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Equateur
Incertitudes aux portes du changement

L’Am√©rique latine est aujourd’hui le th√©√Ętre d’un conflit sur l’avenir de la ¬« longue nuit n√©olib√©rale ¬ ». De fait, si le gouvernement √©quatorien n’est pas celui de la Bolivie ou du Venezuela, il n’en est pas moins vrai que ses perspectives et ses possibilit√©s ne peuvent que se comprendre dans le cadre de luttes et de l’articulation des forces.

par Mario Unda
25 octobre 2007

Les vicissitudes de la corr√©lation de forces entre le gouvernement et l’opposition

Le triomphe de Rafael Correa au deuxième tour des élections de novembre 2006 a représenté un tournant évident dans le rapport de forces, qui, depuis lors, a connu deux temps.

Le premier temps a √©t√© caract√©ris√© par l’offensive du gouvernement  : les groupes dominants et leurs partis politiques ont subi une lourde d√©faite, qui s’est accentu√©e avec la consultation populaire du 15 avril, lorsque le peuple approuva la convocation d’une assembl√©e constituante [1]. Mais, √ partir de ce moment, un deuxi√®me temps a commenc√©, caract√©ris√©, au contraire, par l’offensive massive de la droite et des associations patronales, qui ont r√©ussi √ inverser la tendance et √ r√©cup√©rer du terrain. Nous sommes maintenant dans une p√©riode de transition : le 30 septembre, les √©lections √ l’Assembl√©e constituante [ont marqu√©] le d√©but d’un troisi√®me temps [2] qui sera d√©terminant pour la plupart des √©v√©nements ult√©rieurs.

Jusqu’√ aujourd’hui, les vicissitudes de la corr√©lation de forces entre le gouvernement et l’opposition des droites ont surd√©termin√© le champ de la conflictualit√© sociale et politique, faisant de l’ombre aux actions des mouvements sociaux. Des d√©saccords ont pourtant vu le jour entre eux et le r√©gime au cours du deuxi√®me temps.

Le conflit et ses acteurs

Du point de vue des acteurs, le conflit se d√©veloppe dans trois champs. Le conflit avec les acteurs politiques a √©t√© le premier √ √©clater. Correa s’√©tait abstenu de pr√©senter des candidats au Congr√®s, ce qui lui avait permis d’augmenter les intentions de vote en sa faveur lors de la campagne √©lectorale [pr√©sidentielle et l√©gislative en 2006, ndlr], mais cette d√©cision le mit dans une situation de gouvernabilit√© pr√©caire.

Le Parti Social Chr√©tien (PSC), l’Union D√©mocrate Chr√©tienne (UDC), le Parti Soci√©t√© Patriotique (PSP) et le Parti R√©novateur Ind√©pendant d’Action Nationale (PRIAN), soit le noyau de la traditionnelle particratie et des populismes r√©cents, se sont unis dans l’opposition. Les uns et les autres ont √©t√© fort affect√©s par le vote populaire au premier et, surtout, au deuxi√®me tours des √©lections. Pour la population, ces partis sont intimement li√©s √ la crise institutionnelle de la d√©mocratie repr√©sentative et de ses instruments. Leur chute repr√©sente la fin de la p√©riode commenc√©e en 1978 avec ce que l’on a appel√© le ¬« retour √ la d√©mocratie ¬ ». Une opposition intransigeante au gouvernement appara√ģt comme un moyen de regrouper les forces dispers√©es et vaincues, de r√©instaurer leur contr√īle id√©ologique sur des secteurs de la population et d’arr√™ter la lutte interne pour l’h√©g√©monie √ droite.

Mais les calculs de cette opposition n’ont pas uniquement √ voir avec l’arithm√©tique √©lectorale. Il s’agit de partis directement li√©s aux grands groupes √©conomiques (le PRIAN et le PASC surtout sur la c√īte ; l’UDC dans les Andes) ; leur ardeur d’opposants refl√®te essentiellement des inqui√©tudes des groupes dominants.

Afin de r√©cup√©rer les espaces perdus et de se recomposer, ces partis se sont lanc√©s dans l’opposition. Ils l’ont fait, surtout, du Parlement, qu’ils contr√īlaient, et des institutions publiques dont la composition d√©pend du celui-ci : le Tribunal Supr√™me √‰lectoral (TSE), le Tribunal Constitutionnel (TC)… Leur volont√© de paralyser et d’user le gouvernement devint manifeste dans la discussion sur l’appel √ la consultation populaire pour la mise en place d’une assembl√©e constituante : ils firent durer le d√©bat, avec pour objectif de stopper cette initiative. Enhardis, ils commirent une erreur : ils ¬« substitu√®rent ¬ » le pr√©sident du TSE quand celui-ci vota en faveur de la r√©alisation de la consultation, mais ils n’√©taient pas l√©galement apte √ le faire. En r√©ponse, une nouvelle majorit√© au TSE destitua une cinquantaine de l√©gislateurs, accus√©s d’obstruer le processus √©lectoral, et elle √©tait l√©galement apte √ cela.

N√©anmoins, le triomphe du gouvernement fut √©ph√©m√®re. La nouvelle majorit√©, constitu√©e de d√©put√©s suppl√©ants de ceux destitu√©s par le TSE, revint au bercail de l’opposition d√®s qu’il fut question de deux propositions sensibles pour les groupes dominants : la provincialisation de Santa Elena (qui aurait retir√© une base √©lectorale au PSC et au PRIAN) et la baisse des int√©r√™ts per√ßus par le syst√®me financier (contre laquelle le secteur bancaire r√©sistait ouvertement). A ce moment-l√ , on put, en outre, constater que les formations politiques sociales-d√©mocrates √©taient beaucoup plus proches des int√©r√™ts des groupes dominants que d’un projet r√©formiste : la Gauche d√©mocratique (ID, Izquierda Democr√°tica) et le R√©seau √‰thique et D√©mocratique (RED, Red Etica y Democr√°tica) ajout√®rent leurs voix √ celles du secteur bancaire et adopt√®rent le discours belliqueux des partis qui les avaient pr√©c√©d√©s dans l’opposition. Ils en sont m√™me arriver √ annoncer un proc√®s politique du pr√©sident.

Le gouvernement, √ nouveau en conflit avec le Parlement, a r√©it√©r√© sa proposition que l’Assembl√©e constituante dissolve le Congr√®s.

Le conflit avec les chefs d’entreprise est la toile de fond des manœuvres politiques. Les patrons ont fini par se rallier au programme n√©olib√©ral au milieu des ann√©es 80, apr√®s l’imposition des premi√®res ¬« mesures d’ajustement structurel ¬ » par le Fonds Mon√©taire International (FMI) et la Banque mondiale au travers de l’Etat. Depuis lors, ils n’on cess√© de soutenir l’application d’un tel programme avec un v√©ritable fondamentalisme. Tandis que l’effondrement des organisations politiques se faisait de plus en plus criant, les associations patronales et les chefs d’entreprise eux-m√™mes se sont empar√©s de la d√©fense publique du programme n√©olib√©ral : les diff√©rentes artifices de la flexibilit√© du travail, le gel des salaires, la lib√©ration des contr√īles pour le capital, la signature du trait√© de libre-√©change avec les Etats-Unis, etc., et ses annexes politiques (comme la concession de la base militaire de Manta).

Dans un premier temps, ils firent mine d’√™tre de ¬« bons conseillers ¬ » mais d√®s qu’il devint manifeste que les politiques gouvernementales n’allaient pas dans le sens de la continuit√© n√©olib√©rale, ils aiguis√®rent leurs armes. Le projet de provincialisation de Santa Elena fut l’occasion de confirmer l’union politico-patronale des classes dominantes. Le projet sur les int√©r√™ts et les commissions du secteur bancaire fut consid√©r√© comme un acte de guerre. Apparitions publiques, interventions dans les journaux t√©l√©vis√©s, communiqu√©s de presse, rumeurs, augmentation de prix, cabales dirig√©es contre les membres du Congr√®s : leur r√©pertoire d’actions fut tr√®s large, bien que fort peu original. Le secteur bancaire et, en g√©n√©ral, les corporations patronales prirent les habits de l’opposition politique et firent bien comprendre qu’aucune r√©forme ne serait tol√©r√©e.

Le conflit avec les m√©dias [3] est √ peine une s√©quence des conflits ant√©rieurs, mais on veut le pr√©senter comme un conflit ¬« non politique ¬ ». Ceci √©tant dit, l’attitude irr√©fl√©chie du gouvernement (et du pr√©sident lui-m√™me), qui a fait des d√©clarations hors de propos, fut l’excuse parfaite pour l’offensive des grands m√©dias. Il suffit de jeter un rapide coup d’œil aux √©ditoriaux des journaux les plus vendus, et d’√©couter en plus les contenus √©ditoriaux des journaux t√©l√©vis√©s pour v√©rifier comment, face √ l’effondrement des partis et des institutions proprement politiques, les corporations patronales et les m√©dias ont ouvertement pris le r√īle de parti de l’opposition, en donnant de l’ampleur aux scandales et en exag√©rant le tout par des interpr√©tations int√©ress√©es.

Les incertitudes des mouvements sociaux

Le gouvernement est en conflit avec les groupes de pouvoir. Mais cette situation n’a pourtant pas abouti √ une alliance politico-sociale avec les mouvements sociaux qui, depuis vingt ans, r√©sistent √ la mise en oeuvre et √ l’approfondissement du mod√®le n√©olib√©ral.

Le gouvernement aurait pu profiter de l’ex√©cution de ses politiques sociales pour rapprocher les mouvements de son projet et les renforcer au passage ; il n’a pas voulu franchir le pas. Il aurait pu profiter de ses luttes avec les groupes dominants pour encourager la mobilisation massive des mouvements et faire reculer les tenants du pouvoir et de l’argent ; il ne l’a pas fait non plus. Il aurait pu, enfin, profiter des √©lections √ l’Assembl√©e constituante comme d’un m√©canisme pour cr√©er et renforcer un large espace de rencontre entre toutes les forces politiques et sociales qui aspirent au changement ; il n’a pas franchi ce pas. Les seules alliances qu’il a conclues, il les a pass√©es avec des groupes mineurs, dont la repr√©sentation et l’importance nationales sont faibles.

Dans ces circonstances, le d√©fi du gouvernement est clair : face aux groupes de pouvoir et aux partis qui les repr√©sentent, il doit s’armer d’une base sociale. Mais il veut une base qui lui soit propre ; les mouvements sociaux sont donc per√ßus comme une concurrence ind√©sirable – d’autant plus ind√©sirable qu’ils sont forts et qu’ils aspirent √ maintenir leur ind√©pendance politique. Le gouvernement est en conflit pour constituer sa base sociale non seulement avec les partis populistes et la droite, mais aussi avec les mouvements sociaux et les gauches.

Par ailleurs, attach√© √ son discours citoyenniste, il ne semble pas tr√®s √ l’aise face √ des espaces organis√©s ayant une certaine repr√©sentativit√© sociale. Enfin, le discours de la citoyennet√© a √©galement l’inutile pr√©tention de vouloir occulter la confrontation entre classes sociales.

Face √ cette situation, l’attitude des mouvements n’a pas non plus √©t√© tr√®s lucide. Tandis que les bases des organisations adoptent en g√©n√©ral une attitude prudente d’attente, la direction oscille entre, d’une part, le suivisme du gouvernement et l’auto-cooptation, et, d’autre part, des discours d’opposition radicale qui, √ certains moments, ne se sont pas clairement distingu√©s de ceux de l’opposition de droite, des corporations patronales et de leurs porte-parole des m√©dias.

Quand il est devenu √©vident que le gouvernement ne souhaitait pas cr√©er un espace de rencontre politique et social pour le changement, les mouvements sociaux et les gauches se sont laiss√©s gagner par une dynamique de dispersion et de fragmentation, que les ambitions et les vanit√©s sont venues alimenter. (…) Les perspectives sont donc devenues incertaines. (…) La corr√©lation de forces qui sortira [des √©lections √ l’Assembl√©e constituante, ndlr] donnera le ton des √©v√©nements √ venir.

Mais, pendant ce temps, un axe de conflictualit√© commence √ se profiler au-del√ des conjonctures gouvernementales et qui, pour le moment, semble √™tre porteur d’une possible mobilisation populaire ind√©pendante : les ressources naturelles, l’eau et la terre.
Au centre du conflit, il y a les extractions mini√®res : ces derni√®res ann√©es, des concessions ont √©t√© octroy√©es pour de grandes territoires, surtout dans les Andes, sur des terres o√Ļ des communaut√©s indig√®nes et des villages sont install√©s ou se trouvent √ proximit√©.
Les mobilisations cherchent √ faire annuler les concessions et √ d√©fendre la terre et l’eau. Mais il s’agit aussi d’une d√©fense des communaut√©s : pour obtenir des concessions, les compagnies mini√®res provoquent des diff√©rends et des divisions au sein des communaut√©s, se d√©brouillant pour qu’un secteur soutienne l’exploitation mini√®re en √©change de quelques avantages ou b√©n√©fices personnels. Les mobilisations paysannes et indig√®nes ont √©t√© fermes et, face √ elles, le gouvernement a opt√© pour faire cause commune avec les compagnies, ce qui a produit de durs affrontements entre les manifestants et les forces r√©pressives. Ici, le r√©gime a mis de c√īt√© son opposition au mod√®le n√©olib√©ral et sa revendication de la souverainet√© pour s’abriter derri√®re une rh√©torique productiviste de d√©veloppement.

Ainsi, les limites du gouvernement se r√©v√®lent clairement dans le conflit qui oppose les compagnies mini√®res transnationales et les communaut√©s paysannes et indig√®nes. Cependant, les limites du mouvement populaire sont √©galement manifestes : il a g√©n√©ralement abandonn√© ceux qui r√©sistent √ la violence du capital transnational. Mais ces conclusions sont encore floues dans la conscience sociale : l’expression politique du conflit entre le gouvernement et la droite les rend encore opaque.

Un jeu de conflictualit√© √ trois groupes

En r√©sum√©, un jeu de conflictualit√© √ trois groupes se profile : d’un c√īt√© un gouvernement plus ou moins nationaliste et ¬« d√©veloppementiste ¬ », repr√©sentant une alliance entre les couches politis√©es des classes moyennes qui ont mal v√©cu l’h√©g√©monie oligarchique et des secteurs patronaux plus ou moins √ l’√©cart du mod√®le n√©olib√©ral, et, d’autre part, les groupes patronaux et de droite qui ont contr√īl√© l’Etat pendant les 30 ans de ¬« d√©mocratie ¬ ».

Le conflit entre eux accapare l’avant de la sc√®ne et presque toute l’attention de la population. C’est d√ », en partie, aux dynamiques r√©elles des enjeux actuels ; mais c’est aussi le fait des acteurs eux-m√™mes qui cr√©ent cette apparence : ils sont int√©ress√©s par cr√©er une polarisation excluant tous les autres acteurs et possibilit√©s.

M√™me dans ces conditions, une mobilisation populaire ind√©pendante persiste, bien qu’elle soit affaiblie, fragment√©e et tendue par le conflit entre le gouvernement et l’opposition patronale, qui tente de se maintenir et de se reconstituer. Malheureusement, cette mobilisation r√©ussira difficilement √ s’exprimer de fa√ßon significative dans la prochaine assembl√©e constituante : les gauches ont abandonn√© la tache de construire un camp politique permettant aux luttes sociales de se rencontrer de fa√ßon autonome. Et c’est √ cela qu’il faudra faire face, quel que soit le r√©sultat √©lectoral du 30 septembre.

Notes:

[1[NDLR] Le 15 avril dernier, les Equatoriens avaient pl√©biscit√© le principe d’une constituante par plus de 80% des suffrages.

[2[NDLR] Cet article a √©t√© publi√© en espagnol en ao√ »t 2007, soit avant l’√©lection des membres de l’assembl√©e constituante. On sait maintenant que la coalition ¬« Acuerdo Pa√≠s ¬ » du pr√©sident Correa b√©n√©ficiera d’une large majorit√© au sein de cette instance suite √ sa victoire incontestable du 30 septembre dernier.

[3[NDLR] Lire √ ce sujet l’article de Eduardo Tamayo, Les m√©dias contre la ¬« r√©volution citoyenne ¬ », Alai / RISAL, ao√ »t 2007.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : ALAI, Am√©rica Latina en Movimiento (http://alainet.org/), ao√ »t 2007.

Traduction : Marie-Anne Dubosc, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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