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Venezuela
Le mouvement ouvrier dans la révolution bolivarienne

L’action d√©termin√©e du gouvernement de Hugo Chavez a √©branl√© la bureaucratie syndicale traditionnelle et permis au mouvement ouvrier de se red√©ployer. Mais la centralisation du pouvoir bolivarien et la poursuite de la d√©sindustrialisation g√©n√®rent de nouveaux d√©fis pour les travailleurs organis√©s.

par Héctor Lucena
19 avril 2007

Quels sont les rapports entre le mouvement ouvrier et la r√©volution bolivarienne ? Un premier √©l√©ment √ prendre en consid√©ration est la forte h√©t√©rog√©n√©it√© du mouvement ouvrier v√©n√©zu√©lien. Celle-ci r√©side non seulement dans la diversit√© des inscriptions id√©ologiques, mais aussi dans la grande vari√©t√© des activit√©s productives existant au Venezuela, des entreprises financi√®res ou de technologie de pointe √ la multitude de petites activit√©s de survie. Ne perdons pas de vue non plus que les relations entre le mouvement ouvrier et l’√‰tat ne sont pas la seule dimension √ partir de laquelle le premier d√©finit ses pratiques, les rapports qu’il entretient avec le patronat et les employeurs en g√©n√©ral occupent une place tout aussi centrale dans son existence.

Les rapports entre le mouvement des travailleurs et la r√©volution bolivarienne sont faits d’accords et de d√©saccords suivant les propositions du gouvernement, qui sont tant√īt jug√©es comme des ¬« avanc√©es ¬ », tant√īt comme des ¬« reculs ¬ » par les travailleurs organis√©s. Par ailleurs, le gouvernement fait r√©guli√®rement preuve d’inconstance, tant√īt il lance des projets qu’il abandonne aussit√īt, tant√īt il fait la sourde oreille aux propositions du mouvement ouvrier. Enfin, il existe aussi par ailleurs des avanc√©es notables au sein du monde du travail, r√©alis√©es ind√©pendamment de l’action des autorit√©s.

Des transformations de fond

A la veille de l’arriv√©e au pouvoir de Hugo Chavez, l’√©tat du syndicalisme v√©n√©zu√©lien n’incitait gu√®re √ l’optimisme. Depuis le fameux vendredi noir de 1983, les salaires se d√©t√©rioraient, le taux de ch√īmage se maintenait au-dessus des 10% et on assistait, √ ses marges, √ une forte croissance du secteur informel. Les cat√©gories professionnelles ayant r√©ussi √ pr√©server leurs acquis sociaux se comptaient sur les doigts d’une main. Aussi Chavez, le candidat pr√©sidentiel de 1998, fut-il soutenu avec enthousiasme par de larges secteurs du mouvement ouvrier lorsqu’il annon√ßa son intention de s’attaquer au syndicat majoritaire, la Conf√©d√©ration des travailleurs du Venezuela (CTV - Confederaci√≥n de Trabajadores de Venezuela).

Les entrepreneurs eux-m√™mes y voyaient une mani√®re d’affaiblir un peu plus le mouvement des travailleurs, bien que le bureaucratisme de la CTV avait s√©rieusement entam√© sa capacit√© de mobilisation. Arriv√© au pouvoir, Chavez mit en œuvre les mesures annonc√©es qui p√©nalisaient fortement la CTV : suspension du financement public, suppression des postes de directeurs du travail dans les organismes publiques, annulation des directives syndicales dans toute la structure, convocation et r√©alisation d’un r√©f√©rendum syndical et soumission des √©lections syndicales au Conseil national √©lectoral.

Si les √©lections successives tenues dans un court laps de temps permirent au ¬« chavisme ¬ » de d√©montrer sa puissance √©lectorale, le r√©f√©rendum et les √©lections syndicales se sont r√©v√©l√©es √™tre un bien mauvais calcul. La CTV su retourner la situation √ son avantage, s’enhardit et se joignit au patronat et aux partis d’opposition pour organiser une s√©rie de mobilisations surprenantes par leurs dimensions. Mais le mouvement de travailleurs ne se limitait pas √ la seule CTV, il existait d’autres expressions syndicales dans des centrales alternatives, dans des syndicats non conf√©d√©r√©s, et il y avait m√™me au sein de la CTV des syndicats en d√©saccord ouvert avec les dirigeants de la conf√©d√©ration. Les rapports entre la CTV et le patronat apparaissant de plus en plus contre nature, un nouveau syndicat finit par voir le jour en 2003, l’Union nationale des travailleurs (UNT - Uni√≥n Nacional de los Trabajadores), avec pour objectif explicite d’√™tre l’interlocuteur du gouvernement.

Jusqu’√ ce stade, l’action gouvernementale avait avant tout √©t√© guid√©e par la volont√© de provoquer un climat propice aux r√©alignements dans le mouvement syndical. Et de fait, les coups port√©s √ la structure syndicale bureaucratique de la CTV ont permis aux forces syndicales de gauche, longuement contenues par la direction, de gagner en marge de manœuvre, de m√™me qu’ils ont pouss√© certains dirigeants syndicaux des partis sociaux-d√©mocrates et sociaux-chr√©tiens √ laisser la CTV pour l’UNT.

Cette phase est donc caract√©ris√©e par un renforcement du mouvement des travailleurs, qui a progressivement retrouv√© sa capacit√© de mobilisation. La relation conflictuelle entre le gouvernement et le patronat, avant et apr√®s le coup d’√‰tat d’avril 2002, a permis au mouvement des travailleurs de se d√©velopper sans craindre de voir se former la traditionnelle alliance entre entrepreneurs et institutions publiques pour contrer leur action. Cette configuration a √©t√© d√©terminante pour le red√©ploiement du mouvement.

Les principales mesures politiques et √©conomiques adopt√©es par le gouvernement Chavez ont √©t√© appuy√©es par le mouvement syndical. Cependant, l’orientation centralisatrice et pr√©sidentialiste du pouvoir est telle que l’UNT est souvent mise devant le fait accompli. La politique salariale, l’√©laboration des lois ou encore la gestion des principales entreprises publiques sont appuy√©es par l’UNT apr√®s avoir √©t√© d√©cid√©es dans d’autres sph√®res. Le r√īle du mouvement est d’y ajouter apr√®s coup l’enthousiasme, les gens dans la rue et les calicots...

Risques et nouveaux problèmes

Au Venezuela, le mouvement syndical √©volue actuellement dans un contexte √©conomique qui lui est d√©favorable, car l’appareil productif s’est consid√©rablement r√©duit ces derni√®res ann√©es. Dans une p√©riode de restructuration des entreprises qui rend plus difficiles les possibilit√©s d’organisation des travailleurs, cette reprise du mouvement syndical ne va pas sans poser probl√®me. Le Venezuela de la r√©volution chaviste a consid√©rablement accru sa d√©pendance vis-√ -vis de son p√©trole, le processus continu de d√©sindustrialisation s’est poursuivi et la plupart des emplois qui ont √©t√© cr√©√©s par les financements publics l’ont √©t√© dans des petites ou micro-entreprises ou dans des coop√©ratives, se substituant aux emplois syndiqu√©s et contractualis√©s collectivement.

Or, dans ces petites entreprises, les possibilit√©s de syndicalisation sont r√©duites, car le syndicalisme v√©n√©zu√©lien est avant tout un syndicalisme par entreprise et qu’un minimum de conditions mat√©rielles doivent √™tre r√©unies pour garantir la survie d’une organisation syndicale. Qui plus est, comme ces micro-entreprises et coop√©ratives sont politiquement et financi√®rement privil√©gi√©es dans l’obtention de march√©s publics (pour √™tre consid√©r√©es comme des ¬« organisations √©conomiquement prioritaires ¬ »), beaucoup d’entreprises priv√©es et publiques se travestissent en coop√©ratives sans pour autant respecter les droits des travailleurs. Enfin, ces processus d’obtention de subsides publics sont souvent entach√©s de corruption. Il s’agit donc d’un s√©rieux d√©fi pour le mouvement des travailleurs.

Jouissant d’un revenu √©norme et g√©rant des quantit√©s d’argent astronomiques, le p√©tro-Etat v√©n√©zu√©lien est tentaculaire. Ce sont les organismes publics qui ex√©cutent les transformations engag√©es par la r√©volution bolivarienne et des programmes sont mis en route dans les domaines les plus vari√©s. C’est donc avant tout l’emploi public qui a augment√© ces derni√®res ann√©es : il repr√©sente aujourd’hui 1,6 million de postes de travail. Mais une partie des mesures prises en mati√®re de relations de travail ne donnent pas tous leurs effets dans ces organismes publics. Sans aucun doute, les mesures n√©olib√©rales comme les privatisations ou la flexibilisation du travail ont √©t√© interrompues, mais le ph√©nom√®ne du ¬« coop√©rativisme ¬ » domin√© par la mont√©e d’un pseudo-coop√©rativisme et le fait que les mesures prises √ l’encontre de la flexibilisation du travail ne s’√©tendent pas aux emplois publics (qui concernent pourtant la majorit√© des travailleurs formels) limitent singuli√®rement l’efficacit√© du mouvement des travailleurs.

Revendications, espaces de production et espaces de vie

L’√©largissement ces derni√®res ann√©es des espaces de luttes revendicatives constitue un autre d√©fi important pour le renforcement du mouvement ouvrier v√©n√©zu√©lien. Par le pass√©, les travailleurs consid√©raient l’espace productif comme le seul espace l√©gitime de revendications, c’√©tait le lieu o√Ļ les syndicats √©laboraient leurs plateformes et luttaient pour les concr√©tiser. Mais l’espace quotidien - la communaut√©, le quartier o√Ļ vivent les travailleurs - restait silencieux, malgr√© la d√©t√©rioration des infrastructures, la d√©gradation des conditions de vie, la carence de services publics et l’ins√©curit√©. Aujourd’hui, des organisations sociales communautaires exercent une forte activit√© revendicative sur ce terrain.

Or, pour les travailleurs v√©n√©zu√©liens actifs dans le secteur informel (la majorit√©), o√Ļ l’espace productif est marqu√© par l’ind√©termination, la volatilit√© ou encore l’instabilit√©, cet espace de vie est l’espace central, car ils d√©pendent des activit√©s √©conomiques que g√©n√®rent le quartier ou la communaut√© pour survivre. Il est important pour le mouvement syndical d’investir cet espace, car il est potentiellement un espace de convergence entre les travailleurs des secteurs modernes et ceux qui s’activent dans le secteur informel, plus difficiles √ organiser par la voie productive.


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Source : Etat des r√©sistances dans le Sud - 2007, Alternatives Sud n¬°4/2006 : http://www.cetri.be.

Traduction : Laurent Delcourt.

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