| Rťseau d'information et de solidaritť avec l'Amťrique latine |
http://www.risal.info/spip.php?article2273

Colombie
La tournure inattendue du processus de démobilisation des paramilitaires
par Gary Leech
6 juillet 2007

√‡’aurait d√ » √™tre facile, un simple processus de r√©insertion des chefs des Autod√©fenses Unies de Colombie (AUC) dans la soci√©t√© colombienne, leur permettant ainsi d’entrer dans l’ar√®ne politique. A l’origine, il √©tait pr√©vu que les chefs paramilitaires r√©v√®lent les emplacements de fosses communes et les noms de quelques politiciens ou officiers ¬« voyous ¬ », morts ou emprisonn√©s ayant collabor√© avec eux. Ces ¬« r√©v√©lations ¬ » passeraient pour des aveux, et comme les ann√©es √©coul√©es dans une ferme au nord de la Colombie, le temps des n√©gociations, seraient consid√©r√©es comme ¬« peine accomplie ¬ », les leaders des AUC s√©journeraient moins de deux ans en prison, tr√®s probablement dans une r√©sidence semi luxueuse √ la campagne. Or, pourtant annonc√©e √ grands cris, la d√©mobilisation de la plus grande organisation paramilitaire de Colombie a terriblement mal tourn√© pour l’administration Uribe. D√©sormais, tout le processus menace de d√©boucher sur le plus vaste nettoyage politique de l’histoire du pays et peut √©branler s√©rieusement l’impunit√© dont jouissent traditionnellement les √©lites politiques et militaires du pays.

En juin 2003, l’administration Uribe annonce avoir conclu un accord avec les AUC pour entamer des pourparlers de paix en vue d’une d√©mobilisation du groupe. Les n√©gociations qui s’ensuivent se d√©roulent dans une hacienda de Santa Fe de Ralito, dans le nord du pays. Apr√®s avoir re√ßu 3 milliards de dollars des Etats-Unis au titre de l’aide militaire pendant les trois ann√©es pr√©c√©dentes, l’arm√©e colombienne est alors consid√©rablement renforc√©e et en pleine offensive contre les deux gu√©rillas de gauche du pays [les FARC et l’ELN, ndlr]. Dans le m√™me temps, les forces de s√©curit√© publique sont engag√©es de mani√®re plus directe dans la ¬« guerre sale ¬ » contre la gauche politique, prenant pour cible l’opposition, des syndicalistes, des leaders communautaires et des d√©fenseurs des droits de l’homme. Quant aux paramilitaires, ils se targuent d’√™tre des ¬« patriotes h√©ro√Įques ¬ » dont les services ne sont plus n√©cessaires depuis le renforcement de l’arm√©e colombienne, ce qui cr√©e les conditions pour leur d√©mobilisation.

Le processus de d√©mobilisation avait pour but de r√©int√©grer dans la soci√©t√© des chefs des AUC tels que Salvatore Mancuso, qui a b√Ęti sa fortune sur le trafic de drogue et d’autres activit√©s criminelles, et qui souhaitait quitter le champ de bataille pour entrer dans l’ar√®ne politique. Pour le pr√©sident Alvaro Uribe, la d√©mobilisation des AUC aurait repr√©sent√© une victoire personnelle lui permettant d√®s lors de d√©signer les gu√©rillas comme les principaux auteurs des violences perp√©tr√©es dans le pays. Le but d√©clar√© de la d√©mobilisation √©tait d’offrir aux chef des AUC des peines d’emprisonnement r√©duites en √©change du d√©mant√®lement complet de leurs forces, des aveux de tous leurs crimes et d’un d√©mant√®lement total de leurs organisations criminelles, y compris leurs r√©seaux de trafic de drogue. Cependant, dans la r√©alit√©, le plan pr√©voyait d’octroyer une quasi-amnistie aux dirigeants paramilitaires en √©change de l’illusion de la d√©mobilisation de leurs forces, de la r√©v√©lation des emplacements de charniers et d’informations sur des politiciens et des officiers ¬« voyous ¬ » morts ou d√©j√ incarc√©r√©s.

La loi 975, mieux connue sous le nom de Loi de Justice et paix, est approuv√©e en juin 2005. Elle fixe √ 8 ans d’emprisonnement la peine maximale encourue par les chefs des AUC ayant particip√© au processus de d√©mobilisation. L’administration Uribe consent √ ce que le temps pass√© par les chefs paramilitaires √ n√©gocier avec le gouvernement soit d√©ductible. Par cons√©quent, s’ils b√©n√©ficient par-dessus le march√© d’une remise de peine pour bonne conduite, les responsables paramilitaires, qui sont pourtant coupables de crime contre l’humanit√©, pourraient ne purger qu’une peine de 22 mois - vraisemblablement dans une r√©sidence de campagne, plut√īt que dans une prison de haute s√©curit√©. Puis les dirigeants paramilitaires seraient libres de r√©int√©grer la soci√©t√© colombienne pour jouir de leur fortune et se lancer dans une carri√®re politique.

A la m√™me √©poque, les Nations Unies publient un rapport d√©montrant que les AUC ont tu√© des centaines de personnes au cours des derni√®res ann√©es, en violation du cessez-le-feu sign√© par les paramilitaires dans le cadre du processus de d√©mobilisation. Le pr√©sident Uribe ignore ce rapport, tout comme les protestations r√©p√©t√©es des groupes de d√©fense des droits de l’homme colombiens et √©trangers qui d√©noncent le non-respect du cessez-le-feu par les AUC et la quasi-amnistie que repr√©sente le processus pour des criminels de guerre. L’administration Uribe n’en d√©mord pas : la d√©mobilisation doit se poursuivre selon le plan original. En f√©vrier 2006, il est pr√©tendu que quelque 31 000 paramilitaires ont d√©pos√© les armes et r√©int√©gr√© la soci√©t√©, et les dirigeants paramilitaires sont sur le point de recevoir la quasi-amnistie.

Pourtant, en mai 2006, la machine s’enraye. La Cour constitutionnelle d√©clare inconstitutionnelles certaines dispositions de la Loi Justice et paix. Pour les concepteurs du processus de d√©mobilisation, le coup le plus dur port√© par cette d√©cision est qu’elle exclut la possibilit√© de d√©duire de la peine le temps consacr√© aux n√©gociations. En d’autres termes, la peine de huit ans ne commence pas √ courir avant que les n√©gociations et la d√©mobilisation ne soient termin√©es et que les responsables paramilitaires aient apport√© leur t√©moignage et avou√© leurs crimes.

Les chefs des AUC se plaignent de la d√©cision de la Cour et menacent de se retirer du processus de d√©mobilisation. Au m√™me moment, le scandale de la ¬« parapolitique ¬ », qui en est √ ses d√©buts, commence d√©j√ √ r√©v√©ler des liens entre des politiciens pro-Uribe et les paramilitaires. En d√©cembre 2006, dans une tentative de se distancer des paramilitaires, le pr√©sident Uribe durcit sa position vis-√ -vis des 59 chefs des AUC et donne l’ordre de les transf√©rer de leur r√©sidence de campagne √ la prison de haute s√©curit√© d’Itagui. La d√©cision de la Cour et celle prise par Uribe de faire incarc√©rer les chefs paramilitaires marquent le d√©but de la fin de l’accord de d√©mobilisation pass√© entre les chefs paramilitaires et le pr√©sident.

Le scandale de la ¬« parapolitique ¬ » a √©t√© d√©clench√© √ la suite des √©lections municipales et l√©gislatives de mars 2006 par des all√©gations selon lesquelles les chefs paramilitaires auraient collabor√© √©troitement avec des candidats de droite pro-Uribe du nord de la Colombie afin d’assurer leur victoire √©lectorale. Le scandale enfle d’un seul coup lorsque, par la suite, un ordinateur portable appartenant au commandant des AUC Rodrigo Tovar - aussi connu sous le nom de ¬« Jorge 40 ¬ » - est saisi. L’ordinateur n’a pas √©t√© remis aux autorit√©s dans le cadre du processus de d√©mobilisation ; il a √©t√© saisi lorsque l’assistant de Tovar, qui l’avait en sa possession, a √©t√© arr√™t√© au d√©but de l’ann√©e 2006.

Selon le bureau du procureur g√©n√©ral de Colombie, l’ordinateur contient des preuves que des paysans sans travail du nord de la Colombie ont √©t√© pay√©s pour se faire passer pour des combattants paramilitaires et participer au processus de d√©mobilisation pendant que les v√©ritables paramilitaires continuaient √ perp√©trer leurs crimes. Ces crimes comprennent notamment l’assassinat de 558 personnes dans une seule r√©gion du nord pendant le cessez-le-feu. L’ordinateur contient √©galement des preuves que les paramilitaires entretenaient des liens avec des hommes politiques locaux et nationaux et des forces de s√©curit√© publique. Ce sont donc des informations trouv√©es sur l’ordinateur de Tovar qui ont donn√© lieu √ l’enqu√™te sur la ¬« parapolitique ¬ », et non des aveux ou des preuves obtenues en application de la Loi Justice et paix.

Malgr√© la discorde croissante entre l’administration Uribe et les chefs paramilitaires depuis le d√©but de l’affaire de la ¬« parapolitique ¬ », Mancuso s’en tient au sc√©nario original lorsqu’il est appel√© √ t√©moigner au d√©but 2007 dans le cadre de la Loi Justice et paix. Il ne r√©v√®le que la collusion entre les paramilitaires et des hommes politiques ou des officiers morts ou emprisonn√©s, prot√©geant de fait des repr√©sentants de l’Etat en fonction. Les autres responsables paramilitaires s’attachent principalement √ r√©v√©ler l’emplacement de fosses communes contenant les corps de milliers de victimes de massacres commis par les paramilitaires. Cette strat√©gie a pour but de calmer les groupes de d√©fense des droits de l’homme et des droits des victimes qui d√©noncent l’illusion, cr√©√©e par le processus de d√©mobilisation, que les chefs des AUC sont en train d’avouer tous leurs crimes.

Le scandale de la ¬« parapolitique ¬ » ne s’apaise pas pour autant. En mai 2007, plus de 50 √©lus nationaux ou locaux font l’objet de proc√©dures d’investigations men√©es par le procureur g√©n√©ral de Colombie ou par la Cour supr√™me en raison de leurs liens avec les paramilitaires. Plus d’une douzaine d’entre eux, des proches alli√©s politiques du pr√©sident Uribe pour la plupart, sont accus√©s de crimes. L’accueil hostile r√©serv√© au pr√©sident lors d’une visite √ Washington au d√©but du mois de mai montre que le scandale de la ¬« parapolitique ¬ » commence √ ternir sa r√©putation et √ miner la cr√©dibilit√© de son gouvernement. Certains d√©mocrates du Congr√®s ne m√Ęchent pas leurs mots pour critiquer le leader colombien, ainsi que la crise politique et des droits de l’homme que conna√ģt son pays.

A la mi-mai, Mancuso promet de r√©v√©ler lors de sa prochaine d√©position l’identit√© d’hommes politiques et d’officiers actifs ayant collabor√© avec les paramilitaires. Pourquoi le chef des AUC fait-il volte-face et d√©cide-t-il d’attester la collusion officielle avec les paramilitaires quatre mois √ peine apr√®s l’avoir cach√©e au cours de sa d√©claration initiale, d√©pos√©e en application de la Loi Justice et paix ? Peut-√™tre pense-t-il qu’il vaut mieux, pour lui-m√™me et pour les autres chefs paramilitaires, jouer franc jeu car le scandale de la ¬« parapolitique ¬ » commence √ menacer la viabilit√© des objectifs premiers du processus de d√©mobilisation. Par exemple, si l’enqu√™te sur la ¬« parapolitique ¬ » venait √ r√©v√©ler les preuves d’une collusion dont les chefs AUC auraient omis de faire mention dans leur d√©position, ils pourraient perdre leur droit √ des peines r√©duites et risquer jusqu’√ 40 ans d’emprisonnement.

Deux jours apr√®s que Mancuso a annonc√© son intention de r√©v√©ler le nom de collaborateurs de paramilitaires, le principal magazine d’information de Colombie, Semana, publie la transcription d’enregistrements qu’il a re√ßus de sources gouvernementales inconnues. Il s’agit de conversations t√©l√©phoniques que des chefs des AUC emprisonn√©s ont eues avec leurs assistants au moyen de t√©l√©phones portables, et qui ont √©t√© enregistr√©es par l’unit√© de renseignement de la police nationale. Ces enregistrements d√©montrent que les leaders paramilitaires continuent √ g√©rer leurs organisations criminelles depuis la prison. Ils confirment ce que de nombreuses personnes critiques √ l’√©gard de la d√©mobilisation affirment : le processus tient davantage de la restructuration des AUC que de leur d√©mobilisation. En 2006, l’ONG colombienne Indepaz r√©v√®le qu’au cours des deux ann√©es pr√©c√©dentes, 43 nouveaux groupes paramilitaires se sont form√©s dans 22 des 32 d√©partements que compte le pays. Qui plus est, d’anciens commandants paramilitaires de niveau interm√©diaire dirigent une grande partie des nouveaux escadrons de la mort, preuve de la continuit√© entre les anciennes AUC et la nouvelle g√©n√©ration de paramilitaires.

Pourquoi des sources gouvernementales ont-elles r√©v√©l√© l’existence des enregistrements ? Il est possible que des membres de la police nationale aient laiss√© filtrer le mat√©riel pour punir Mancuso de s’√™tre engag√© √ r√©v√©ler publiquement l’identit√© d’hommes politiques et d’officiers ayant travaill√© main dans la main avec les paramilitaires. Quelle que soit la raison, le r√©sultat est que la confiance est rompue entre certains membres du gouvernement Uribe et les anciens chefs des AUC, et que les alli√©s d’hier en sont r√©duits √ se tirer mutuellement dans les pattes dans une tentative d√©sesp√©r√©e de sauver leur peau. En outre, une enqu√™te men√©e sur la diffusion des enregistrements vient ajouter un autre probl√®me √ ceux contre lesquels se d√©bat l’administration Uribe. Elle r√©v√®le que la police nationale espionnait non seulement des leaders paramilitaires emprisonn√©s, mais aussi des hommes politiques de l’opposition et des journalistes.

Plusieurs jours apr√®s la publication des transcriptions des enregistrements par Semana, Mancuso t√©moigne que plus d’une douzaine d’officiers et d’hommes politiques, dont le ministre de la D√©fense en place, Juan Manuel Santos, et le vice-pr√©sident, Francisco Santos, qui sont cousins, ont conspir√© avec les AUC. Mancuso affirme avoir rencontr√© le vice-pr√©sident Santos - √ l’√©poque r√©dacteur en chef au plus grand quotidien colombien, El Tiempo [1] - √ quatre reprises √ la fin des ann√©es 1990, et que celui-ci a cherch√© √ √©tablir un bloc paramilitaire √ Bogota. Ces d√©clarations portent un nouveau coup √ la cr√©dibilit√© du gouvernement Uribe et ach√®vent de rompre l’alliance conclue avec les chefs des AUC.

L’objectif initial du processus de d√©mobilisation √©tait d’offrir une quasi-amnistie aux chefs des AUC et de donner l’illusion d’une d√©mobilisation des paramilitaires sans r√©v√©ler les liens entre des repr√©sentants de l’Etat en fonction et les escadrons de la mort. Le scandale de la ¬« parapolitique ¬ » a balay√© les derniers espoirs de certains de voir pass√©s sous silence les crimes perp√©tr√©s par des paramilitaires et des fonctionnaires. Rappelons encore que le scandale de la ¬« parapolitique ¬ » ne r√©sulte pas du processus de d√©mobilisation, comme le pr√©tendent de nombreux partisans d’Uribe. Il a √©volu√© de mani√®re ind√©pendante dans le cadre d’une enqu√™te criminelle, et a min√© les objectifs que l’administration Uribe et les chefs des AUC esp√©raient atteindre gr√Ęce au processus de d√©mobilisation.

Aujourd’hui, en cons√©quence de la d√©cision rendue par la Cour constitutionnelle, les chefs paramilitaires risquent entre 8 et 40 ann√©es de prison, selon les r√©sultats de l’enqu√™te sur la ¬« parapolitique ¬ ». Les chefs des AUC ont donc tout int√©r√™t √ jouer cartes sur table dans les d√©positions qu’ils feront en vertu de la Loi Justice et paix. Quant au gouvernement Uribe, il s’√©vertue √ se distancer des paramilitaires et s’accroche d√©sesp√©r√©ment au peu de cr√©dibilit√© qui lui reste.

Ce qui √©tait tout d’abord une alliance scell√©e entre l’administration Uribe et les dirigeants des AUC pour tenter de pr√©server la longue tradition colombienne en mati√®re d’impunit√© et de liens entre repr√©sentants de l’Etat et escadrons de la mort a tourn√© √ la foire d’empoigne, ce qui donnera peut-√™tre lieu au plus vaste nettoyage politique de toute l’histoire de la Colombie. Un d√©nouement qui n’√©tait ni recherch√©, ni souhait√© au d√©but de ce qui semblait √™tre un processus √©labor√© soigneusement.

Notes:

[1[NDLR] Cr√©√© en 1911, c’est le plus important des quotidiens nationaux colombiens. Il appartient √ la famille Santos, historiquement proche du Parti lib√©ral.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : Colombia Journal (http://www.colombiajournal.org/), 17 mai 2007.

Traduction : Chlo√© Meier Woungly-Massaga, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net/).

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).