| Rťseau d'information et de solidaritť avec l'Amťrique latine |
http://www.risal.info/spip.php?article2279

Gesticulations colombiennes
par Maurice Lemoine
14 juin 2007

S’il est une cause populaire en France, c’est bien celle de Mme Ingrid Betancourt, franco-colombienne prisonni√®re des Forces Arm√©es R√©volutionnaires de Colombie (FARC) depuis le 23 f√©vrier 2002. A quelques jours du premier tour d’√©lections l√©gislatives dont il esp√®re une majorit√© √©crasante √ l’Assembl√©e nationale, le pr√©sident Nicolas Sarkozy s’est donc lanc√© dans une redoutable et noble mission : obtenir sa lib√©ration. Conversations t√©l√©phoniques r√©p√©t√©es avec le chef de l’Etat colombien Alvaro Uribe, d√©clarations volontaristes, coups de menton, M. Sarkozy laisse accroire qu’il va ou peut r√©ussir l√ o√Ļ tous ont √©chou√©. En tout cas, qu’il fait beaucoup plus, et beaucoup mieux, que le gouvernement pr√©c√©dent, et surtout que l’ancien premier ministre Dominique de Villepin. De quoi, dans l’instant, s√©duire l’√©lectorat. Ind√©pendamment du r√©sultat.

De l’autre c√īt√© de l’Atlantique, quoi de plus b√©n√©fique pour M. Uribe que cette magnifique et fructueuse relation franco-colombienne, √ un moment ou, tant √ l’int√©rieur de son pays qu’√ l’√©tranger, il est de plus en plus critiqu√©, voire isol√© ?

Depuis son arriv√©e au pouvoir, en 2002, M. Uribe refuse cat√©goriquement la signature d’un ¬« accord humanitaire ¬ » propos√© par les insurg√©s pour √©changer leurs 56 ¬« prisonniers politiques ¬ » contre les gu√©rilleros emprisonn√©s. Quelle surprise donc lorsque, le 11 mai, il annonce la lib√©ration unilat√©rale de centaines de rebelles emprisonn√©s, √ condition qu’ils renoncent √ la lutte arm√©e. Et demande aux FARC de r√©pondre √ ce ¬« geste de bonne volont√© ¬ » en proc√©dant √ l’√©change tant recherch√©.

A ce jour, quelque 170 ¬« gu√©rilleros ¬ » sont sortis de leurs √©tablissements p√©nitentiaires. Mais plus d’une centaine d’autres, d√©non√ßant un ¬« rideau de fum√©e ¬ » du pouvoir, ont manifest√© leur refus... d’√™tre lib√©r√©s. En tout premier lieu, le comandante Rodrigo Granda √©largi le 4 juin, ¬« √ la demande du pr√©sident Sarkozy ¬ », pour faire avancer le dossier des otages. Enlev√© fin 2004 √ Caracas, rapatri√© clandestinement en Colombie, M. Granda est consid√©r√© comme le ministre des Affaires √©trang√®res des FARC. Transf√©r√© contre sa volont√© au si√®ge de l’√©piscopat colombien, il se consid√®re toujours ¬« comme un combattant de cette organisation (les FARC), qui n’accepte pas les conditions du gouvernement. [1] ¬ » Malgr√© la carotte qui leur est tendue, moins de 200 gu√©rilleros emprisonn√©s - sur environ 500 (version FARC) ou plusieurs milliers (version gouvernement) - se sont engag√©s pour l’heure √ renoncer √ la lutte arm√©e. De quoi mettre en p√©ril les effets m√©diatiques de cette spectaculaire ¬« d√©mobilisation ¬ ». D’apr√®s plusieurs avocats, des pressions sont exerc√©es sur des syndicalistes ou des paysans incarc√©r√©s pour r√©bellion afin qu’ils se d√©clarent gu√©rilleros et acceptent de participer √ l’op√©ration. Depuis leurs prisons, des membres des FARC d√©noncent : un certain nombre de d√©tenus transf√©r√©s pour faire nombre n’appartiennent pas √ l’opposition arm√©e et sont de simples d√©linquants.

Sans doute mal inform√©, M. Sarkozy semble ignorer que le show spectaculaire auquel il pr√™te son concours se terminera, sauf √©norme surprise, par un √©chec cuisant. M. Uribe, lui, le sait. Les FARC exigent une zone d√©militaris√©e dans les deux municipios de Florida et Pradera (800 km2) pour n√©gocier avec le pouvoir l’√©change humanitaire de prisonniers. Avec un but √©minemment politique : gr√Ęce √ ce face √ face, √™tre reconnus, de fait, comme bellig√©rants et sortir du statut de ¬« terroristes ¬ » dans lequel les ont enferm√©s Washington et Bogot√° apr√®s le 11 septembre 2001. Et cet objectif, ils ne sont pas pr√™ts d’y renoncer.

Mais alors, devrait se demander M. Sarkozy, √ quoi rime ce ¬« geste de paix ¬ » du pr√©sident colombien ? R√©ponse (au cas o√Ļ il manquerait de conseillers comp√©tents) : M. Uribe doit de toute urgence d√©vier l’attention internationale du scandale de la ¬« parapolitique ¬ » dans lequel il est chaque jour davantage emp√™tr√©. Ce scandale met en cause les criminelles alliances de la classe politique avec la mafia des narco-paramilitaires, qui b√©n√©ficient d’un processus de d√©mobilisation d√©j√ tr√®s controvers√© et critiqu√© par les organismes de d√©fense des droits humains.

La justice colombienne examine plus de cent cas de collusion pr√©sum√©e entre les paramilitaires et des repr√©sentants de l’Etat. Elle met √ jour les fraudes organis√©es par les uns et les autres lors des √©lections qui ont port√© M. Uribe au pouvoir. La crise avait d√©j√ fait chuter la ministre des Affaires √©trang√®res Maria Consuelo Araujo. Douze d√©put√©s et s√©nateurs - tous ¬« uribistes ¬ » - sont actuellement sous les verrous. L’ancien directeur de la police politique (le D√©partement administratif de s√©curit√© ; DAS), M. Jorge Noguera, un proche du chef de l’Etat, pourrait rapidement regagner sa prison apr√®s en avoir √©t√© lib√©r√© par un exp√©dient.

Dur mais correct ! M. Uribe ne pratique pas le ¬« deux poids, deux mesures ¬ ». Puisqu’il lib√®re d’un c√īt√©, et sans conditions, des gu√©rilleros (ou assimil√©s) - pour obtenir un accord humanitaire ! -, il a annonc√© que, de l’autre, il amnistiera les d√©put√©s et s√©nateurs emprisonn√©s. En un mot, il pr√©pare le terrain pour assurer l’impunit√© des d√©lits et des crimes commis par les siens, √©viter que les enqu√™tes n’avancent, et desserrer l’√©treinte de la crise institutionnelle qui, peu √ peu, se referme sur lui.
La manŇ“uvre ne trompe pas grand monde. Sauf, peut-√™tre, M. Sarkozy. Lequel a annonc√© que, pour remercier le pr√©sident Uribe de ses efforts pour obtenir la lib√©ration de Mme Betancourt, il plaidera la cause de la Colombie dans les instances internationales - √ commencer par la r√©union du G-8, en Allemagne. De quoi sortir M. Uribe de son isolement. Et, volontairement ou non, rendre service √ M. George W. Bush √ l’heure o√Ļ, aux Etats-Unis, le Parti d√©mocrate contr√īle les deux chambres et se montre beaucoup moins amical √ l’√©gard du pr√©sident colombien.

Notes:

[1http://www.telesurtv.net/secciones/...


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : site Web du Monde diplomatique (http://www.monde-diplomatique.fr), 9 juin 2007.

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).