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Lock-out patronal au Venezuela
Alerte pour le Venezuela

Le Venezuela se trouve aujourd’hui dans sa troisi√®me semaine de confrontation ouverte provoqu√©e par la tentative de l’opposition ¬« escualida¬ » (¬« rachitique¬ », surnom donn√© par les chavistes), compos√©e par la Coordination d√©mocratique, la f√©d√©ration patronale Fedecameras, la bureaucratie syndicale de la CTV et les m√©dias priv√©s. Cette opposition est toujours aussi d√©termin√©e √ chasser le pr√©sident Chavez et √ arr√™ter le processus bolivarien. Nous pr√©sentons ci-dessous un r√©sum√© de la situation et les possibles perspectives.

par Andalucia Libre
décembre 2002

Les ¬« escualidos ¬ »

Ce qui a d√©but√© le 2 d√©cembre en se pr√©sentant comme une soi-disante ¬« gr√®ve g√©n√©rale¬ » prolong√©e n’est en r√©alit√© qu’un lock-out patronal de certains secteurs et entreprises, appuy√©s par les groupes organis√©s par la CTV. Ces secteurs ont re√ßu l’appui strat√©gique des m√©dias priv√©s qui ont √©mis pendant des jours entiers et de mani√®re ininterrompue une programmation sp√©ciale destin√©e √ glorifier, justifier et coordonner le mouvement oppositionnel en employant de mani√®re abondante toutes les m√©thodes manipulatrices et mena√ßantes possibles et imaginables.

Les ¬« escualidos¬ » se sont rassembl√©s autour d’une sorte de discours ¬« putschiste-d√©mocratique¬ » dans lequel, pour r√©sumer, ¬« l’urgence d√©mocratique¬ » se superpose √ l’ordre constitutionnel afin d’√©viter le p√©ril de l’instauration d’un r√©gime ¬« castro-communiste¬ » (sic) au Venezuela.

L√ o√Ļ ils n’ont pas pu imposer la gr√®ve patronale et o√Ļ ils en avaient les moyens, ils n’ont pas h√©sit√© √ recourir aux menaces, aussi bien contre les travailleurs que contre les patrons r√©calcitrants. Apr√®s la provocation meurtri√®re √ Altamira, ils ont appel√© √ des concentrations massives et √ une s√©rie de blocages de routes et de rues (appel√©s au Venezuela des ¬« trancazos¬ ») √ partir de leur base situ√©e dans la zone est de Caracas o√Ļ se trouvent les quartiers les plus ais√©s. A partir de l√ , ils ont √©galement organis√© des caravanes intimidatrices de motards sur des Harley Davidson dans l’intention d’occuper les rues et de maintenir leur pr√©sence.

La fermeture de certains commerce a provoqu√© une d√©sapprovisionnement partiel en produits de base dans certaines r√©gions du pays. De m√™me, la d√©cision des banques d’imposer des horaires d’ouverture r√©duits et un ¬« corralito¬ » partiel (restrictions dans les retraits des carnets de d√©p√īt) visaient √ provoquer la d√©moralisation, l’ins√©curit√© et l’insatisfaction.

Mais c’est assez rapidement que l’on a pu constater que la sc√®ne centrale de l’affrontement se situait en r√©alit√© dans l’entreprise p√©troli√®re nationale PDVSA dans laquelle certains hauts dirigeants et techniciens ainsi qu’une partie des employ√©s - de gr√© ou de force - ont sabot√© la production p√©troli√®re (on parle, selon les sources, d’une r√©duction des deux ou des trois tiers) dans l’intention de provoquer une p√©nurie d’essence √ l’int√©rieur du pays et le non-respect des livraisons √ l’√©tranger avec tous les co√ »ts que cela peut entra√ģner pour l’√©conomie nationale.

Des officiers commandant des navires p√©troliers de la PDVSA ont purement et simplement s√©questr√© leur b√Ętiments en mena√ßant de provoquer des catastrophes √©cologiques en cas d’intervention. La distribution de gaz a √©galement √©t√© substantiellement perturb√©e, ce qui a affect√© le bon fonctionnement des entreprises sid√©rurgiques et d’aluminium qui se trouvent √ Guayana.

L’opposition - qui ne manque pas de moyens financiers - compte avec l’appui de la magistrature - qui avalise ses actions - et de certains corps policiers au niveau local et des √‰tats. Elle maintient une activit√© permanente de mobilisations diverses en appelant pour les prochains jours √ une ¬« marche sur Miraflores¬ » (le palais pr√©sidentiel).

Si l’usage d’armes √ feu n’a pas encore √©t√© fait de mani√®re importante, il circule quantit√© de rumeurs et de d√©nonciations sur le sujet. Au cours de la crise, les ¬« escualidos¬ » ont b√©n√©fici√© de l’attitude officiellement favorable √ leur √©gard de la part des √‰tats-Unis, qui ont notamment demand√© des √©lections anticip√©es et ensuite une proc√©dure anticip√©e de r√©f√©rendum r√©vocatoire pr√©sidentiel. L’ex-pr√©sident colombien Gaviria, qui exerce les fonctions de repr√©sentant de l’OEA (Organisation des √‰tats Am√©ricains) √ Caracas, a agi comme un protecteur vigilant de l’opposition et bien qu’il d√©clare souhaiter une issue rapide et n√©gocier, s’accorde substantiellement avec ses exigences.

Les bolivariens

Des secteurs des masses bolivariennes, organis√©s et structur√©s de mani√®re spontan√©s, ont r√©pondu √ l’offensive putschiste par l’organisation de concentrations permanentes, de manifestations massives et par une activit√©s constante. Les masses ont contribu√© √ maintenir en activit√© bon nombre d’entreprises et de services tout en assurant une telle pr√©sence dans les rues. Iil est d√©sormais clair de l’importance de l’appui populaire dont b√©n√©ficie le gouvernement de Chavez. Chaque initiative des "escualidos" a eu sa r√©plique, √ une √©chelle plus grande, des bolivariens. Des manifestations de protestation ont √©galement eu lieu face aux m√©dias priv√©s contre leur manipulation des informations et leurs appels putschistes.

La Force arm√©e nationale (FAN) est intervenue de mani√®re limit√©e dans l’entreprise PDVSA afin d’y prot√©ger les bolivariens et de r√©cup√©rer le contr√īle d’un p√©trolier pirat√© par son capitaine.

On peut affirmer que ces derniers jours, le processus bolivarien a connu une double impulsion. D’une part, des secteurs populaires de base, des cercles bolivariens et une grande diversit√© d’organisations de gauche, politiques, sociales, syndicales, √©tudiantes ou activistes telles que Option de Gauche R√©volutionnaire (OIR), les organisations populaires de Caracas qui viennent de se constituer dans une structure unifi√©e, le Bloc Syndical de Classe et Combatif, la Force Bolivarienne des Travailleurs (FBT) et du Mouvement des Travailleurs Bolivariens (MBT) et une quantit√© d’autres, se sont mobilis√©s dans tout le pays pour structurer et organiser la r√©sistance.

Par exemple, les ouvriers du zoning sid√©rurgique et d’aluminium de Guayana (dans l’√‰tat de Bolivar), ont √©t√© jusqu’au site d’Anaco pour exiger la r√©ouverture de la distribution de gaz afin d’emp√™cher l’arr√™t de leur entreprises. Cette action a √©t√© faite la semaine derni√®re et a donn√© des r√©sultats puisque plus de 50% de la distribution de gaz y a √©t√© r√©tablie.

De plus, tous ces secteurs en lutte ont parall√®lement demand√© au gouvernement qu’il utilise ses ressources afin de mettre un terme √ l’impunit√© dont ont b√©n√©fici√© jusqu’√ pr√©sent les putschistes ; le contr√īle public et populaire des m√©dias priv√©s et des banques ; l’expulsion des technocrates de la PDVSA qui ont sabot√© leur propre entreprise (une entreprise qui englouti pr√®s de 80% de ses revenus et ne laisse que les 20% restant √ l’√‰tat) et plus g√©n√©ralement l’application effective et imm√©diate des lois en vigueur ou approuv√©es contre la conspiration putschiste.

A partir de leurs sp√©cificit√©s diverses, ces secteurs partagent un m√™me discours combatif dans lequel la radicalit√© d√©mocratique et la conscience de classe cohabitent avec un fort sentiment de dignit√© nationale et anti-imp√©rialiste. Il y a √©galement une attitude vigilante contre toute tentative de marchandage avec l’opposition en se basant sur le fait que la Constitution bolivarienne est un cadre non-n√©gociable.

On peut affirmer que la majorit√© de la population continue √ consid√©rer le pr√©sident Chavez comme le pivot et le symbole du processus, m√™me lorsque certains manifestent leur insatisfaction envers ce qui est vu comme une attitude de prudence excessive de sa part. On peut trouver de mani√®re abondante un reflet de ces diverses expressions et positions sur des sites web bolivarien de r√©f√©rence tels que Aporrea ou Antiescualidos.

D’autre part, des mandataires publiques et institutionnels ainsi que certains secteurs politiques bolivariens se sont prononc√©s - comme le Vice-pr√©sident Rangel ou le pr√©sident de l’Assembl√©e nationale - d’une fa√ßon qui ne rejette pas toute forme de concessions envers l’opposition dans le but d’atteindre un accord qui pr√©tendrait donner une issue √©lectorale au conflit (bien qu’en restant dans le cadre de la Constitution bolivarienne). Ces concessions iraient jusqu’√ inclure la possibilit√© d’appuyer √ l’avenir des r√©formes et des amendements constitutionnels. Sur la cha√ģne nationale publique VTV-RNV sont transmis des appels constants √ la fraternit√© entre V√©n√©zu√©liens, des messages de No√« l pacifistes et des rappels sur la sp√©cificit√© identitaire des V√©n√©zu√©liens en Am√©rique latine vus comme √©tant pacifistes.

D’autres secteurs de cette tendance conciliatrice, qui participent √©galement aux mobilisations, soulignent la n√©cessaire unit√© bolivarienne. Ils pensent qu’il s’agit de patienter en attendant l’√©puisement de l’opposition et son isolement tout en faisant confiance √ la loyaut√© institutionnelle des forces arm√©es jusqu’au mois de janvier o√Ļ entreront en vigueur des lois cl√©s. Il y a ici, de mani√®re confuse, un m√©lange entre ceux qui comprennent la prudence comme une tactique et ceux qui, d’autre part, consid√®rent que le respect de la magistrature - m√™me lorsqu’elle est notoirement corrompue - des m√©dias ou des hi√©rarques de la PDVSA, sont des objectifs pratiques coh√©rents avec les limites strat√©giques qu’ils donnent au processus bolivarien. Ce secteur fait une lecture positive de l’ambigu√« r√©solution de l’OEA, ce qui est √©galement le cas pour une partie de l’opposition ¬« escualidos¬ ».

Chavez, de son c√īt√©, a combin√© les dures d√©nonciations de l’opposition et des m√©dias priv√©s en particulier, et l’appui aux mobilisations pr√©ventives bolivariennes, entrant ainsi en partie en syntonie avec les premiers secteurs bolivariens √©voqu√©s plus haut, tout en menant une politique institutionnelle tr√®s retenue, ponctuelle et mesur√©e, qui cadre bien avec le sch√©ma politique du second secteur √©voqu√© ici.

Il a √©galement affirm√© qu’il ne renoncerait pas √ la pr√©sidence sous la pression, bien qu’il reconna√ģt qu’il pourrait le faire au cas o√Ļ il se retrouverait face √ une situation d’urgence nationale. En termes v√©n√©zu√©liens, cette situation s’assimile avec une paralysation totale de PDVSA. De l√ l’importance des d√©clarations sur le caract√®re inadmissible de la tentative de paralysie de cette entreprise faites par le chef des FAN, le g√©n√©ral Garcia Montoy.

Au niveau international, le processus bolivarien a re√ßu de nombreuses marques de solidarit√© de la part des forces de gauche, avant tout en Am√©rique latine. Mais sur le terrain gouvernemental, mis √ part l’appui inconditionnel de Cuba, il est particuli√®rement frappant de constater que le r√©cent pr√©sident √©quatorien, Lucio Gutierrez s’est content√© d’une demande de ¬« dialogue¬ » et que Lula, pr√©sident du Br√©sil, dont l’opinion serait extr√™mement importante, n’a fait aucune d√©claration - sauf erreur de notre part - et s’est limit√© √ envoyer un de ses conseillers √ Caracas, √©galement pour ¬« faciliter le dialogue gouvernement-opposition¬ ». L’Union europ√©enne - qui s’auto-proclame tant de fois comme un ¬« exemple d√©mocratique pour le monde¬ » - maintient pour sa part un silence complice.

La situation

En ce moment-ci, on peut dire que l’opposition ¬« escualida¬ » n’est parvenue ni √ renverser le gouvernement, ni √ prendre le contr√īle de la rue et encore moins √ mener une gr√®ve g√©n√©ralis√©e, que ce soit au niveau national ou simplement √ Caracas. On peut sans doute affirmer qu’elle n’a pas gagn√© de nouvelles bases sociales mais qu’elle a au contraire perdu des plumes. Mais la base sociale qu’elle conserve est d√©sormais encore plus enrag√©e.

Elle parvient ainsi √ assurer une mobilisation continue et, gr√Ęce √ l’impunit√©, continue √ donner des coups s√©v√®res √ l’√©conomie v√©n√©zu√©lienne (√ travers PDVSA surtout), ce qui maintient ouverte la possibilit√© d’une crise gouvernementale.

Des d√©clarations officielles ont fait √©tat du fait que le Venezuela pourrait √™tre r√©duit √ importer du p√©trole pour sa consommation interne, un sc√©nario qui, s’il devait s’ex√©cuter, aurait des effets d√©moralisateurs. Il ne faut pas non plus sous-estimer les effets d√©moralisateurs de l’impunit√© : un ing√©nieur bolivarien de PDVSA a t√©moign√© r√©cemment en d√©crivant comment des g√©rants de cette entreprise, apr√®s en avoir ouvertement sabot√© le fonctionnement, continuent √ jouir ostensiblement de leurs privil√®ges, non seulement en termes de salaires √©lev√©s, mais √©galement des avantages mat√©riels annexes, ce qui donne l’image, pour les travailleurs, de leur permanence tandis que le gouvernement bolivarien ne serait qu’un interm√®de.

Vu de l’ext√©rieur, il est √©galement frappant de constater l’abondance des nouvelles sur la hausse des fatigues psychiques, des d√©pressions et des crises d’anxi√©t√© provoqu√©s par la situation, par la programmation des t√©l√©visions ¬« escualidas¬ » ainsi que par les articles r√©p√©t√©s qui offrent une analyse de la crise politique et sociale en termes psychologique et s√©miotiques.

Un √©ditorial r√©cent du New York Times reproduit dans la presse v√©n√©zu√©lienne, semble confirmer les craintes qu’une intervention militaire directe des √‰tats-Unis peuvent √™tre √©cart√©s, du moins tant que les installations p√©troli√®res ne sont pas menac√©es de destruction.

Il est, par ailleurs, impossible d’affirmer que la multitude de facteurs planifi√©s ou spontan√©s en jeux - tension prolong√©e, provocations - dans un pays qui n’est miraculeusement pas encore la proie des flammes, ne puisse conna√ģtre une escalade dans l’affrontement violent dont l’origine pourrait √™tre multiple et prendre des formes infinies (disputes dans la distribution d’essence ou de nourriture, √ la porte des banques, dans les rues, √ l’int√©rieur ou √ l’entr√©e des entreprises ou des m√©dias, querelles familiales, entre manifestations adverses, dans les casernes, etc.). Il reste √©galement l’inconnue des FAN et de forces polici√®res telle que la DISIP (sorte de S√ »ret√© de l’√‰tat, NDLT) qui sont pr√©sent√©s comme bolivariennes, ce qui n’emp√™che pas que des noyaux bolivariens s’organisent en son sein en cas d’une issue anti-constitutionnelle.

En r√©sum√©, les ¬« escualidos¬ » sont loin d’avoir gagn√© mais ils ne sont pas mis en d√©route, entre autres raisons quantitatives et qualitatives parce que les param√®tres pour mesurer leur forces et leurs possibilit√©s sont distincts de ceux des bolivariens.

Il faut √©galement souligner l’impression que, malgr√© toute sa force de frappe, cette opposition serait r√©duite en miettes sans grandes difficult√©s si le gouvernement bolivarien et le pr√©sident Chavez d√©cidaient de passer de la d√©fensive √ l’initiative en affrontant avec d√©termination, en brisant l’impunit√© dont elle jouit, en utilisant toutes les ressources l√©gales et institutionnelles existantes et en prenant appui sur le soutien populaire. Le probl√®me semble √™tre que, ni d’un c√īt√©, ni de l’autre - comme si chacun semblait savoir o√Ļ une telle dynamique pourrait conduire le Venezuela - ils ne semblent dispos√©s √ prendre ce chemin.

D’un autre c√īt√©, les secteurs radicaux bolivariens - que nous pourrions appeler de gauche bolivarienne -, bien qu’ils semblent am√©liorer leur organisation, n’ont pas non plus clairement d√©finis leur r√īle au-del√ d’une combinaison - √ des degr√©s divers - de critique, d’appui ou d’exigence mais sans que, jusqu’√ pr√©sent, cela ait donn√© lieu √ des exp√©riences de substitution ou d’imposition par la voie de l’initiative populaire de mesures que le gouvernement n’a pas prises.

Avec toutes les r√©serves n√©cessaires impos√©es par l’exercice de comparaisons historiques - habituellement simplificatrices et injustes, bien que p√©dagogiques - il faut dire que si Chavez ne veut pas devenir un Fidel Castro, il ne veut pas non plus √™tre un Peron.

Il faut finalement ajouter que les efforts de suivi et de solidarit√© ext√©rieurs avec le Venezuela bolivarien sont toujours aussi urgents et n√©cessaires, et tout particuli√®rement - pour des raisons clairement sp√©cifiques - dans l’√‰tat espagnol et au Br√©sil. C’est l√ une t√Ęche importante pour la gauche du PT.


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Source : Andalucia Libre, d√©cembre 2002.

Traduction : Ataulfo Riera, pour le RISAL.

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).