’emportait, la menace d’un second Cuba, d’une guerre civile, le danger d’expropriation de tous les biens, la fuite du capital √©tranger, le pr√©tendu d√©cret de fermeture des √©coles catholiques, tels furent les arguments brandis, y compris par ceux qui n’avaient pas encore propos√© de candidat, dans l’intention de terroriser une population qui semblait pr√™te √ soutenir l’ancien commandant.

Pendant ce temps, le candidat ind√©pendant de la droite, Salas R√∂mer, prouvait par ses voyages ses bonnes relations avec les √‰tats-Unis, alors que ceux-ci interdisait l’entr√©e de leur territoire √ Chavez sous pr√©texte de son pass√© de putschiste et de ses bons rapports avec Cuba. Peut-√™tre que les strat√®ges de la campagne de Salas R√∂mer ne savaient pas que chaque fois qu’ils attaquaient Chavez au nom de son pass√© de dirigeant putschiste ou de son pr√©tendu autoritarisme, ils faisaient augmenter sa cote de popularit√© au sein d’une population y compris pr√™te √ en passer par un gouvernement autoritaire pour mettre fin aux abus que la classe politique traditionnelle continuait √ commettre.

La fin de la campagne fut √©pique. Lors des √©lections des d√©put√©s et des gouverneurs, habilement s√©par√©es de la pr√©sidentielle par les partis pour √©viter l’effet d’entra√ģnement du vote Chavez et asseoir la pr√©sence de leurs dirigeants dans l’int√©rieur du pays, la premi√®re place revint au Mouvement Ve R√©publique mais le P√īle patriotique n’obtint que la majorit√© relative au Parlement. Dans une ultime tentative pour √©viter l’in√©vitable, les forces traditionnelles se s√©par√®rent de leurs propres candidats pour soutenir Salas R√∂mer, le mieux plac√© dans les sondages. Le COPEI laissa ainsi sur la touche une Ir√®ne Saez sans aucune chance et AD alla jusqu’√ expulser du parti son propre pr√©sident et candidat √ la pr√©sidence de la
R√©publique, Alvaro Ucero, qui refusait de se retirer. Tout cela, √ quelques jours de l’√©lection, alors que les bulletins de vote avec les photos des diff√©rents candidats avaient √©t√© imprim√©s !

Cette ultime volte-face eut pour r√©sultat de convaincre plusieurs votants potentiels de AD, du COPEI et de Salas R√∂mer de l’absurdit√© de voter ce choix, voire de les conduire √ donner leur suffrage √ Chavez. Ainsi, malgr√© les sondages truqu√©s, qui pr√©voyaient un r√©sultat serr√©, la victoire de Chavez fut claire et nette avec pratiquement 20 % d’avance sur Salas. A partir de ce moment, de mani√®re implacable, chaque proposition √©nonc√©e durant la campagne √©lectorale est devenue r√©alit√©.

Rapidité des événements

Cela fait moins d’un an que Chavez l’a emport√©, or beaucoup de choses ont d√©j√ chang√© au Venezuela. Les partis traditionnels, AD et le COPEI, au pouvoir durant les quarante derni√®res ann√©es, ont pratiquement disparu aujourd’hui et cherchent √ se r√©nover pour pouvoir survivre dans la nouvelle situation politique. Les syndicats traditionnels, tellement li√©s aux partis h√©g√©moniques que leurs ex√©cutifs √©taient nomm√©s par les dirigeants de ces derniers, ne servaient en fait qu’√ r√©partir des pr√©bendes et des privil√®ges. En l’absence des m√©canismes √©lectoraux auxquels √©taient soumis les partis, ces organismes √©taient des exemples parfaits du fonctionnement client√©liste de la pr√©tendue ¬« d√©mocratie exemplaire ¬ » du Venezuela. Pour la premi√®re fois depuis tr√®s longtemps, s’ouvre aujourd’hui la possibilit√© r√©elle de r√©former profond√©ment le syndicalisme et de r√©ussir √ faire exister enfin des organisations d√©mocratiques qui d√©fendent les int√©r√™ts de tous les travailleurs, y compris les 40 % du secteur informel.

L’approbation par r√©f√©rendum de l’organisation des √©lections de l’Assembl√©e nationale constituante, le 25 avril dernier, constitua l’autre avanc√©e fondamentale du processus. Malgr√© une abstention de 60 %, cette d√©cision fut approuv√©e par 90 % des votants.

La victoire √©crasante des partisans de Chavez lors des √©lections de l’Assembl√©e constituante, le 25 juillet, remportant 120 des 131 si√®ges, fut la cons√©quence logique d’un processus o√Ļ alors qu’augmentait la force de Chavez l’opposition √ ses propositions diminuait. Ceux qui n’√©taient pas d’accord avec lui n’eurent d’autre solution que d’opter pour l’abstention ou de disperser leurs voix. Ces √©lections, bien qu’elles aient √©t√© les premi√®res avec un syst√®me de listes ouvertes, servirent √ montrer les limites de la participation de la soci√©t√© civile et la n√©cessit√© de l’organisation politique pour agir.

Plus r√©cemment, la dissolution pr√©vue du Parlement, o√Ļ subsistait une majorit√© oppos√©e aux changements et le refus de certains parlementaires d’assumer un r√īle subalterne dans l’Assembl√©e constituante, servirent de pr√©texte pour pr√©senter au monde entier l’image d’un processus autoritaire allant √ l’encontre des institutions d√©mocratiques.

La d√©mission de la pr√©sidente de la Cour supr√™me de justice, √©lue par les √©lites des partis traditionnels, car elle n’avait pu √©viter le d√©mant√®lement de l’appareil judiciaire ant√©rieur par les nouveaux pouvoirs, constitua le dernier √©pisode de la liquidation rapide d’un syst√®me politique qui n’√©tait plus que l’affaire de quelques-uns aux d√©pens de la faim et de la souffrance de la majorit√© de la population v√©n√©zu√©lienne. Il est difficile de pr√©voir comment fonctionnera le nouveau syst√®me, mais il est s√ »r qu’il ne pourra gu√®re √™tre plus pernicieux pour les V√©n√©zu√©liens.

Leadership incontestable

Hugo Chavez est une personne qui ne cache pas son origine paysanne et, au contraire, s’en revendique, tout comme il revendique ses traits andins, sa condition de militaire, son pass√© putschiste, son admiration pour Fidel Castro ou le fait que les √‰tats-Unis lui aient refus√© un visa d’entr√©e. C’est une personne qui prouve qu’elle a profit√© de ses deux ann√©es d’emprisonnement, qui cite de m√©moire des hommes politiques et des penseurs, qui appelle les choses par leur nom et qui dit √ voix haute ce dont la majorit√© des gens discutent dans les quartiers. Une personne convaincue de son destin providentiel, de sa condition de dirigeant et de sa victoire finale.

Il est certain que dans le terreau culturel populaire du Venezuela et de toute l’Am√©rique latine, il est tr√®s facile qu’apparaissent ces leaderships personnels, ne pouvant √™tre transf√©r√©s ni √ une organisation ni √ un projet. Malheureusement, dans beaucoup de cas, ils s’accompagnent d’une faible participation de la population √ la vie politique, √ l’exception des grands-messes o√Ļ le dirigeant est exalt√©. Il est en revanche √©galement certain que toute direction collective que l’on veuille construire au Venezuela et tout projet politique d√©sirant aller de l’avant doivent n√©cessairement passer par l’identification de larges franges de la population soit avec une personne concr√®te, ayant un pr√©nom, un nom et une histoire, soit, comme cela a √©t√© le cas jusqu’√ nos jours, avec une pratique client√©liste qui rend plus terre √ terre les suppos√©es relations abstraites qu’entretient la politique avec les n√©cessit√©s quotidiennes des gens. Le leadership personnel et la pratique client√©liste sont des mani√®res de faire de la politique dans des cultures o√Ļ le relationnel et l’affectif comptent beaucoup plus que le monde symbolique des id√©es, des programmes et des projets. Le plus grand danger ici n’est pas tant l’accentuation du caract√®re personnel du leadership d’Hugo Chavez que le fait que ce leadership ne r√©ussisse pas √ emp√™cher la r√©apparition du syst√®me corrompu ant√©rieur, o√Ļ malgr√© l’absence de leaders charismatiques, les rouages organisationnels r√©partissaient la richesse de fa√ßon arbitraire et client√©liste.

Des mots d’ordre clairs

Outre un leadership indiscutable, le projet de changement au Venezuela a pris d√®s le d√©but une direction tr√®s claire : la liquidation du r√©gime actuel et la fondation de la Ve R√©publique √ travers une Assembl√©e nationale constituante qui r√©dige une nouvelle Constitution et redessine la r√©partition des pouvoirs. C’est la boussole qui a guid√© √ tous les instants les efforts du P√īle patriotique et de Chavez. Par ailleurs, la lutte contre la corruption et contre la pauvret√©, la d√©fense de la souverainet√© nationale et la critique du n√©olib√©ralisme furent des mots d’ordre compl√©mentaires qui ont permis aux gens de la rue de comprendre l’objectif concret de la proposition si ¬« politique ¬ » au centre du discours de Chavez. Il est √©vident qu’un but strat√©gique si g√©n√©ral a permis √ des personnes d’id√©ologies diff√©rentes de converger vers ce projet. Mais il est √©galement s√ »r que beaucoup des propositions avanc√©es par ceux qui dirigent le processus ont pour but de r√©tablir des principes fondamentaux de justice sociale. C’est un manque de rigueur seulement explicable par l’ignorance ou l’int√©r√™t politique que de mettre dans le m√™me sac, comme certains l’ont fait, Chavez, Fujimori et Banzer, tout comme d’affirmer que tel est le visage que prend la nouvelle phase du n√©olib√©ralisme dans des pays o√Ļ r√®gne une grande pauvret√©.

Mobilisation constante

Le leadership de Chavez et ses mots d’ordre clairs ont √©t√© accompagn√©s durant toute la p√©riode par une pr√©sence continue dans la rue de larges masses, plus ou moins organis√©es, exprimant leurs d√©sirs et garantissant l’irr√©versibilit√© des mesures prises.

L’application de fait par le gouvernement et son pr√©sident des mesures propos√©es durant la campagne √©lectorale qui les mena au pouvoir, sans trop s’appesantir sur les formalit√©s r√©glementaires, a √©t√© accompagn√©e d’un assentiment massif exprim√© de diff√©rentes fa√ßons. Le fait de voir le pr√©sident lui-m√™me exercer une sorte de d√©sob√©issance civile, en passant au-dessus des proc√©dures et des man uvres dilatoires des pouvoirs constitu√©s, a cr√©√© dans la population la conscience de la n√©cessit√© de prendre des risques pour pouvoir obtenir des r√©formes rapides et profondes. L’√©lite politique, bien trop habitu√©e √ usurper la repr√©sentation d’une majorit√© passive et absente, a √©t√© surprise par la fougue d’une population dont les frustrations ont √©t√© canalis√©es par l’espoir des changements qui ont d√©but√©. Au P√īle patriotique revient le m√©rite d’avoir canalis√© les profondes attentes de changement de 80 % de la population, parfois en les mobilisant et parfois en les orientant.

Participation des forces armées

On ne peut nier que la participation des forces arm√©es au processus en cours a √©t√© tr√®s significative. Il n’est pas vain d’affirmer que seuls les contacts et l’appui dont Chavez disposait √ l’int√©rieur de l’arm√©e ont √©vit√© une tentative de coup d’√‰tat imminente √ la veille des √©lections. Sa rapidit√© de man uvre et son habilet√© pour d√©manteler en peu de temps la structure militaire ant√©rieure ont fait que l’opposition aux changements soit minime √ l’int√©rieur de l’arm√©e et que celle-ci soit devenue un moteur de ces derniers.

On ne peut pas oublier non plus certaines diff√©rences entre la nature et la perception des forces arm√©es au Venezuela et dans d’autres pays d’Am√©rique latine. L’arm√©e v√©n√©zu√©lienne, contrairement √ celles d’autres pays de la r√©gion, n’a jamais √©t√© une arm√©e de classe, m√™me si elle a √ plusieurs occasions agi aux c√īt√©s des gouvernements en place en r√©primant des initiatives populaires. De plus, bien qu’elle ait √©t√© m√™l√©e √ de retentissantes affaires de corruption, sa popularit√© dans la population ne peut √™tre compar√©e qu’√ celle de l’√‰glise et est bien sup√©rieure √ celle de toute autre institution de l’√‰tat.

Il n’est donc pas surprenant que la population ait bien re√ßu la proposition du gouvernement actuel d’impliquer les forces arm√©es dans un programme civico-militaire d’urgence dans pratiquement tous les services sociaux. En cons√©quence, et certainement avec tristesse, le V√©n√©zu√©lien moyen a pu constater comment des services qui avaient totalement failli aux mains de l’administration civile ont multipli√© par dix leur efficacit√©.

Les dangers de cette omnipr√©sence militaire sont √©vidents : l√©gitimation des forces arm√©es, militarisation des relations avec l’administration, militarisation de l’enseignement √ travers l’instruction militaire dans les lyc√©es, etc. En tout cas, rien qui n’aille contre l’appr√©ciation g√©n√©rale de la majorit√© de la population. On note un aspect apparemment positif : l’annonce de la r√©duction du budget militaire pour cr√©er un fonds de d√©penses sociales.

Le d√©mant√®lement de l’opposition interne

En cons√©quence de la rapidit√© du processus, du leadership incontestable de Chavez et de l’appui massif qu’il a re√ßu, l’opposition politique est pass√©e de la disqualification, des insultes et de la diffamation au silence honteux dans certains cas ou √ la conversion enthousiaste dans d’autres. Sauf quelques rares exceptions, toute vell√©it√© d’opposition interne s’est effondr√©e face aux √©vidences qui apparaissent au fur et √ mesure qu’est d√©couverte l’ampleur de la corruption du r√©gime pr√©c√©dent.

Curieusement, c’est de la soci√©t√© civile qu’est venu le contrepoids le plus constructif, contrepoids dont le bloc dirigeant a d’ailleurs su tenir compte. Des secteurs des √‰glises catholique et √©vang√©liste, des organisations de d√©fense des droits de l’homme et y compris des organisations patronales, ont su sugg√©rer, proposer et passer des accords avec ceux qui tiennent les r√™nes du processus constituant.

Par ailleurs, la pluralit√© m√™me r√©gnant au sein du P√īle patriotique rend possible l’existence de diff√©rentes sensibilit√©s qui, tout en assumant la n√©cessit√© de r√©formes profondes, agissent comme des contrepoids mutuels. Cette pluralit√© sera certainement suffisamment riche pour garantir une nouvelle Constitution dans laquelle tout le pays pourra se retrouver.

Les int√©r√™ts de l’opposition ext√©rieure

Contrairement √ ce qui s’est pass√© pour l’opposition interne, l’opposition au processus v√©n√©zu√©lien a augment√© au-del√ des fronti√®res. Dans le meilleur des cas, ces critiques sont le fruit d’un manque complet d’informations, ou d’une analyse totalement √©trang√®re aux cl√©s culturelles v√©n√©zu√©liennes. Dans le cas des m√©dias qui fa√ßonnent l’opinion aux √‰tats-Unis et en Europe, on peut dire qu’il s’agit d’une agitation propre √ ceux qui craignent pour leurs int√©r√™ts. D’un c√īt√©, n’oublions pas que les √‰tats-Unis sont le principal acheteur du p√©trole v√©n√©zu√©lien dont, depuis un an, le prix a pratiquement doubl√©. De l’autre, ils ne veulent pas que leurs int√©r√™ts strat√©giques soient remis en cause, avec une Colombie o√Ļ ils sont impliqu√©s jusqu’au cou sur le point d’exploser, or le Venezuela a par exemple interdit leurs vols dans son espace a√©rien.

Par ailleurs, n’oublions pas que le Venezuela fut le paradis o√Ļ tous les dirigeants sociaux-d√©mocrates europ√©ens, appel√©s par Carlos Andres Perez et Felipe Gonzalez en t√™te, investirent leur capitaux accumul√©s apr√®s des ann√©es de pouvoir. Il n’est donc pas √©tonnant que des quotidiens europ√©ens de cette mouvance politique s’efforcent tant de rappeler le pass√© putschiste d’Hugo Chavez, principal responsable de la chute du r√©gime ami.

Bien que la victoire √©lectorale ne donne jamais tous les droits aux vainqueurs, elle sert √ r√©pondre √ ceux qui, depuis leurs tribunes douteuses, distribuent les titres de dictateurs ou de d√©mocrates √ droite et √ gauche et surtout vice versa. Ceux qui accordent apparemment tant d’importance √ la ¬« volont√© populaire librement exprim√©e par les urnes ¬ » devraient chercher un exemple de gouvernant qui, en moins d’un an, se soit soumis √ quatre reprises au pl√©biscite populaire et en soit sorti victorieux les deux derni√®res fois avec plus de 90 % de l’appui populaire. Curieusement, ce sont ceux qui exigent de tous des ¬« √©lections libres ¬ » qui continuent √ affirmer aujourd’hui que, malgr√© celles-ci, le Venezuela a pris le chemin de la dictature. Une fois de plus, ils prouvent qu’en r√©alit√©, les gouvernements d√©mocrates sont ceux qui gouvernent en leur faveur et les dictateurs ceux qui d√©fendent leurs int√©r√™ts de fa√ßon autonome.

Un avenir incertain

Le futur du Venezuela est certainement incertain, si tant est que cette contradiction soit possible. Les dangers sont nombreux : impossibilit√© de changements profonds, plus grande militarisation de la soci√©t√©, r√©apparition possible de la corruption √©rig√©e en syst√®me, centralisation politique, formation de nouvelles √©lites li√©es aux partis Rien que l’inconnue sur le fait de savoir si toutes ces r√©formes politiques vont se traduire par un plus grand bien-√™tre pour les 80 % de V√©n√©zu√©liens pauvres serait suffisante pour ne pas pouvoir porter un jugement d√©finitif sur ce processus.

Mais le fait d’avoir un avenir incertain peut √™tre une chance par les temps qui courent. C’est encore pire pour les pays qui, en toute certitude et sans aucun doute, peuvent pr√©voir un avenir proche o√Ļ ils seront totalement √©touff√©s par la domination des cr√©diteurs et leurs politiques d’ajustement, sans r√©elles perspectives de changement.

Ce que deviendra le processus v√©n√©zu√©lien d√©pendra en grande partie de la plus ou moins grande implication des forces qui cherchent un changement profond. Les difficult√©s sont grandes et l’√©chec sera toujours plus proche que la r√©ussite, bien que le pire √©chec serait de laisser passer cette opportunit√© en restant les bras crois√©s. Nous vivons des moments de grande politisation de la soci√©t√©, ce qui constitue un √©norme avantage pour ceux qui d√©sirent lancer et propager des id√©es nouvelles. Comme √ de rares occasions dans l’histoire d’un pays, au Venezuela, on d√©bat des bases fondamentales du nouveau syst√®me politique. Un processus constituant est toujours un moment d’√©ducation politique de la soci√©t√©, de proposition, de d√©bat, de regroupement et de lutte pour convaincre ceux qui doutaient qu’il est possible de sortir du trou. Le fait de rester sur le c√īt√© dans ces moments-l√ , en vertu de pr√©tendus crit√®res de puret√© politique, peut √™tre difficilement distingu√© des positions que d√©fend l’ancien r√©gime, c’est-√ -dire les anciens privil√©gi√©s. Ce n’est qu’ √ partir de la perspective de ceux qui ont v√©cu des d√©cennies dans le camp des perdants et n’ont donc plus rien √ perdre, depuis le camp des victimes, que l’on peut comprendre l’espoir envers ce futur si certainement incertain.

Pour cela, la seule chose √ r√©pondre aux oiseaux de mauvaise augure, qui √ force de ne jamais s’impliquer dans rien peuvent toujours dire ¬« je l’avais pr√©vu ¬ », est que le peuple v√©n√©zu√©lien a droit √ l’esp√©rance. Or au Venezuela, c’est l’√©volution actuelle qui a ouvert une porte pour cette esp√©rance. Une esp√©rance qui semblait avoir oubli√© le chemin de cette terre, auparavant prosp√®re et qui aujourd’hui se demande juste si elle a encore le droit d’exister dignement. Vivement que dans d’autres endroits, on prenne √©galement bonne note de ce qui se passe l√ -bas.

Notes:

[1Pr√©sident une premi√®re fois de 1974 √ 1979, le social-d√©mocrate Carlos Andres Perez remporta √ nouveau l’√©lection pr√©sidentielle en d√©cembre 1988. Accus√© de corruption √ l’occasion des tentatives de coup d’√‰tat militaire de f√©vrier et de novembre 1992, il fut finalement destitu√© de ses fonctions en mai 1993. Accus√© du d√©tournement de 17 millions de dollars, il a √©t√© jug√© puis emprisonn√©.

[2Rafael Caldera avait d√©j√ √©t√© pr√©sident du Venezuela entre 1969 et 1974.


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Source : Inprecor (www.inprecor.org), 1999.

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