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R√©flexions √ partir de Walter Benjamin
Le point de vue des vaincus dans l’histoire de l’Am√©rique latine
par Michael Löwy
3 septembre 2007

Nous sommes habitu√©s √ classer les diff√©rentes philosophies de l’histoire selon leur caract√®re progressiste ou conservateur, r√©volutionnaire ou nostalgique du pass√©. Walter Benjamin √©chappe √ ces classifications. C’est un critique r√©volutionnaire de la philosophie du progr√®s, un romantique adversaire du conservatisme, un nostalgique du pass√© qui r√™ve de l’avenir, un mat√©rialiste fascin√© par la th√©ologie. Il est, au sens strict du mot, inclassable. Il se r√©clamait, depuis 1924, du mat√©rialisme historique, mais sa lecture de Marx, nourrie de romantisme allemand et de messianisme juif, √©tait tout √ fait h√©t√©rodoxe.

La formulation la plus √©tonnante et radicale de la nouvelle philosophie de l’histoire de Walter Benjamin se trouve sans doute dans les th√®ses Sur le concept d’histoire - r√©dig√©es, comme l’on sait, en 1940, peu avant son suicide √ Port Bou, ultime recours pour √©chapper √ la Gestapo. Il s’agit, il me semble, d’un des documents les plus importants de la pens√©e critique depuis les Th√®ses sur Feuerbach de Marx (1845). L’exigence fondamentale de Benjamin dans ce document, c’est d’√©crire l’histoire ¬« √ rebrousse poil ¬ », c’est-√ -dire du point de vue des vaincus - contre la tradition conformiste de l’historicisme allemand dont les partisans entrent toujours ¬« en empathie avec le vainqueur ¬ » (Th√®se VII, W. Benjamin, 2000, p. 432).

Il va de soi que le mot ¬« vainqueur ¬ » ne fait pas r√©f√©rence, pour Benjamin, aux batailles ou aux guerres habituelles, mais √ la guerre des classes dans laquelle l’un des camps, la classe dirigeante, ¬« n’a pas fini de triompher ¬ » (Th√®se VII) sur les opprim√©s - depuis Spartacus, le gladiateur rebelle, jusqu’au groupe Spartacus de Rosa Luxemburg, et depuis l’Imperium romain jusqu’au Tertium Imperium hitl√©rien.

L’historicisme s’identifie emphatiquement (Einf√ľhlung) aux classes dominantes. Il voit l’histoire comme une succession glorieuse de hauts faits politiques et militaires. En faisant l’√©loge des puissants et en leur rendant hommage, il leur conf√®re le statut d’h√©ritiers de l’histoire pass√©e. En d’autres termes, il participe - comme ces personnages qui √©l√®vent la couronne de lauriers au-dessus de la t√™te du vainqueur - √ ¬« ce cort√®ge triomphal o√Ļ les ma√ģtres d’aujourd’hui marchent sur les corps des vaincus ¬ » (Th√®se VII). Le butin qu’on porte dans ce cort√®ge est ce qu’on appelle les ¬« biens culturels ¬ ». Il ne faut pas oublier, souligne Benjamin, l’origine de ces biens : ¬« chaque t√©moignage de culture est en m√™me temps un t√©moignage de barbarie ¬ » (Th√®se VII). Ainsi les pyramides d’Egypte, construites par les esclaves h√©breux, ou le Palais de Cortez √ Cuernavaca, par les indiens asservis.

La critique que Benjamin formule √ l’encontre de l’historicisme s’inspire de la philosophie marxiste de l’histoire, mais elle a aussi une origine nietzsch√©enne. Dans une de ses oeuvres de jeunesse, De l’utilit√© et de l’inconv√©nient de l’histoire (cit√©e dans la Th√®se XII), Nietzsche tourne en ridicule l’ ¬« admiration nue du succ√®s ¬ » des historicistes, leur ¬« idol√Ętrie pour le factuel ¬ » (G√∂tzerdienste des Tats√§chlichen) et leur tendance √ s’incliner devant la ¬« puissance de l’histoire ¬ ». Puisque le Diable est le ma√ģtre du succ√®s et du progr√®s, la v√©ritable vertu consiste √ se dresser contre la tyrannie de la r√©alit√© et √ nager contre le courant historique (Nietzsche, 1982, pp. 81, 82, 96).

Il existe un lien √©vident entre ce pamphlet nietzsch√©en et l’exhortation de Benjamin √ √©crire l’histoire gegen den Strich. Mais les diff√©rences ne sont pas moins importantes : alors que la critique de Nietzsche contre l’historicisme se fait au nom de la ¬« Vie ¬ » ou de l’ ¬« Individu h√©ro√Įque ¬ », celle de Benjamin parle au nom des vaincus. En tant que marxiste, ce dernier se situe aux antipodes de l’√©litisme aristocratique du premier et choisit de s’identifier avec les ¬« damn√©s de la terre ¬ », ceux qui sont couch√©s sous les roues de ces chars majestueux et magnifiques appel√©s Civilisation ou Progr√®s.

Les luttes de lib√©ration du pr√©sent, insiste Benjamin (Th√®se XII) s’inspirent dans le sacrifice des g√©n√©rations vaincues, dans la m√©moire des martyrs du pass√©. Traduisant cela en termes de l’histoire moderne de l’Am√©rique latine : la m√©moire de Cuhahutemoc, Tupac Amaru, Zumbi dos Palmares, Jos√© Marti, Emiliano Zapata, Augusto Sandino, Farabundo Marti...

La proposition de Benjamin sugg√®re une nouvelle m√©thode, une nouvelle approche, une perspective ¬« par en-bas ¬ », qui peut s’appliquer sur tous les champs de la science sociale : l’histoire, l’anthropologie, la science politique.

Benjamin s’est tr√®s peu occup√© de l’histoire de l’Am√©rique latine. Cependant, on trouve une impressionnante critique de la Conqu√™te ib√©rique dans un texte tr√®s court mais extr√™mement int√©ressant, qui a √©t√© compl√®tement oubli√© par les critiques et les sp√©cialistes de son œuvre : le compte-rendu qu’il a publi√© en 1929 sur l’ouvrage de Marcel Brion au sujet de Bartolom√© de Las Casas, le c√©l√®bre √©v√™que qui avait pris, au Mexique, la d√©fense des indiens. Il s’agit du livre de Marcel Brion, Bartholom√© de Las Casas. ¬« P√®re des Indiens ¬ », Paris, Plon, 1928, et la recension de Benjamin est paru dans la revue allemande Die Literarische Welt, le 21 juin 1929. La Conqu√™te, ce premier chapitre de l’histoire coloniale europ√©enne, √©crit Benjamin, ¬« a transform√© le monde r√©cemment conquis dans une chambre de tortures ¬ ». Les actions de la ¬« soldatesque hispanique ¬ » ont cr√©√© une nouvelle configuration de l’esprit (Geistesverfassung) ¬« que l’on ne peut pas se repr√©senter sans horreur (Grauen) ¬ ». Comme toute colonisation, celle du nouveau continent avait ses raisons √©conomiques - les immenses tr√©sors d’or et d’argent des Am√©riques - mais les th√©ologiens officiels ont essay√© de la justifier avec des arguments juridico-religieux : ¬« L’Am√©rique est un bien sans propri√©taires ; la soumission est une condition de la mission ; intervenir contre les sacrifices humains des Mexicains est un devoir chr√©tien ¬ ». Bartolom√© de Las Casas, ¬« un combattant h√©ro√Įque dans la plus expos√©e des positions ¬ », a lutt√© pour la cause des peuples indig√®nes, en affrontant, lors de la c√©l√®bre querelle de Valladolid (1550), le chroniqueur et courtisan Sepulveda, ¬« le th√©oricien de la raison d’Etat ¬ » ; il a finalement r√©ussi √ obtenir du roi d’Espagne l’abolition de l’esclavage et de la ¬« encomienda ¬ » (forme d’asservissement) - mesures qui n’ont jamais √©t√© effectivement appliqu√©es dans les Am√©riques. Nous observons ici, souligne Benjamin, une dialectique historique dans le champ de la morale : ¬« au nom du christianisme un cur√© s’oppose aux atrocit√©s (Greuel) qui sont commises au nom du catholicisme ¬ » - de la m√™me fa√ßon qu’un autre cur√©, Sahagun, a sauv√© dans son œuvre l’h√©ritage indien d√©truit sous le parrainage du catholicisme (W. Benjamin, 1980, pp. 180-181).

M√™me s’il ne s’agit que d’un petit compte-rendu, le texte de Benjamin est une fascinante application de sa m√©thode - interpr√©ter l’histoire du point de vue des vaincus, en utilisant le mat√©rialisme historique - au pass√© de l’Am√©rique latine. Notable aussi est sa remarque sur la dialectique culturelle du catholicisme, presque une intuition de la future th√©ologie de la lib√©ration...

1492-1992

Un exemple latino-am√©ricain r√©cent permet d’illustrer la signification de l’exigence m√©thodologique de ¬« brosser l’histoire √ rebrousse poil ¬ » : les c√©l√©brations du Cinqui√®me Centenaire de la ¬« D√©couverte des Am√©riques ¬ » par Christophe Colomb (1492-1992). Les festivit√©s politico-culturelles organis√©es par les Etats, les Eglises ou l’initiative priv√©e sont des manifestations typiques de ce que Benjamin appelait l’empathie avec les vainqueurs - ici les Conquistadores du XVIe si√®cle - une Einf√ľhlung qui b√©n√©ficie invariablement aux puissants d’aujourd’hui : les √©lites financi√®res et politiques, locales et multinationales, qui ont h√©rit√© le pouvoir des anciens colonisateurs ib√©riques.

Ecrire l’histoire √ ¬« contresens ¬ » - une autre expression qu’utilise Benjamin - signifie rejeter toute identification affective avec les h√©ros officiels du Cinqui√®me Centenaire : les conqu√©rants et missionnaires, les puissances europ√©ennes qui pr√©tendent avoir apport√© ¬« religion, culture et civilisation aux indiens sauvages ¬ ». Cela implique aussi de consid√©rer chaque monument de la culture coloniale - par exemple les superbes cath√©drales de Mexico ou de Lima - comme √©tant aussi des documents de barbarie (Th√®se VII ¬« Sur le concept d’histoire ¬ »), c’est-√ -dire comme produits de la guerre, de la conqu√™te, de l’oppression, de l’intol√©rance. Pendant des si√®cles, l’histoire ¬« officielle ¬ » de la D√©couverte, de la Conqu√™te et de l’Evang√©lisation - avec toutes les majuscules - a √©t√© non seulement h√©g√©monique, mais pratiquement la seule sur la sc√®ne politique et culturelle. M√™me parmi les premiers socialistes latino-am√©ricains, comme l’Argentin Juan B. Justo, nous trouvons au d√©but du 20e si√®cle une c√©l√©bration inconditionnelle des guerres de conqu√™te des ¬« civilis√©s ¬ » contre les peuples indig√®nes ¬« sauvages ¬ » : ¬« avec un effort militaire qui ne compromet ni la vie ni le d√©veloppement de la masse du peuple sup√©rieur, ces guerres ouvrent √ la civilisation des territoires immenses. Peut-on reprocher aux Europ√©ens leur p√©n√©tration en Afrique parce qu’elle s’accompagne de cruaut√©s ? (...) Allons-nous nous reprocher d’avoir enlev√© aux caciques indiens le contr√īle de la Pampa ? ¬ ». Justo conclue son analyse en brossant une grandiose perspective d’avenir : ¬« Une fois supprim√©s (sic) ou soumis les peuples sauvages et barbares et int√©gr√©s tous les hommes √ ce que nous appelons aujourd’hui civilisation, le monde sera plus proche de l’unit√© et de la paix, ce qui se traduira par une plus grande uniformit√© du progr√®s ¬ » (Juan B. Justo, 1969, p. 136).

C’est seulement avec la R√©volution mexicaine de 1911 que cette vision √©volutionniste, eurocentrique et colonialiste commence a √™tre contest√©e. On peut consid√©rer les fresques de Diego Rivera dans le Palais de Cortez (1930) √ Cuernavaca comme le signe d’un v√©ritable tournant dans l’histoire de la culture latino-am√©ricaine, par leur d√©mystification iconoclaste du Conquistador et par la sympathie de l’artiste avec les guerriers indig√®nes qui tentaient de r√©sister aux envahisseurs hispaniques. On peut trouver, √ la m√™me √©poque, l’√©quivalent historiographique de cette œuvre d’art dans les √©crits du marxiste p√©ruvien Jos√© Carlos Mariategui - un auteur qui, par son marxisme romantique, sa passion pour le surr√©alisme et son int√©r√™t pour l’œuvre de Georges Sorel, a beaucoup en commun avec Walter Benjamin. Dans son livre le plus connu, Sept essais d’interpr√©tation de la r√©alit√© p√©ruvienne (1928). Mariategui se r√©f√®re √ la soci√©t√© indig√®ne pr√©colombienne comme une sorte de ¬« communisme inca ¬ », une organisation collectiviste de la production qui assurait aux communaut√©s indig√®nes un certain bien √™tre mat√©riel. Or, ¬« les conqu√©rants espagnols ont d√©truit, sans pouvoir naturellement la remplacer, cette formidable machine de production ¬ ». En d’autres termes : ¬« la destruction de cette √©conomie - et par cons√©quent de la culture qui se nourrissait de sa s√®ve - est une des responsabilit√©s les moins discutables de la colonisation. (...) Le r√©gime colonial a d√©sorganis√© et liquid√© l’√©conomie agraire inca, sans la substituer par une autre plus rentable ¬ ». Loin d’apporter aux Am√©riques la civilisation et le progr√®s, ¬« L’Espagne nous a apport√© le Moyen-√‚ge, l’Inquisition, la f√©odalit√©, etc. Elle nous a aussi apport√© la Contre-R√©forme : esprit r√©actionnaire, m√©thode j√©suitique, casuistique scolastique ¬ ». Pour Mariategui, le socialisme de l’avenir en Am√©rique latine devra √™tre un socialisme indo-am√©ricain, inspir√© des racines indig√®nes du continent, encore pr√©sentes dans les communaut√©s paysannes et la m√©moire populaire (J.C.Mariategui, 1976, pp. 13, 53-55).

Un demi-si√®cle plus tard, Les veines ouvertes de l’Am√©rique (1981), le c√©l√®bre ouvrage d’un des plus grands essayistes vivants du continent, l’uruguayen Eduardo Galeano, trace, dans une puissante synth√®se, l’acte d’accusation de la colonisation ib√©rique et de l’exploitation imp√©riale, du point de vue de leurs victimes : les indig√®nes, les esclaves noirs, les m√©tisses. Benjamin parlait du ¬« cort√®ge triomphal ¬ » des seigneurs et ma√ģtres, vainqueurs de l’histoire (Th√®se VII ¬« Sur le concept d’histoire¬ »). Galeano d√©crit lui aussi cette continuit√© dans la cha√ģne historique de la domination : dans l’histoire du pillage de l’Am√©rique latine, ¬« les conqu√©rants sur leurs caravelles voisinent avec les technocrates en jets, Hernan Cortes avec les marines nord-am√©ricains, les corregidores du royaume avec les missions du Fonds mon√©taire international, les dividendes des trafiquants d’esclaves avec les gains de la General Motors ¬ ». Au cours du d√©bat sur le Cinqui√®me Centenaire, Galeano est intervenu, dans des termes presque benjaminiens - je ne sais pas s’il a lu les Th√®ses de 1940 - pour appeler √ ¬« la c√©l√©bration des vaincus et non des vainqueurs ¬ » et au sauvetage de quelques-unes de plus anciennes traditions du continent, comme le mode de vie communautaire. Parce que c’est ¬« dans nos plus anciennes sources ¬ » que l’Am√©rique peut puiser ses forces vivantes les plus jeunes : ¬« Le pass√© nous parle de choses qui int√©ressent √ l’avenir ¬ » (E. Galeano. 1981, p. 17).

Le d√©bat sur le Cinqui√®me Centenaire de 1492 a travers√© aussi l’Eglise latino-am√©ricaine. Les dirigeants conservateurs de la Conf√©rence des Ev√™ques Latino-am√©ricains, dans un message de juillet 1984, sign√© par son pr√©sident, Antonio Quarracino, et son secr√©taire, Dario Castrillon, prend position clairement en faveur d’une c√©l√©bration inconditionnelle de la Conqu√™te :

¬« L’entreprise de la d√©couverte, la conqu√™te et la colonisation de l’Am√©rique - pour d√©signer ces √©tapes historiques par les mots traditionnels - fut l’œuvre d’un monde dans lequel le mot de chr√©tient√© renfermait encore un contenu r√©el. Les peuples europ√©ens arriv√®rent en Am√©rique avec un h√©ritage chr√©tien qui √©tait une partie constitutive de leur √™tre, de sorte que l’√©vang√©lisation commen√ßa sans retard √ partir du moment m√™me o√Ļ Colomb prit possession des nouvelles terres au nom des rois d’Espagne. La pr√©sence et l’action de l’Eglise sur ces terres, tout au long de ces cinq cents ans, sont un exemple admirable d’abn√©gation et de pers√©v√©rance, qui n’ont besoin d’aucun argument apolog√©tique pour √™tre pes√©es convenablement ¬ » (La Documentation catholique, 1984, pp. 1076-1078).

Par contre, les secteurs critiques de l’Eglise, proches de la th√©ologie de la lib√©ration, comme Monseigneur Leonidas Proa√Īo, ¬« l’√©v√™que des Indiens ¬ » de l’Equateur, s’identifient avec les indig√®nes du continent qui refusent que le Centenaire soit ¬« l’objet de festivit√©s pompeuses et triomphalistes, comme le pr√©tendent les gouvernements et les Eglises d’Espagne, d’Europe et d’Am√©rique latine ¬ » (Culture et foi, 1989, pp. 17-18). Nous trouvons chez ces h√©ritiers de Bartolom√© de Las Casas une nouvelle version de la ¬« dialectique historique ¬ » au sein du catholicisme dont parlait Benjamin dans sa recension de 1929.

Ce point de vue critique sera aussi d√©fendu par les principaux th√©ologiens de la lib√©ration, comme Enrique Dussel, Jos√© Oscar Beozzo ou Ignacio Ellacuria (assassin√© par l’Arm√©e √ El Salvador en novembre 1989). Gustavo Gutierrez contribuera au d√©bat avec un livre en honneur de Las Casas, Dieu ou l’or dans les Indes (XVI√®me si√®cle) (Instituto Bartolom√© de Las Casas, Lima, Peru, 1989) et un essai sur le Cinquecentenaire qui prend explicitement position contre les c√©l√©brations officielles, dans des termes tr√®s proches de ceux de Benjamin : ¬« Il faut avoir le courage de lire les faits √ partir de l’envers de l’histoire. C’est l√ que se joue notre sens de la v√©rit√©. (...) L’histoire √©crite √ partir du point de vue du dominateur nous a cach√© pour longtemps des aspects importants de la r√©alit√©. Nous avons besoin de conna√ģtre l’autre histoire qui n’est autre que l’histoire de l’autre, l’autre de cette Am√©rique Latine qui a toujours ‘les veines ouvertes’ - pour utiliser l’expression c√©l√®bre de E. Galeano - pr√©cis√©ment parce qu’il n’est pas reconnu dans la pl√©nitude de sa dignit√© humaine ¬ » (G.Gutierrez, 1990, pp. 59-61).

Le Comit√© pour l’Etude de l’Histoire de l’Eglise en Am√©rique Latine (CEHILA), dont les principaux animateurs, comme Enrique Dussel, sont proches du christianisme de la lib√©ration, a elle aussi particip√© au d√©bat. Dans une d√©claration du 12 octobre 1989, la CEHILA a esquiss√© une critique radicale du christianisme des conqu√©rants : ¬« Les envahisseurs, pour l√©gitimer leur orgueilleuse et soi-disant sup√©riorit√© dans le monde, se sont servis du Dieu chr√©tien en le transformant en symbole de pouvoir et d’oppression. (...) Telle a √©t√©, pensons-nous, l’idol√Ętrie de l’Occident ¬ ». Au lieu de comm√©morer la d√©couverte, la CEHILA propose de c√©l√©brer les r√©voltes contre la colonisation, les combats des aborig√®nes et des esclaves afro-am√©ricains, la r√©bellion des Tupac Amaru, Lautaro et Zumbi - ainsi que la m√©moire de ceux parmi les chr√©tiens qui ont ¬« √©cout√© ces cris de douleur et de protestation, de Bartolom√© de Las Casas √ Oscar Romero ¬ » (CEHILA, 1990, p. 52-54). Consid√©rant ces critiques, les organisateurs officiels des c√©l√©brations ont propos√© de remplacer les termes de ¬« d√©couverte ¬ » et ¬« conqu√™te ¬ » par une expression plus neutre et consensuelle : ¬« La Rencontre de Deux Mondes ¬ ». Mais ce changement terminologique n’a pas convaincu les contestataires. C’est le cas, par exemple, des mouvements qui se sont rassembl√©s - √ l’initiative du MST, le Mouvements des Travailleurs Ruraux Sans-Terre du Br√©sil - √ Bogota en mai 1989, dans la Rencontre Latino-americaine d’Organisations Paysannes et Indig√®nes, avec la participation de trente organisations issues de 17 pays du continent. Dans leurs conclusions finales les d√©l√©gu√©s de cette rencontre proclament : ¬« Les puissants d’aujourd’hui nous parlent de la Rencontre de Deux Mondes, et, sous ce manteau, ils pr√©tendent nous faire c√©l√©brer l’usurpation et le g√©nocide. Non, nous n’allons pas les c√©l√©brer, mais nous allons stimuler nos luttes pour mettre fin aux 500 ann√©es d’oppression et de discrimination et faire place nette pour la construction d’une soci√©t√© nouvelle, d√©mocratique et respectueuse de la diversit√© culturelle, fond√©e sur les int√©r√™ts et les aspirations du peuple. (...) Nous appelons tous les exploit√©s et opprim√©s d’Am√©rique √ participer √ la Campagne des 500 ans de r√©sistance indig√®ne et populaire (...), pour r√©cup√©rer notre identit√© et notre pass√© historique, car la m√©moire des peuples est une source d’inspiration permanente pour les luttes d’√©mancipation et de lib√©ration ¬ » (¬« 500 a√Īos de Resistencia Indigena y Popular ¬ », 1989.) . Le Cinquecentenaire a suscit√© non seulement des discussions et des pol√©miques, mais aussi des actes de protestation dans divers pays de langue hispanique en 1992 et au Br√©sil en 2000. Au Mexique, les zapatistes de l’EZLN (Ejercito Zapatista de Liberacion Nacional) avaient le projet de faire co√Įncider leur soul√®vement avec le Cinqui√®me Centenaire de 1492 mais, pour des raisons d’insuffisante pr√©paration militaire, ont ajourn√© leur action pour janvier 1994. Ils se sont limit√©s, en 1992, √ un acte de r√©paration symbolique : le renversement, par une foule d’indig√®nes descendus des montagnes du Chiapas, de la statue du Conquistador Diego de Mazariaga, dans le centre historique de la ville coloniale de San Cristobal de las Casas.

Au Br√©sil, ¬« d√©couvert ¬ » par le navigateur portugais Pedro Alvares Cabral en 1500, on a assist√© aussi, en 2000, √ d’imposantes c√©l√©brations officielles, dont le symbole √©tait une √©norme horloge construite par la cha√ģne de t√©l√©vision commerciale Globo pour compter les jours et les heures jusqu’√ l’anniversaire. Avec humour et irr√©v√©rence, deux jeunes indiens ont cibl√©, au Jour J, cette ¬« Horloge des Vainqueurs ¬ » avec leurs arcs et leurs fl√®ches. La photo a fait le tour de la presse br√©silienne... [1] Or, ce geste reproduit, mutatis mutandis, celui dont parlait Benjamin dans sa Th√®se XVI ; il s’agit d’un √©pisode de la R√©volution de Juillet 1830 qui t√©moigne, √ son avis, d’une conscience historique dont toute trace semble disparue en Europe : ¬« Au soir du premier jour de combat, on vit en plusieurs endroits de Paris, au m√™me moment et sans concertation, des gens tirer sur les horloges ¬ ». Comme l’on voit, politique, histoire, religion et culture sont inextricablement tiss√©s dans les affrontements autour du Cinqui√®me Centenaire de la ¬« d√©couverte ¬ » des Am√©riques. Mais cela n’aurait pas surpris Walter Benjamin...

Bibliographie

— ¬« 500 a√Īos de Resistencia Indigena y Popular ¬ », ALAI, n¬° 121, 1989. Walter Benjamin, Gesammelte Schriften, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag, 1980, Band III.

— Walter Benjamin, Œuvres, Paris, Gallimard, 2000, Tome III., traduction de Maurice de Gandillac, revue et corrig√©e par Rainer Rochlitz et Pierre Rusch.

— CEHILA, ¬« Declaration de Santo Domingo ¬ », in 1492 - 1992. 500 ans d’√©vang√©lisation, Comit√© Episcopal France-Amerique Latine, mars 1990.

— Culture et foi, n¬° 130-131, √©t√© 1989.

— La Documentation catholique, n¬° 1884, novembre 1984.

— Eduardo Galeano, ¬« El tigre azul y nuestra tierra prometida ¬ », in Nosotros decimos no, Mexico, Siglo XXI, 1991.

— Gustavo Gutierrez, ¬« Vers la 5e Centenaire ¬ », en 1492-1992. 500 ans d’Evangelisation, 1990.

— Juan B.Justo, Teoria y Practica de la Historia, 1909, Buenos Aires, Ed. Libera, 1969.

— Jos√© Carlos Mariategui, Siete ensayos de interpretacion de la realidad peruana, 1928, Lima, Ed. Amauta, 1976.

— Friedrich Nietzsche, Vom Nutzen und Nachteil der Historie f√ľr das Leben, Stuttgasrt, Reclam, 1982.

Notes:

[1Je l’ai publi√©e dans mon ouvrage Avertissement d’incendie. Walter Benjamin. Une lecture des Th√®ses ¬« Sur le concept d’histoire ¬ », Paris, PUF, 2004.


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Source : revue A l’Encontre (http://www.alencontre.org), avril 2007.

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