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La Colombie ou l’avantage comparatif de la coca
par Francisco E. Thoumi
6 août 2007

La Colombie est le plus grand cultivateur de coca ill√©gale et le plus grand producteur de coca√Įne au monde. Elle est aussi l‘un des principaux fournisseurs d’h√©ro√Įne du march√© des Etats-Unis. C’est le premier ou le deuxi√®me producteur de faux dollars √©tats-uniens ; elle a le nombre le plus √©lev√© d’enl√®vements et d’assassinats commandit√©s ; elle occupe la deuxi√®me place pour le nombre d’enfants li√©s √ la guerre et d’habitants touch√©s par les d√©placements internes ; elle est le premier ou le deuxi√®me pays latino-am√©ricain exportateur de prostitu√©es, et elle a la plus grande ou deuxi√®me plus grande gu√©rilla marxiste du monde [les Forces Arm√©es R√©volutionnaires de Colombie - FARC, ndlr]. La Colombie est le plus grand producteur de passeports de la Communaut√© europ√©enne et d’euros de grande qualit√©. Mi 2006, la police a d√©mantel√© une usine dans laquelle on falsifiait les difficiles dollars australiens. In√©vitablement, dans de telles circonstances, la corruption est rampante.

Au cours des 30 derni√®res ann√©es, le trafic de drogues illicites a √©t√© une constante en Colombie. Cette industrie ill√©gale a commenc√© avec la plantation de marijuana, et a √©volu√© vers le traitement de la p√Ęte de coca import√©e par les ¬« cartels ¬ » de la drogue depuis la Bolivie et le P√©rou. Au d√©but des ann√©es 80 du XXe si√®cle, la fabrication de coca en Colombie a commenc√©, comme composante du processus entier de la production de la coca√Įne. La culture de la feuille a fleuri pendant les ann√©es 90 et en 1999 le pays en √©tait le plus grand cultivateur dans le monde entier. C’est au cours de la m√™me d√©cennie qu’a d√©marr√© la culture du pavot pour la production d’h√©ro√Įne destin√©e au march√© √©tats-unien.

Dans la lutte que le gouvernement national a entreprise contre les narcotrafiquants, des succ√®s partiels ont √©t√© remport√©s, comme la destruction partielle des cartels de la drogue. Leur r√©ponse ne s’est pas faite attendre : au milieu des ann√©es 90, l’industrie s’est fragment√©e en une multitude de groupes ou de petits trafiquants ou cartelitos [petits cartels, ndlr]. Ces groupes n’avaient pas la capacit√© de financer de puissants groupes arm√©s pour prot√©ger leurs int√©r√™ts et ont commenc√© √ employer les services des groupes paramilitaires et gu√©rilleros. Ils se sont vite rendu compte que le contr√īle de l’industrie exigeait des bras arm√©s forts. Les gu√©rillas et les groupes paramilitaires ont, par cons√©quent, √©tendu leur contr√īle territorial dans de nombreuses zones du pays o√Ļ la pr√©sence de l’Etat √©tait faible.

Les groupes paramilitaires ont surgi en r√©ponse aux enl√®vements et aux extorsions dont √©taient victimes les propri√©taires de la part de la gu√©rilla, et comme une composante des cartels de la drogue qui avaient besoin de protection pour leurs investissements. Ils ont √©t√© utilis√©s aussi pour d√©placer des paysans et pour augmenter la concentration de la propri√©t√© rurale. De la m√™me mani√®re, d’autres ph√©nom√®nes associ√©s √ cette transformation ont eu lieu. La nouvelle constitution de 1991 a essay√© de d√©centraliser le pouvoir politique en autorisant de grands transferts du gouvernement national vers les gouvernements locaux. Ceci a cr√©√© un stimulant pour le contr√īle territorial des groupes arm√©s qui pouvaient profiter des ¬« g√©n√©reux ¬ » transferts.

Les territoires sous contr√īle de la gu√©rilla et des groupes paramilitaires ont permis que ceux-ci profitent du commerce ill√©gal. Dans les zones sous leur contr√īle, ils ont √©tabli ce qu’on peut consid√©rer comme un monopsone (ils sont les seuls acheteurs) [1] face aux paysans cultivateurs de pavot et de coca, et un monopole (ils sont les seuls vendeurs) face aux trafiquants de drogue. Aujourd’hui, les paysans cultivateurs de coca re√ßoivent des prix plus bas que ceux qui pr√©valaient √ l’√©poque des grands cartels.

Ces transformations dans la r√©alit√© colombienne sont all√©es de pair avec la croissance des gu√©rillas, tant dans le contr√īle territorial que dans sa puissance de feu, ce qui a r√©veill√© l’int√©r√™t de diff√©rents gouvernements pour n√©gocier avec elles, mais sans r√©sultats positifs. La r√©ponse du gouvernement ne s’est pas faite attendre. Depuis 1998, il a renforc√© l’arm√©e comme mesure pour augmenter son contr√īle territorial. Les Etats-Unis √ travers le Plan Colombie soutient ces efforts. Sous le pr√©texte que les cultures ill√©gales avaient financ√© les gu√©rillas, lors des √©lections de 2002, le pr√©sident Uribe a √©t√© √©lu sur la base de son programme de ¬« mano dura ¬ » (¬« main de fer ¬ »), et les fumigations a√©riennes se sont intensifi√©es.

Au cours de chacune des quatre ann√©es √©coul√©es, le gouvernement a fumig√© un nombre d’hectares plus grand que celui des estimations de cultures. Les prix au d√©tail de la coca√Įne sur les principaux march√©s n’ont toutefois pas augment√©. Mais ces fumigations a√©riennes contribuent par contre au d√©placement de milliers de personnes, ce qui augmente la disponibilit√© de personnel pour la guerre, la dispersion des cultures sur tout le territoire national et la d√©forestation des for√™ts tropicales. Comme cela a √©t√© le cas de toutes les mauvaises politiques anti-drogue, la r√©ponse a √©t√© de r√©p√©ter toujours le m√™me sch√©ma.

Malgr√© le tableau d√©solant, le gouvernement d’Uribe est parvenu √ certaines am√©liorations dans la s√©curit√© et dans l’√©conomie. Le d√©veloppement √©conomique s’est mis en marche bien qu’il n’ait qu’un taux de croissance proche des 5%, ce qui n’a pas d’impact significatif sur l’emploi ou sur l’am√©lioration des salaires r√©els.

Pour renforcer les acquis en mati√®re de s√©curit√©, le pr√©sident a ¬« n√©goci√© ¬ » un processus de paix avec les groupes paramilitaires [2], et essaie de faire de m√™me avec la gu√©rilla de l’Ej√©rcito de Liberaci√≥n Nacional (ELN, Arm√©e de lib√©ration nationale). Sa politique de ¬« main de fer ¬ » contre le trafic de drogue a conduit √ plus de 400 extraditions de Colombiens vers les Etats-Unis. Les membres des groupes paramilitaires ont un fort stimulant pour se r√©int√©grer √ la vie en soci√©t√© plut√īt que d’affronter l’extradition. De fait, cela a signifi√© l’extradition des trafiquants de carri√®re alors que ceux qui contr√īlent les groupes paramilitaires peuvent n√©gocier avec le gouvernement, recherchant la l√©galisation de leurs richesses, la minimisation de leurs crimes, et m√™me l’espoir d’√™tre √©lus au Congr√®s.

Il n’y a pas de doute que la r√©√©lection de Uribe [en mai 2006, ndlr] a impliqu√© la poursuite de ses derni√®res politiques en date. Une question importante, cependant, concerne le succ√®s que celles-ci peuvent avoir. Pour r√©pondre √ cette question, il est n√©cessaire d’analyser les raisons pour lesquelles les drogues sont produites en Colombie et l’effet qu’elles ont dans le pays.

Pourquoi les drogues ill√©gales sont-elles produites en Colombie ?

Le succ√®s d’une politique anti-drogue d√©pend de la compr√©hension que l’on a du d√©veloppement de l’industrie ill√©gale des drogues. Les r√©ponses √ cette question peuvent √™tre class√©es g√©n√©ralement en trois groupes. D’abord, on affirme que la croissance de l’industrie ill√©gale de drogues est due √ la pauvret√©, l’in√©galit√© des richesses et de revenus, la crise √©conomique, la corruption et la situation g√©ographique.

Un second groupe d’explications se base sur des mod√®les de crime comme comportement d√©viant. Ces mod√®les impliquent que les lois sont les r√©sultats de processus sociaux l√©gitimes et ceux qui les violent sont les criminels qui doivent √™tre punis. Par cons√©quent, les politiques anti-drogue doivent √™tre r√©pressives.

Un troisi√®me groupe d’explication se base sur le b√©n√©fice g√©n√©r√© par son ill√©galit√© et sa grande demande internationale. L’assertion selon laquelle quand il y a demande il y a offre est fr√©quemment utilis√©e comme raison irr√©futable pour la production et le trafic de drogue. Les √©conomistes colombiens qui partagent ce point de vue d√©clarent que la production de drogue a augment√© dans leur pays comme r√©sultat d’un ¬« choc externe ¬ » de la demande de drogue [3].

Selon leur mod√®le, √ la fin des ann√©es 60, la Colombie avait des niveaux moyens de criminalit√©, mais que l’augmentation de la demande internationale de drogue a actionn√© le d√©veloppement d’une industrie qui est la cause principale des probl√®mes actuels du pays. Ce mod√®le argue que la raison pour laquelle la Colombie produit des drogues est externe et que la seule solution est que le monde les l√©galise.

La preuve empirique n’√©taye pas ces explications. Celles-ci ne disent pas pourquoi la production et le trafic de coca√Įne et de pavot/opium/h√©ro√Įne se concentrent dans peu de pays. Pour que la th√©orie du comportement irr√©gulier soit valide, il faudrait accepter que certains pays soient g√©n√©tiquement plus enclins au crime que d’autres. Les g√®nes n’expliqueraient pas non plus pourquoi les activit√©s de la drogue varient √ travers le temps dans chaque r√©gion.

L’argument bas√© sur la rentabilit√© ne peut expliquer pourquoi la majorit√© des pays aptes √ la culture et √ la fabrication de la coca√Įne et de l’h√©ro√Įne ne le font pas. La coca peut √™tre cultiv√©e dans environ 30 pays et le pavot dans beaucoup plus. La coca√Įne et l’h√©ro√Įne peuvent √™tre fabriqu√©es partout. Si la rentabilit√© d√©terminait l’endroit, la Colombie serait un des nombreux producteurs et elle n’aurait pas cet √©norme probl√®me des drogues ill√©gales. Les partisans de ce mod√®le n’expliquent pas pourquoi un ¬« choc externe ¬ » touche plus la Colombie que des pays comme l’Equateur, la Bolivie et le P√©rou o√Ļ de grandes organisations de narcotrafic ne se sont pas d√©velopp√©es. La Malaisie, l’Indon√©sie, Taiwan, et les Philippines ont produit et export√© de la coca par le pass√© mais ils ont cess√© de le faire quand cette activit√© est devenue ill√©gale.

D’autres explications √©chouent aussi parce que la pauvret√©, les crises √©conomiques, l’in√©galit√© et la corruption sont end√©miques dans des soci√©t√©s qui ne produisent pas de drogues et n’en font pas un trafic. En d’autres termes, si la pauvret√© et l’in√©galit√© amenaient √ la production de drogues et √ un comportement √©conomique criminel, pourquoi une telle conduite est-elle apparue en Colombie dans un moment particulier et pas plus t√īt ou plus tard ?

Les explications selon lesquelles les drogues se sont d√©velopp√©es parce que le pays √©tait sur la route des sources de production et des march√©s-cl√© ne sont pas valables non plus. Sa situation g√©ographique n’explique pas pourquoi la Colombie a d√©velopp√© de grands cartels de trafiquants. En outre, quand la diff√©rence entre LAB (libre √ bord) et CAF (co√ »t, assurances et frets) repr√©sentent le double ou dix fois plus, les co√ »ts de transport sont insignifiants. Pour les trafiquants, la minimisation du risque est la question cl√©.

Indubitablement, s’il n’y avait pas une demande, les drogues ne seraient pas produites. Mais il est certain aussi que s’il n’y avait pas d’offre, personne ne consommerait. Voici des paradigmes valides mais triviaux et incomplets. N’importe quel cours √©l√©mentaire d’√©conomie enseigne que la demande et l’offre sont les deux lames d’une paire de ciseaux, toutes deux sont n√©cessaires pour cr√©er un march√©.

La rentabilit√© est une condition n√©cessaire mais pas suffisante pour la production de drogues, et malgr√© cela la majorit√© des pays qui pourraient les produire ne le font pas. Les Colombiens doivent r√©pondre √ la simple question suivante : pourquoi l’√©laboration et le trafic de marchandises faciles √ produire (coca√Įne et h√©ro√Įne) qui globalement ont √©t√© d√©clar√©es ill√©gales et qui ne n√©cessitent pas de grands capitaux ni de main d’œuvre qualifi√©e, se sont-ils concentr√©s dans les pays et r√©gions o√Ļ la norme l√©gale est plus faible et o√Ļ la morale sociale est permissive face aux activit√©s √©conomiques ill√©gales ?

La Colombie est devenue le centre principal de cr√©ation et de trafic de coca√Įne et le principal fournisseur d’h√©ro√Įne pour les Etats-Unis parce qu’elle a d√©velopp√© un avantage comparatif pour produire des marchandises et des services ill√©gaux.

Production et narcotrafic

La production ill√©gale de drogue et la carte du narcotrafic mettent en valeur les facteurs qui rendent une soci√©t√© encline √ des activit√©s ill√©gales. Les terres sem√©es de coca et de pavot se sont concentr√©es dans des pays ou r√©gions ayant des groupes ethniques √ la marge de la soci√©t√© (P√©rou, Bolivie, Myanmar –Birmanie-, Laos et Pakistan), des groupes isol√©s et marginaux (Tha√Įlande, Etats-Unis –Appalaches-), et des zones avec un Etat central faible ou avec des conflits et des guerres internes ou externes (Colombie, Afghanistan).

La production et le trafic de drogue ont √©t√© contr√īl√©s par des groupes ayant une faible ou aucune loyaut√© envers l’Etat central, ceux-l√ m√™mes qui sont impliqu√©s dans des conflits arm√©s ou des guerres de lib√©ration (Tch√©tch√©nie, Myanmar et Tha√Įlande ; les Crips, les Hell’s Angels, et les nouveaux √©migrants aux Etats-Unis).

La production d’amph√©tamines – substituts de la coca√Įne - peut se faire n’importe o√Ļ et m√™me ainsi elle est concentr√©e dans peu de lieux, o√Ļ il existe de fa√ßon notoire une tol√©rance sociale √ une telle production ou o√Ļ elle s’impose √ travers l’ill√©galit√©. Ces lieux incluent la Hollande, la Pologne et le Myanmar et quelques endroits des Etats-Unis.

Les solutions ne viendront pas de l’ext√©rieur

Le monde est profond√©ment prohibitionniste. Les Etats-Unis sont le principal promoteur de cette politique, mais la Su√®de, tous les pays de l’ancienne Union sovi√©tique, les pays islamiques, la Chine, le Japon, l’Australie, l’Europe de l’Est, l’Afrique sub-saharienne, et la majorit√© des pays latino-am√©ricains le sont tout autant. En Colombie on affirme fr√©quemment que l’Europe occidentale n’est pas prohibitionniste. C’est faux. Il est certain qu’en Hollande, en Espagne, au Portugal, en Suisse, au Royaume-Uni et au nord de l’Allemagne, la consommation de drogue est per√ßue plus comme un probl√®me de sant√© publique, avec des racines sociales, que comme un probl√®me criminel ; mais ils n’acceptent pas la production et le commerce l√©gal de coca√Įne, d’h√©ro√Įne et d’autres drogues dures.

Le prohibitionnisme du monde a cr√©√© trois conventions des Nations unies et une sur le crime organis√©. Actuellement une nouvelle convention sur le terrorisme est en cours d’√©laboration. Pour l√©galiser la production et le trafic de drogue, la Colombie devrait renoncer unilat√©ralement ou modifier substantiellement ces conventions. Cette alternative n’est pas viable.

Seuls quelques groupes politiques faibles proposent aujourd’hui un march√© libre pour l’h√©ro√Įne et la coca√Įne. La majorit√© des propositions sont tourn√©es vers des march√©s fermement contr√īl√©s. Le laur√©at du prix Nobel Gary Becker, par exemple, a propos√© un imp√īt √©lev√© sur la consommation pour aider au traitement des personnes d√©pendantes. Dans ce cas, il y aurait un march√© noir pour les drogues, qui, quoique moins rentable que l’actuel, pousserait encore les narcotrafiquants colombiens √ continuer d’approvisionner le march√© avec des drogues ill√©gales.

Les Colombiens affirment fr√©quemment que le probl√®me de la drogue est mondial et que la solution doit √™tre mondiale. En fait, le probl√®me n’est pas mondial bien qu’il soit international. Les drogues ne touchent pas tous les pays de la m√™me mani√®re. Dans de nombreux pays, ce n’est pas une affaire s√©rieuse, ni de sant√© ni de politique. Les suggestions colombiennes pour une l√©gislation mondiale doivent √™tre comprises comme le cri d’une soci√©t√© qui se sent √©cras√©e par les probl√®mes de la drogue. La Colombie ne peut toutefois pas attendre que le monde change tant qu’elle ne peut arr√™ter la production ill√©gale de drogues.

Le pourquoi des échecs

Les politiques r√©pressives anti-drogue attaquent la rentabilit√© de la drogue en augmentant les risques et en r√©duisant les b√©n√©fices. Quelques-unes de ces politiques ont des effets oppos√©s non souhait√©s parce que quand la rentabilit√© diminue dans un secteur de la cha√ģne du commerce ill√©gal, elle tend √ s’accro√ģtre dans d’autres parties de la cha√ģne. Par exemple, quand la fumigation a√©rienne d√©truit les cultures sur un lieu, elle augmente les b√©n√©fices du trafic et de la culture ailleurs. Les politiques r√©pressives peuvent conna√ģtre un succ√®s √ court terme dans certains endroits quand le b√©n√©fice diminue. Mais comme la production de drogue et le narcotrafic se concentrent dans des soci√©t√©s enclines aux activit√©s ill√©gales, tant que les drogues continuent d’√™tre ill√©gales, les politiques r√©pressives √©chouent parce qu’elles n’√©liminent pas les causes de cette concentration.

Argumenter que la seule solution pour la Colombie est la l√©galisation mondiale de la drogue implique que tant que les drogues seront ill√©gales, la Colombie devra continuer d’√™tre un centre de production et de trafic de coca√Įne et d’h√©ro√Įne.

Pourquoi la Colombie ?

Pour r√©pondre √ cette question il faut expliquer comment et pourquoi s’est d√©velopp√© en Colombie un milieu qui a favoris√© la croissance de l’industrie ill√©gale des drogues. Et pour cela il ne faut pas oublier que le comportement humain individuel est limit√© par des lois explicites et des normes sociales et des contraintes personnelles, lesquelles ont souffert dans ce pays d’une tol√©rance ¬« maximale ¬ ».

L’Etat colombien, et d’autres institutions telles que la famille, l’√©cole, la religion et les groupes sociaux n’ont pas impos√© de limites face au comportement individuel mais ont tol√©r√© la violation de la loi et des normes sociales. Dans ce pays il y a moins de solidarit√© civile, de r√©ciprocit√© et de confiance, et une identit√© nationale plus faible que dans d’autres soci√©t√©s d’Am√©rique latine.

Une quantit√© importante de litt√©rature colombienne a essay√© d’identifier les obstacles principaux que le pays a affront√© au moment de d√©velopper et de consolider une identit√© nationale et un capital social, et ceci le distingue d’autres dans la r√©gion [4]. Cette litt√©rature met en √©vidence les barri√®res g√©ographiques qui ont emp√™ch√© les communications et le commerce pendant plusieurs si√®cles et qui ont amen√© au d√©veloppement d’identit√©s r√©gionales fortes, et d’un Etat central faible qui ne collectait pas d’imp√īts et qui par cons√©quent restait pauvre.

Ce mod√®le existait avant la conqu√™te espagnole. Les territoires indig√®nes √©taient des groupes qui se battaient entre eux. Les conquistadors qui venaient d’une Espagne encore √ l’aube de l’unification renforc√®rent ce mod√®le. La Colombie affronta ainsi les co√ »ts d’int√©gration les plus √©lev√©s d’Am√©rique latine, et sa g√©ographie aussi a produit les exportations per capita les plus basses du continent. L’Etat central avait par cons√©quent des rentr√©es fiscales tr√®s faibles.

D’autres facteurs ont aggrav√© cette situation. La campagne de Bol√≠var pour lib√©rer l’Equateur, le P√©rou et la Bolivie a √©t√© financ√©e par des pr√™ts √©trangers qui ont soumis la Colombie √ une dette externe impayable. Ses faibles revenus et √©conomies et donc sa pauvre infrastructure retard√®rent son int√©gration jusqu’en 1920 quand les fonds de la prosp√©rit√© du caf√© et la compensation √©tats-unienne pour la s√©paration de Panam√° [5] ont √©t√© disponibles.

Jusqu’au milieu du XXe si√®cle, la Colombie √©tait une collection de r√©gions aux identit√©s, accents et coutumes locales contr√īl√©es par diff√©rentes √©lites locales. L’Etat avait peu de capacit√© √ faire respecter la loi. L’inexistence d’un sentiment de loyaut√© solide a contribu√© √ la cr√©ation d’une forte, et m√™me fanatique loyaut√© envers les deux partis traditionnels, le lib√©ral et le conservateur. Ce fait a √©t√© un facteur dominant dans le violent conflit interne pendant les ann√©es 40 et 50 du XXe si√®cle, qui fit 300 000 morts sur une population proche des 13 millions.

La politique et l’id√©ologie dominante depuis 1819 [ann√©e de l’ind√©pendance, ndlr] ont essay√© d’isoler le pays des influences non catholiques. La Constitution de 1886 qui fut en vigueur, avec quelques r√©formes, jusqu’en 1991, a vis√© √ la cr√©ation d’un Etat catholique hostile √ l’immigration. La Colombie a le nombre d’immigrants per capita, particuli√®rement de non catholiques, le plus bas d’Am√©rique latine. Selon les paroles du l’ex-pr√©sident Alfonso L√≥pez Michelsen, la Colombie √©tait le N√©pal de l’Am√©rique du Sud.

Mais ce n’est pas seulement cela. Les forces arm√©es n’ont pas r√©ussi √ installer une identit√© nationale. Contrairement au reste de l’Am√©rique latine, l’arm√©e et les forces de police ont √©t√© faibles, elles n’ont pas pu contr√īler le territoire et ont eu un statut social bas. Ironiquement, il n’y a aucun g√©n√©ral au Congr√®s, seulement un ex-sergent de police, mais il y a par contre plusieurs ex-gu√©rilleros.

Comme beaucoup d’autres pays en voie de d√©veloppement, la Colombie a connu de grandes migrations rurales-urbaines, sa particularit√© est qu’elles furent favoris√©es par la violence. Les gens ont √©t√© d√©racin√©s. Il y a eu aussi une migration rurale vers le rural pour coloniser des r√©gions o√Ļ l’Etat √©tait peu pr√©sent et o√Ļ la terre n’√©tait pas propice √ l’agriculture durable.

Une grande partie du pays est compos√©e de for√™ts tropicales qui n’ont qu’une couverture fine de sol, facile √ d√©truire avec des proc√©d√©s productifs √ grande √©chelle ou non respectueux de leur stabilit√© environnementale. Il ne peut y avoir l√ de grandes villes. Ceci repr√©sente un dilemme pour l’Etat. D’un c√īt√©, il est tr√®s co√ »teux d’exercer une souverainet√© sur des r√©gions √©tendues du pays qui ne contribuent pas de mani√®re significative √ l’√©conomie l√©gale ; d’un autre c√īt√©, les organisations para-√©tatiques profitent du contr√īle de telles zones si celles-ci produisent des r√©coltes ill√©gales ou fabriquent les drogues.

Par le pass√©, les gouvernements colombiens ont essay√© de d’√©tablir la souverainet√© du pays dans des zones √©loign√©es par des trait√©s internationaux avec ses voisins. Ils n’ont pas investi les moyens n√©cessaires pour garantir les droits de ceux qui vivaient l√ . Maintenant l’ennemi est int√©rieur et pas ext√©rieur. L’√©lite du pays n’est pas pr√™te √ assumer les co√ »ts d’une souverainet√© v√©ritable dans des zones recul√©es.

La fragmentation du pays a pr√©venu les coups d’Etat militaires et de gauche courants dans d’autres pays d’Am√©rique latine, qui, de fa√ßon contradictoire, ont g√©n√©r√© l’apparition d’une opposition. La Colombie est le seul pays de la r√©gion sans aucune r√©forme de centre-gauche comme la r√©forme agraire. Pour ceux qui cherchent un changement social, les gu√©rillas ont √©t√© une bonne option.

Une dynamique qui n’est pas √©trang√®re √ la violence. Le pays supporte la violence civile depuis le d√©but de la d√©cennie de 1930. Les taux de morts violentes ont √©t√© extr√™mement √©lev√©s. La majorit√© des Colombiens ont v√©cu l’exp√©rience d’avoir un parent, un proche ou un ami assassin√©. Le stress post-traumatique que tant de Colombiens connaissent est un obstacle important pour le d√©veloppement d’une r√©solution pacifique du conflit.

L’√©conomie de la Colombie a augment√© suffisamment √ partir de la d√©cennie de 1930 jusqu’en 1999 pour que la population arrive √ savoir lire et √©crire, que les femmes int√®grent la force de travail, et que les infrastructures urbaines, et un peu les rurales, s’accroissent. La Colombie n’est pas aujourd’hui le pays ¬« en retard ¬ » d’il y a un si√®cle. Et elle n’est pas non plus un des plus pauvre d’Am√©rique latine. Une couche de modernit√© cache les profonds probl√®mes qu’accumule une soci√©t√© individualiste √ l’extr√™me, aux institutions et √ l’Etat faibles et avec peu de contr√īle social du comportement individuel.

Quand la demande internationale de marijuana et de coca√Įne a augment√©, la Colombie √©tait pr√™te pour profiter de l’opportunit√© de la suppl√©er. Pendant que la production augmentait, la propension √ l’ill√©galit√© a prosp√©r√© conduisant √ la pr√©dominance du manque d’honn√™tet√©. La malhonn√™tet√© a gagn√© un grand espace, √ tel point qu’√™tre honn√™te et agir en total respect de la loi est l’exception.

La complaisance avec l’argent ill√©gal s’est √©tendue √ travers toute la soci√©t√©. L’industrie ill√©gale a l’effet positif d’augmenter √ court terme le revenu, mais elle engendre des effets sociaux et politiques n√©gatifs. A la fin des ann√©es 70 et au d√©but des ann√©es 80, la majorit√© des Colombiens voyaient dans la coca√Įne l’ ¬« envoy√©e de Dieu ¬ », qui produisait de la richesse individuelle et un avantage pour l’√©change de devises du pays. Aujourd’hui, cette opinion a chang√©, un segment important de la population voit dans la drogue la source de la plus grande partie des probl√®mes de leur pays, m√™me si la fragilit√© sociale est le probl√®me sous-jacent.

Des solutions de l’int√©rieur

La r√©duction de l’√©conomie de la drogue ne peut √™tre atteinte par des politiques r√©pressives traditionnelles. Des changements dans les normes de la soci√©t√© civile sont n√©cessaires. Il est indispensable de d√©velopper la Loi, mais celle-ci doit refl√©ter un large consensus social sur la nature inh√©rente de la Colombie. La Loi ne peut √™tre impos√©e d’en haut par une petite √©lite ou par des √©trangers. Le capital social doit g√©n√©rer confiance, r√©ciprocit√© et solidarit√©. La Colombie doit apprendre √ vivre avec la prohibition internationale de la drogue parce que le monde ne va pas changer pour r√©pondre aux probl√®mes du pays.

Le premier pas pour que la Colombie se transforme requiert qu’elle accepte la n√©cessit√© de changer et d’affronter les activit√©s √©conomiques ill√©gales. Autrement, la soci√©t√© continuera de rendre responsable le monde ext√©rieur et de souffrir des probl√®mes engendr√©s par l’ill√©galit√© g√©n√©ralis√©e.

Les changements institutionnels ne peuvent pas √™tre formul√©s comme une recette universelle. Les r√©formes d√©pendent des institutions et de l’histoire particuli√®re de chaque pays. Les faits r√©cents d√©montrent que l’√©volution institutionnelle est possible. L’Union sovi√©tique et ses satellites d’Europe de l’Est et l’Afrique du Sud sont des exemples qui donnent de l’espoir √ la Colombie.

Notes:

[1[NDLR] Situation de march√© dans laquelle il n’y a qu’un seul acheteur d’un produit fabriqu√© par une multitude de vendeurs.

[2[NDLR] Ce pol√©mique processus de d√©mobilisation des groupes paramilitaires a d√©j√ √©t√© l’objet de nombreux articles sur le RISAL, notamment ses derniers d√©veloppements avec le scandale de ladite parapolitique. Consultez √ ce sujet le dossier ¬« Paramilitarisme et parapolitique ¬ » : http://risal.collectifs.net/spip.php?mot392.

[3Alejandro Gaviria, ¬« Increasing returns and the evolution of violent crime : the case of Colombia ¬ », Journal of Development economics 61 :1 (may 1998), p. 1-25.

[4Voir par exemple, Hernando G√≥mez-Buend√≠a, ‘La Hip√≥tesis del Almendr√≥n, dans ¬ŅPara d√≥nde va Colombia ?, ed Hernando G√≥mez-Buend√≠a (Bogot√° : TM Editores-Colciencias, 1999) ; Mar√≠a Teresa Herr√°n, La Sociedad de la Mentira, Segunda edici√≥n (Bogot√° : Fondo Editorial CEREC-Editorial la Oveja Negra, 1987) ; Salom√≥n Kalmanovitz, La Encrucijada de la Sinraz√≥n y otros Ensayos (Bogot√° : Tercer Mundo Editores, 1989) ; Francisco E Thoumi, ‘Some Implications of the Growth of the Underground Economy in Colombia’, Journal of lnteramerican Studies and World affaire 29:2 (Summer 1997), Francisco E. Thoumi, ‘The Role of the State, Social Institutions, and social capital in determining competitive advantage in illegal drugs in the Andes’, Transnational Organized Crime 5:1 (Spring 1999) ; Francisco E Thoumi, Illegal Drugs, Economy and Society in the Andes (Baltimore : The Johns Hopkins University Press, 2003) ; et Emilio Yunis, ¬ŅPor qu√© somos as√≠ ? ¬ŅQu√© pas√≥ en Colombia ? An√°lisis del mestizaje (Bogot√° : Editorial Temis, 2003).

[5[NDLR] Lire √ ce sujet Hernando Calvo Ospina, Panam√°, un canal √ tout prix, Le Monde diplomatique, novembre 2004 : http://www.monde-diplomatique.fr/20....


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Source : El Dipl√≥, √©dition colombienne du Monde diplomatique (http://www.eldiplo.info/), n¬°57, juin 2007.

Traduction : Cathie Duval, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net/).

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