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L’origine des ¬« r√©publiques banani√®res ¬ »
United Fruit : Bananes, avocats et mitrailleuses
par Roberto Bardini
18 juillet 2007

Cr√©√©e en 1899, la compagnie banani√®re United Fruit s’est install√©e en quelques d’ann√©es dans environ une dizaine de pays du continent. Les pionniers de l’empire de la banane n’√©taient pas des √©conomistes, ni des comptables, ni des administrateurs d’entreprise ni, encore moins, des philanthropes. C’√©tait des sp√©culateurs, des aventuriers et des d√©brouillards pr√™ts √ s’enrichir par n’importe quel moyen.

En 1916, un diplomate √©tats-unien accr√©dit√© au Honduras qualifia une entreprise, qui par la suite s’unit √ la United Fruit, ¬« d’√‰tat dans l’√‰tat ¬ ». Et bien qu’elle change√Ęt plusieurs fois de nom, elle a toujours √©t√© un pouvoir derri√®re le tr√īne. Elle a soudoy√© des politiciens, financ√© des invasions, √©t√© √ l’origine de coups d’√‰tat, enlev√© et plac√© des pr√©sidents, mis un terme √ des gr√®ves par les armes et appuy√© des escadrons de la mort.

En 1970, la United Fruit fusionna avec une autre firme et prit alors le nom de United Brands. En 1990, elle changea √ nouveau de nom et devint la Chiquita Brands. Avec 15 000 hectares en Am√©rique latine et pr√®s de 14 000 travailleurs, elle continue d’√™tre un g√©ant des affaires.

¬« Le roi sans couronne d’Am√©rique centrale ¬ »

Avant 1870, les √‰tats-uniens n’avaient jamais vu une banane. Mais cette ann√©e-l√ , l’ing√©nieur ferroviaire Minor Cooper Keith, n√© √ Brooklyn et √Ęg√© de seulement 23 ans, exporta du Costa Rica les premi√®res bananes vers le port de la Nouvelle-Orl√©ans. Trois d√©cennies plus tard, les Etats-Unis consommaient approximativement 16 millions de r√©gimes par an.

Les difficult√©s de l’√©poque n’ont pas arr√™t√© Minor C. Keith, n√© en 1848, l’ann√©e de la publication du Manifeste communiste de Karl Marx. Pour la construction des voies allant de Puerto Limon √ San Jos√©, il recruta une premi√®re cargaison de 700 voleurs et criminels des prisons de Louisiane ; seulement 25 surv√©curent aux dures conditions de la jungle et des marais. L’homme d’affaires ne se d√©couragea pas et fit venir 2 000 Italiens. A voir les conditions de travail, la plupart pr√©f√©r√®rent fuir dans la for√™t. L’entrepreneur attira alors des Chinois et des Noirs, en apparence plus r√©sistants aux maladies tropicales. Dans l’installation des premiers 40 kilom√®tres de rails, 5 000 travailleurs moururent.

L’entreprenant Keith √©pousa la fille de l’ex-pr√©sident Jos√© Maria Castro Madriz, le premier chef d’√‰tat de la R√©publique. Il se fit des relations dans la haute soci√©t√© provinciale costaricaine, soudoya des politiciens, acheta des autorit√©s et obtint la concession du chemin de fer flambant neuf pour 99 ans. Il put alors se consacrer compl√®tement au n√©goce de la banane.

En 1899, il chercha des associ√©s et fonda √ Boston la United Fruit Company, la compagnie banani√®re la plus grande du monde, avec des plantations en Colombie, au Costa Rica, √ Cuba, au Honduras, en Jama√Įque, au Nicaragua, au Panam√° et √ Saint-Domingue. En peu de temps, il devint propri√©taire de 10% du territoire costaricain et se fit conna√ģtre comme ¬« le roi sans couronne d’Am√©rique centrale ¬ ».

En plus des trains du Costa Rica et de la production banani√®re d’Am√©rique centrale et des Cara√Įbes, Keith et ses associ√©s contr√īlaient les march√©s municipaux, les trams, l’√©lectricit√© et l’eau ; poss√©daient 180 kilom√®tres de voies ferr√©es reliant les plantations aux ports et, en peu de temps, devinrent ma√ģtres d’une ligne maritime qui transportait la banane vers les quais d’Europe et des Etats-Unis. Cet empire naval, cr√©√© en 1907 avec quatre navires et qui en avait cent en 1930, existe encore aujourd’hui et se nomme Great White Fleet (Grande Flotte blanche).

Minor Kleith fonda en 1911 l’International Railroads of Central America, qui unit ses lignes ferroviaires au Mexique et au Salvador. Il mourut √ l’√Ęge de 81 ans, en 1929, au moment du c√©l√®bre ¬« mardi noir ¬ » de Wall Street √ l’origine de ce que l’on a appel√© la Grande D√©pression. L’homme qui √©tait arriv√© au Costa Rica les mains vides avait une fortune de 30 millions de dollars dont on n’a jamais su ce qu’elle √©tait devenue.

¬« L’homme banane ¬ »

Samuel Smuri, fils d’un paysan juif de Bessarabie (Russie) arriva aux Etats-Unis en 1892, √ 15 ans. A 18 ans, il changea son nom pour Zemurray et commen√ßa √ acheter √ bas prix des bananes sur le point de se d√©composer sur les quais de la Nouvelle-Orl√©ans, qu’ensuite il vendait rapidement √ des villages voisins. A 21 ans, il poss√©dait 100 000 dollars sur un compte en banque.

Sam Zemurray n’avait pas fait d’√©tudes et ne parlait pas bien anglais, mais il √©tait d√©j√ pr√™t pour les grosses affaires. Il √©pousa la fille de Jacob Weinberger, le vendeur de bananes le plus important de la Nouvelle-Orl√©ans, acheta une entreprise maritime en faillite et, en 1905, d√©barqua √ Puerto Cort√®s (Honduras). Il y acquit une autre compagnie au bord de la faillite, la Cumayel Fruit Company.

En 1910, il √©tait propri√©taire de 6 000 hectares, mais endett√© avec plusieurs banques √©tats-uniennes. Il d√©cida alors de s’emparer de tout le pays au moindre co√ »t. Il y parvint l’ann√©e suivante.

Zemurray retourna √ la Nouvelle-Orl√©ans et chercha Manuel Bonilla, un ex-pr√©sident du Honduras en exil, qu’il convainquit de faire un coup d’√‰tat pour r√©cup√©rer le pouvoir. Bonilla √©tait un ancien charpentier, violoniste et clarinettiste qui, gr√Ęce aux guerres civiles, passa du grade de caporal √ celui de g√©n√©ral. Zemurray enthousiasma aussi pour participer √ l’aventure centre-am√©ricaine le ¬« g√©n√©ral ¬ » Lee Christmas, un soldat de fortune et son prot√©g√© Guy ¬« Mitrailleuse ¬ » Molony, un tueur professionnel.

En janvier 1911, les quatre embarqu√®rent √ bord d’une flotte de corsaires en direction du Honduras. Arm√©s seulement d’une mitrailleuse lourde, d’une caisse de fusils √ r√©p√©tition, de 1 500 kilos de munitions et de bouteilles de bourbon, les mercenaires d√©vast√®rent tout sur leur passage une ann√©e durant et arriv√®rent √ Tegucigalpa le 1er f√©vrier 1912 o√Ļ ils install√®rent Bonilla au pouvoir.

En 1912, le pr√©sident reconnaissant octroya √ Zemurray une concession libre d’imp√īts de dix mille hectares pour cultiver la banane durant 25 ans. ¬« Le territoire contr√īl√© par la Cumayel est un Etat en soi ¬ », informait le consul √©tats-unien √ Puerto Cort√®s en 1916. ¬« Il h√©berge ses employ√©s, cultive des plantations, administre des chemins de fer et des ports, des lignes de vapeurs, des syst√®mes d’eau, des usines √©lectriques, des commissariats, des clubs ¬ ».

En 1929, au milieu d’une grande crise mondiale, le commer√ßant russe vendit la Cumayel √ la United Fruit en √©change de 300 000 actions √©valu√©es √ 31 millions de dollars, ce qui lui permit de rester le principal actionnaire individuel. Le sp√©culateur √©tait alors d√©j√ connu comme ¬« l’homme banane ¬ ».

Sam Zemurray occupa de hauts postes dans la United Fruit Company jusqu’en 1957, dont la pr√©sidence. En 1961, √ 84 ans, il mourut victime de la maladie de Parkinson. Il est l’auteur d’une phrase qui est pass√©e dans l’histoire de l’Am√©rique centrale : ¬« Au Honduras il est meilleur march√© d’acheter un d√©put√© qu’une mule ¬ ».

Le massacre de Santa Marta

En 1928, la United Fruit Company √©tait en Colombie depuis presque trois d√©cennies et b√©n√©ficiait de l’absence de l√©gislation du travail. Le 6 d√©cembre de cette ann√©e-l√ , apr√®s un mois de gr√®ve, trois mille travailleurs de l’entreprise se r√©unirent pr√®s de la gare ferroviaire de Ci√©naga, dans le d√©partement de Magdalena, dans le nord du pays. La rumeur courait que le gouverneur allait venir pour √©couter leurs r√©clamations. Le fonctionnaire ne vint jamais et ils furent cribl√©s de balles.

A la demande de la compagnie banani√®re, l’arm√©e avait encercl√© le lieu. Le g√©n√©ral aux commandes donna cinq minutes √ la foule pour se disperser. Pass√© ce d√©lai, il ordonna √ la troupe de tirer. Selon le gouvernement, ¬« neuf r√©volt√©s communistes ¬ » moururent.

Cependant, le 29 d√©cembre 1928, le consul √©tats-unien √ Santa Marta envoya un t√©l√©gramme √ Washington dans lequel il indiquait qu’il y avait entre 500 et 600 victimes. En janvier de l’ann√©e suivante, le diplomate informa que le nombre de morts √©tait sup√©rieur √ mille et mentionnait comme source le repr√©sentant de la United Fruit √ Bogot√°.

Les cadavres avaient √©t√© transport√©s en train jusqu’√ la c√īte et jet√©s dans l’oc√©an Atlantique. L’entreprise de chemins de fer de la r√©gion √©tait propri√©t√© de la firme britannique Santa Marta Railway Company, mais la majorit√© de ses actions appartenait √ la United Fruit.

¬« Ma banana republic ¬ »

Le New-yorkais Minor Cooper Keith d√©barqua aussi au Guatemala. En 1901, le dictateur Manuel Estrada Cabrera attribua √ l’United Fruit l’exclusivit√© pour transporter le courrier aux Etats-Unis. Ensuite, il autorisa la cr√©ation de la compagnie des chemins de fer comme une filiale de l’entreprise banani√®re. Puis, il lui conc√©da le contr√īle de tous les moyens de transport et de communication. Et comme si cela ne suffisait pas, la firme fut exempt√©e de payer tout imp√īt au gouvernement pour 99 ans.

Estrada Cabrera -personnage central du roman El se√Īor presidente, de Miguel Angel Asturias- se maintint au pouvoir 22 ans, jusqu’√ ce que le Congr√®s le d√©clare ¬« malade mentalement ¬ » en 1920, mais la United Fruit continua de tirer les fils de la politique. 75% de la terre cultivable √©tait la propri√©t√© de 2% de la population, et dans ce scandaleux pourcentage, la United Fruit poss√®de la majorit√©. Il y avait longtemps d√©j√ que Keith consid√©rait le Guatemala comme ¬« sa banana republic ¬ ». Les habitants d’Am√©rique centrale et des Cara√Įbes doivent lui √™tre reconnaissants pour la d√©nomination.

En 1952, quand le pr√©sident Jacobo Arbenz tenta de r√©aliser une prudente r√©forme agraire au b√©n√©fice de 100 000 familles paysannes, la United Fruit, sachant que cela mettrait fin √ ses privil√®ges, se mit √ l’oeuvre pour l’√©viter. La solution √©tait √ Washington.

Un des actionnaires de la firme √©tait secr√©taire d’√‰tat du pr√©sident Dwight Eisenhower : il s’agissait de John Foster Dulles, qui √©tait aussi l’avocat de Prescott Bush, le grand-p√®re du pr√©sident George W. Bush. Son fr√®re cadet, Allen Dulles, est alors le premier directeur civil de la Central Intelligence Agency (CIA).

Avec le pr√©texte du ¬« danger communiste ¬ » au Guatemala, les fr√®res Dulles firent le sale boulot pour la United Fruit. Le 27 juin 1954, une force militaire dirig√©e par le g√©n√©ral Carlos Castillo Armas - qui est partie des champs bananiers de l’entreprise au Honduras - envahit le pays. Des pilotes √©tats-uniens bombard√®rent la capitale. Arbenz fut renvers√© et s’exila au Mexique. Douze mille personnes furent arr√™t√©es, plus de 500 syndicats dissous et deux mille dirigeants syndicaux quitt√®rent le pays.

Castillo Armas, form√© √ Fort Leavenworth (Kansas), √©tait ¬« bon march√©, ob√©issant et abruti ¬ », selon l’√©crivain Eduardo Galeano. Et devint pr√©sident. Il √©tait l’homme qu’il fallait √ la United Fruit pour qu’elle reste ¬« propri√©taire de champs en friche, du chemin de fer, du t√©l√©phone, du t√©l√©graphe, des ports, des bateaux et de beaucoup de militaires, politiciens et journalistes ¬ ».

Le dernier scandale au centre duquel se trouve la Chiquita Brands a eu lieu en Colombie, o√Ļ il a √©t√© prouv√© que l’entreprise payait depuis 1997 des paramilitaires pour √©liminer des dirigeants paysans et des syndicalistes ¬« g√™nants ¬ ». Elle s’est retir√©e du pays en 2004 et a √©t√© condamn√©e au d√©but du mois d’avril de cette ann√©e √ une amende de 25 millions de dollars par une cour √©tats-unienne, apr√®s avoir admis avoir pay√© 1,7 millions de dollars aux Autod√©fenses Unies de Colombie (AUC) en √©change de s√©curit√©.

L’histoire de la United Fruit - United Brands - Chiquita Brands est quasi interminable. Mais elle peut se r√©sumer en une phrase du Parrain de Mario Puzo : ¬« Une douzaine d’hommes avec des mitrailleuses ne sont rien face √ un seul avocat avec un portefeuille plein ¬ ». Tout au long ce ces 108 ann√©es, l’empire bananier a eu recours au service des uns et des autres.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : Bamb√ļ Press (http://bambupress.wordpress.com/), 20 mai 2007.

Traduction : G√©rard Jugant et Fausto Giudice, membres de Tlaxcala (http://www.tlaxcala.es/), le r√©seau de traducteurs pour la diversit√© linguistique. Traduction revue par l’√©quipe du RISAL.

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