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Au Venezuela, voyage en pays indien
par Maurice Lemoine , Alexis Lemoine
26 septembre 2007

Et ¬« Ch√°vez ¬ » vint. Et la lumi√®re fut. De son pr√©nom Hugo, le Ch√°vez en question avait √©t√© √©lu pr√©sident de la R√©publique du Venezuela. L’un de ses premiers d√©placements, en 1999, fut pour Saimadoyi, la petite capitale des indig√®nes Baris. On est l√ dans la Sierra de Perij√° (Etat du Zulia), √ l’extr√™me ouest du pays. Pas tr√®s loin du lac de Maracaibo, for√™t de derricks sur mer d’huile (le p√©trole y jaillit pour la premi√®re fois en 1922). A proximit√©, aussi, de la fronti√®re colombienne. Dans les soiacas, leurs habitations de terre couvertes de palmes, les indig√®nes v√©g√®tent mis√©rablement. Et donc, ¬« Ch√°vez ¬ » surgit. ¬« On n’avait pas de lumi√®re, on vivait dans l’obscurit√©. Il a dit : “Je vais vous envoyer l’√©lectricit√©.” ¬ »

Le pr√©sident a tenu parole, elle est l√ (et dans tous les hameaux des environs). De m√™me qu’un grand terrain de basket couvert, la cancha, un dispensaire, une nouvelle √©cole en construction, des bourses destin√©es aux √©tudiants, une camionnette pour d√©senclaver la communaut√©. Le tout fourni, pay√©, par le gouvernement bolivarien. Comme le troupeau de bovins de la communaut√© voisine, Bachichira. Cacique de Saimadoyi et de ses sept cents √Ęmes, Hector Okbo Asokma ne cache pas sa gratitude : ¬« Ce Ch√°vez nous a regard√©s, les choses ont chang√©. On l’aime beaucoup. ¬ » Oui, mais...

Pauvre ¬« Ch√°vez ¬ » ! serait-on tent√© d’√©crire... Chaque fois qu’il r√©sout un probl√®me, il en surgit un autre. C’est en h√©licopt√®re qu’en 1999 il a atterri √ Saimadoyi. Du coup, il n’a pas vu la route. La piste. Enfin, ce qui en tient lieu. Lorsqu’on vient de Machiques, la ville la plus proche – environ 80 kilom√®tres –, voici ce qui peut survenir. Premi√®rement, il faut s’entasser √ dix-sept dans un rustico – v√©hicule de la taille d’un Espace Renault – pr√©alablement bourr√© de sacs, de cuvettes, de paniers, de bazar en tout genre, de roues de secours et d’une caisse √ outils. Deuxi√®mement, trouver une position qui permette d’√©chapper aux crampes. Troisi√®mement, se d√©tendre. Jusqu’√ ce que les freins l√Ęchent au milieu d’une pente particuli√®rement raide... Le rustico fendant √ toute allure une profonde mare de boue qui le freine au bas du d√©vers, heureusement sans accident, chacun des voyageurs profite des √©claboussures entr√©es par les fen√™tres lat√©rales, grandes ouvertes vu qu’il fait horriblement chaud.

Repartir apr√®s la r√©paration effectu√©e sur place en ¬« un certain temps ¬ ». Parvenir au premier r√≠o. Il a plu sur les sommets. L’eau gronde, se d√©verse et d√©borde, il faut faire demi-tour, impossible de passer √ gu√©. Consid√©rant le d√©sastre d’un œil √©teint, un passager se laisse aller : ¬« C’est chaque fois la m√™me chose, on ne peut rien pr√©voir, rien planifier. ¬ »

Dans l’autre sens, de Saimadoyi vers Machiques, m√™me probl√®me, forc√©ment. Que l’orage se d√©cha√ģne et plus rien ne circule. Parfois coinc√©s entre deux r√≠os, les voyageurs doivent passer la nuit sur place, offerts aux moustiques de la for√™t. Seule voie de transit possible, pendant ¬« un certain temps ¬ », la montagne escarp√©e. A pied, ployant sous le poids des charges et des enfants en bas √Ęge, par un improbable sentier : ¬« Dans les moments d’urgence, quand il faut transporter un malade √ l’h√īpital, cela rend la vie tr√®s difficile ¬ », soupire Alvaro Akondakai Konta, indig√®ne pos√© au verbe lent. D’autres se montrent moins accommodants : ¬« Et le gouvernement national, qui d√©pense des millions et des millions de bolivars ! O√Ļ √ßa passe ? On exige une vraie route, avec des ponts ! ¬ »

Car ici, on exige. Un sacr√© peuple, les Baris. Tr√®s connu en Espagne, du temps de la conquista et de ce qui s’ensuivit. En ce temps-l√ , on les appelait ¬« Motilones ¬ ». Tr√®s braves, tr√®s fiers, ils r√©sistaient. A coups de lances, √ vol√©es de fl√®ches. Leur r√©putation parvint jusqu’√ Madrid et S√©ville, o√Ļ l’on fredonnait : ¬« Los indios Motilones ! / Te cortaron los cojones ¬ » – ¬« Les indiens Motilones / T’ont coup√© les c... ¬ »

M√™me la R√©publique n’en vint pas √ bout. Elle n’avait que m√©pris pour ces ¬« sauvages ¬ ». Pendant tr√®s longtemps, tuer un indig√®ne constitua √ peine un d√©lit. Les uns avec du plomb, les autres avec des fl√®ches... Les Baris seront l’un des derniers groupes autochtones √ se laisser approcher par les missionnaires capucins et la ¬« civilisation ¬ ». Ils ne descendront de la montagne, n’accepteront le contact avec les cr√©oles [1] et ne se regrouperont dans des hameaux que dans les ann√©es 1960, pas avant.

Travail communautaire, branle-bas de combat. Socialiste avant l’heure, l’indig√®ne œuvre collectivement. Les hommes embarquent dans la camionnette ¬« de Ch√°vez ¬ » et dans celle du cur√© – ah, oui, il y a ici un padre espagnol. Il vit avec les Baris depuis trente-deux ans. Pas r√©volutionnaire, mais d√©vou√©. Direction le r√≠o Ogdavia. Rendu fou par les intemp√©ries, il isole Saimadoyi. Puisque Caracas ne bouge pas, puisque le gouverneur ne... Pardon ? Le gouverneur du Zulia ? Bof... Personne ne conna√ģt son nom [2]. On sait vaguement qu’il a √©t√© le candidat de l’opposition √ la pr√©sidence, en d√©cembre 2006. Il voulait remplacer ¬« notre comandante Ch√°vez ¬ », ¬« mais, les indig√®nes, il s’en fout ; il n’a jamais rien fait pour nous ¬ ».

Dans l’eau jusqu’√ la ceinture. Une tron√ßonneuse s’attaque au fatras jet√© en vrac par les √©l√©ments, qui obstrue le lit et enfle les flots, juste en amont du gu√©. Chacun fait ce qu’il a √ faire, petite tribu bien organis√©e. Abattre un arbre, puis deux. Ahaner sous des pierres plus grosses que soi. Pousser, tirer, transpirer, s’√©puiser, souffler quelques minutes, repartir √ l’assaut. Une journ√©e d’un labeur √©reintant pour √©riger un barrage. D√©tourner le courant. Regarnir le gu√© d’un dallage de roches et de galets. La premi√®re camionnette s’√©lance et passe sous les applaudissements. La route est √ nouveau ouverte. Pour combien de temps ?

Baris, Pem√≥ns, Waraos, Kari√Īas, Chaimas, Yarabanas, Kurripacos, Yukpas, Wayu√ļs, Hotis, Jivis... Trente-cinq peuples originaires, environ cinq cent trente-cinq mille personnes (2,1 % de la population) si l’on en croit le recensement de 2001, vivent dans les r√©gions les plus inaccessibles et les moins peupl√©es du pays. En partage, une avanie commune : jusqu’√ la fin des ann√©es 1990, concernant les indig√®nes, le Venezuela poss√©dait le r√©gime le plus arri√©r√© de tout le continent.

Survient le pr√©sident Ch√°vez, √©lu fin 1998. Assumant l’h√©ritage de sa grand-m√®re, une Pum√©, il devient le plus ardent d√©fenseur de cette population. En 1998, alors candidat, il a pris l’¬« engagement de solder la dette historique ¬ » de l’Etat √ son √©gard. En convoquant une Assembl√©e constituante en 1999, la nouvelle √©lite bolivarienne ouvre un espace d’action collective [3]. Certes, depuis les Wayu√ļs des centres urbains, assimil√©s, jusqu’aux Yanomanis de la jungle amazonienne, sans contact avec le reste de la soci√©t√©, les am√©rindiens ont des niveaux d’int√©gration tr√®s distincts. Relativement jeunes, isol√©es des autres secteurs sociaux, leurs organisations souffrent de divisions. Certaines, surtout celles des Wayu√ļs vivant √ Maracaibo, sont affili√©es aux partis traditionnels (Action d√©mocratique, en particulier). Il y a comme un flottement...

Le Venezuela n’a rien de l’Equateur ni de la Bolivie, o√Ļ de puissants mouvements indig√®nes ont r√©guli√®rement boulevers√© la vie politique. ¬« Ici, l’espace a √©t√© ouvert par les cr√©oles, pas par leur pression, note, √ Maracaibo, le sociologue et anthropologue Daniel Castro. Toutefois, la reconstruction du pays entreprise par Ch√°vez a r√©veill√© chez eux de vieilles attentes concernant la r√©cup√©ration des terres, la d√©fense de leur mode de vie... ¬ » Le fait qu’on les invite √ participer √ la r√©daction de la Constitution cr√©e une dynamique chez les Indiens. Les 17 et 18 juillet 1999, les six cents d√©l√©gu√©s du Conseil national indig√®ne du Venezuela (Conive) √©lisent leurs trois repr√©sentants √ l’Assembl√©e constituante. Ceux-ci rejoignent les cent vingt-huit d√©l√©gu√©s cr√©oles, avec des propositions concr√®tes √©labor√©es par la base. Il s’agit maintenant de les faire adopter.

La r√©sistance la plus importante provient des secteurs √©conomiques int√©ress√©s par l’exploitation des ressources naturelles et, leur servant de caisse de r√©sonance, de l’ensemble des m√©dias. En un mot, de l’opposition. C√īt√© ¬« chaviste ¬ », la commission s√©curit√© et d√©fense, compos√©e d’anciens officiers, d√©nonce une possible atteinte √ la souverainet√© et √ l’int√©grit√© de la nation. Relay√©e elle aussi par le chœur √©ditorial et t√©l√©vis√©. Discussions conflictuelles, fort d√©bat. Finalement, le 3 novembre, le texte ¬« Droits des peuples indig√®nes ¬ » est approuv√©. Il constituera la matrice du chapitre VIII de la Constitution bolivarienne, ratifi√©e le 15 d√©cembre, lors d’un r√©f√©rendum, par 71 % des V√©n√©zu√©liens (60 % de participation). En mati√®re de droits indig√®nes, la version la plus progressiste de toutes les Am√©riques. Aux pratiques paternalistes (dans le meilleur des cas) se substitue une politique de reconnaissance et de participation.

Tucupita, morne bled. Ici s’arr√™te la route pour faire place au grand delta Amacuro par lequel l’Or√©noque se jette dans l’Atlantique, dans le nord-est du pays. Un gigantesque labyrinthe de ca√Īos – canaux – y strie la jungle et la mangrove, en territoire warao. N√©nuphars et autres plantes aquatiques d√©rivent lentement au fil de l’eau. La nuit tombe, ils disparaissent peu √ peu. Les oiseaux se sont tus. Au milieu du fleuve, dans un grondement de moteur, la pirogue fonce √ travers l’obscurit√©.

Un petit bouquet de faibles lumi√®res : Guarakajara de la Horqueta. Un d√©barcad√®re se dessine au pied de chaque palafito – carbet mont√© sur pilotis. Pas de murs. Un long toit de palmes de temiche descend sur les c√īt√©s. A proximit√©, un groupe √©lectrog√®ne ronronne sans √ -coups. Jeune Warao de Tucupita, Jos√© Gr√©gorio Aramillo sourit : ¬« Toutes les communaut√©s doivent avoir l’√©lectricit√©, a dit le pr√©sident. Le t√©l√©phone aussi (du doigt, il en montre un, pos√© sur une √©tag√®re). Les gens commencent √ s’appeler d’un endroit √ l’autre. Gr√Ęce √ ce gouvernement, il y a eu beaucoup de changements. Mais on reste waraos : il faut pr√©server la langue et le mode de vie. ¬ » Redoutable d√©fi. Assis sur le plancher en troncs de palmiers manaca, une vingtaine d’indig√®nes hypnotis√©s contemplent un t√©l√©viseur reli√© √ un lecteur de DVD. Sur l’√©cran, strings et mini-soutiens-gorge, les chanteuses du groupe √©quatorien Caramelos calientes (¬« caramels chauds ¬ ») jouent lascivement des hanches et des seins.

Pr√®s de cinq cents habitants √ Guarakajara. L’artisanat, la petite plantation – le conuco –, la chasse et la p√™che. A l’origine, les Waraos – les ¬« ma√ģtres de la pirogue ¬ » – nomadisaient. Depuis quelques ann√©es, ils se s√©dentarisent. Les calebasses ont laiss√© la place aux cuvettes en plastique, les arcs aux fusils. Les ressources locales s’√©puisent, entra√ģnant la malnutrition. Certains d√©pendent d’un salaire – d’o√Ļ les t√©l√©viseurs –, employ√©s √ l’√©cole, au dispensaire. D’autres, de rien. ¬« Il n’y a pas de travail, on ne nous aide pas. ¬ » Un nouveau mode de vie partiellement int√©gr√©. Tout en dissertant √ n’en plus finir sur la for√™t, le fleuve, la nature, l’environnement, on balance dans l’eau, au pied de l’habitation, d√©chets, bidons, sacs et bouteilles en plastique... Un cloaque naus√©abond.

Non que le delta ait √©t√© abandonn√© √ son triste sort. ¬« Beaucoup de moteurs hors-bord ont √©t√© donn√©s par le gouvernement, facilitant le transport d’un endroit √ l’autre ¬ », constate un Warao. Cr√©√©s en 2006 pour permettre √ la population d’exprimer ses besoins, de les faire remonter aux autorit√©s comp√©tentes et d’en g√©rer eux-m√™mes les budgets, les conseils communaux ont re√ßu des cr√©dits. Ici ? Deserios Silva lance un petit sourire en guise de r√©ponse. ¬« On a √©lu le n√ītre et j’en suis le responsable. C’est nouveau, c’est bien. Mais je n’ai pas √©tudi√©, je ne sais pas r√©diger un projet. ¬ » Et, en apparence, il ne se passe rien.

En apparence seulement. Coordinatrice du Minist√®re du pouvoir populaire et du d√©veloppement social (Minpares), Maria Chavy sillonne dans une gerbe d’√©cume les quatre municipios du delta – Tucupita, Casa Co√≠ma, Antonio D√≠az et Pedernales. Elle a pour t√Ęche de former et de renforcer les institutions locales. Avec des succ√®s : √ travers leurs conseils communaux, les dix-neuf communaut√©s enti√®rement indig√®nes du municipio Pedernales ont pu d√©velopper leurs projets socioproductifs – p√™che, culture, artisanat. Avec des zones d’ombre, comme √ Guarakajara. ¬« Par nature, les Waraos sont d√©j√ organis√©s. Mais ils ont une culture orale. Notre r√īle est de leur apprendre √ communiquer avec les institutions et de pr√©parer celles-ci √ leur donner une r√©ponse. ¬ » Une t√Ęche immense. Tant de retards accumul√©s, et depuis tant d’ann√©es. Et tant d’obstacles, malgr√© la volont√© politique manifeste du gouvernement. ¬« Dans de nombreuses circonstances, nous nous heurtons aux politiqueros [politiciens], qui s’introduisent dans les communaut√©s et y d√©naturent les projets. En d’autres occasions, malheureusement, les ressources ne profitent qu’√ quelques-uns... ¬ »

En finir avec les mythes. ¬« Le fait d’√™tre indig√®ne n’implique pas qu’on est parfait, sourit Castro. La corruption et les conflits existent aussi dans cet univers-l√ . ¬ » Ainsi, dans le delta, √ La Culebrita. Le fleuve et les pirogues. Les palafitos. Les projets du conseil communal, en cours de r√©alisation : dix embarcations et des filets pour relancer la p√™che artisanale, des cr√©dits pour √©riger des latrines dignes de ce nom. L’√©lectricit√© (et Ch√°vez vint...). L’√©lectricit√©, justement : un groupe √©lectrog√®ne fonctionnant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, que fournit en gazole, gratuitement, subventionn√©e par le gouvernement, la mairie du municipio. Sauf que...

Sauf que le plantero – responsable warao de l’installation – est un voyou. ¬« Il ne met le groupe en marche qu’√ 16 heures et il l’arr√™te √ 22 heures, pr√©tendant que le faire fonctionner davantage l’ab√ģmerait. Et, pour ces quelques heures, il nous fait payer le gazole... ¬ » O√Ļ passe le reste du carburant ? Le d√©dale aquatique du delta est propice √ la contrebande. Pas tr√®s loin, au large des c√ītes, les √ģles de Trinit√©-et-Tobago appr√©cient le gazole bon march√©. A La Culebrita, on est toujours aussi pauvre. Les maigres produits de l’artisanat servent maintenant √ payer l’√©lectricit√©...

Contradictions en tout genre. Les conseils communaux cr√©ent quelques probl√®mes [4]. Chez les Baris, structur√©s dans une d√©mocratie assez verticale, ils correspondent √ l’organisation ancestrale, ils s’int√®grent naturellement. Ailleurs, comme chez les Waraos ou les Yupas, les autorit√©s traditionnelles – cacique, conseil des anciens, chaman –, voient d’un mauvais œil ces nouveaux responsables √©lus. Ils perdent de leur autorit√©. Des divisions apparaissent. Les indig√®nes de Merida se laissent intimider par des politiciens li√©s aux partis traditionnels, qui conservent encore un pouvoir local dans certains cas.

Par ailleurs, les conceptions qu’ont les cr√©oles et les communaut√©s indig√®nes de l’argent et du temps diff√®rent profond√©ment. Pour celles-ci, la notion d’¬« investissement ¬ » n’existe gu√®re. ¬« Ce qui fait la r√©ussite des conseils communaux dans le pays, commente Castro, c’est qu’ils ont √©t√© pris en charge par l’organisation populaire. La situation est plus complexe chez les Indiens. N√©anmoins, ceux-ci comprennent tr√®s bien ce qui se passe, et ils essaient de le traduire en fonction de leur vision. C’est beaucoup plus lent que dans le reste du pays, mais √ßa commence √ marcher. ¬ »

Retour chez les Baris. Satisfaits. ¬« Les gouvernements ant√©rieurs ne faisaient rien. On a des probl√®mes, mais ce Ch√°vez nous aide, pour cela on le remercie. ¬ » Mais aussi en effervescence et m√©contents. Figurez-vous... La loi de d√©marcation des terres indig√®nes a √©t√© approuv√©e le 12 janvier 2001. On est en 2007. Comme pr√©vu dans les textes, les indig√®nes ont proc√©d√© √ la d√©limitation de leur territoire. Au terme de longues discussions avec les anciens et les chefs, les professeurs des petites √©coles, les paysans, ils ont rep√©r√© les montagnes foul√©es par les anc√™tres, les sites sacr√©s, les zones d’alimentation. Tout est pr√™t. Ils se sont m√™me gard√©s d’√©couter ceux qui, les poussant √ la surench√®re – des ¬« √©cologistes ¬ » cr√©oles se disant anarchistes –, leur sugg√©raient que, ¬« dans le temps ¬ », l’habitat bari occupait toutes les terres jusqu’√ Maracaibo. ¬« Depuis la zone frontali√®re, R√≠o de Oro, jusqu’au r√≠o Santa Rosa, deux mille hectares, c’est √ßa qu’on exige en tant que Baris. ¬ » Rien de plus, rien de moins.

Le 12 octobre 2006, les autorit√©s leur ont promis le titre de propri√©t√© collective. ¬« Et depuis, plus rien ! Tout s’est arr√™t√©. ¬ » Qu’est-ce qui se passe ? Personne n’en sait rien. Certains sugg√®rent que, la densit√© de l’habitat du territoire octroy√© √©tant tr√®s basse (environ mille six cents personnes), leur remettre ce titre serait cr√©er un latifundio [5]. D’autres mettent en cause l’inertie et l’inefficacit√© des fonctionnaires. On parle aussi des forces arm√©es, inqui√®tes de voir les Baris acqu√©rir autant d’autonomie dans une zone frontali√®re avec la Colombie – particuli√®rement sensible pour la s√©curit√© du pays. On √©voque les grands propri√©taires terriens. Mais, surtout, l’inqui√©tude porte un nom : entreprises mini√®res. Celles-ci ont des raisons √©videntes pour tenter d’emp√™cher la d√©marcation.

La loi dit tr√®s clairement qu’une fois les indig√®nes en possession de leur territoire il faudra leur demander leur avis sur la possible exploitation de ses ressources. En derni√®re analyse, c’est eux qui d√©cideront. Progr√®s consid√©rable. Dans le temps – ¬« avant notre pr√©sident Ch√°vez ¬ », comme on dit ici –, amassant des b√©n√©fices exon√©r√©s d’imp√īts et ne subissant aucune contrainte pour la protection de l’environnement, les compagnies mini√®res pouvaient ravager rivi√®res et for√™ts. Opposant les indig√®nes √ la police, la garde nationale ou l’arm√©e, les conflits, parfois violents, n’ont pas manqu√©.

Les principaux Etats indig√®nes du pays (Amazonas, Bol√≠var et Zulia) abritent des r√©serves consid√©rables et strat√©giques : uranium, or, m√©taux pr√©cieux, charbon. Et les Baris le savent depuis toujours : si les politiciens et les terratenientes (propri√©taires fonciers) s’int√©ressent √ la Sierra de Perij√°, des billets de banque vont pousser √ la place des arbres, la grande d√©vastation va commencer. Pas uniquement pour eux. La sierra alimente en eau la ville de Maracaibo, qui en manque souvent cruellement.

Sous les pr√©sidences ant√©rieures, deux mines ont d√©j√ √©t√© ouvertes dans le nord du Zulia – Etat o√Ļ vivent les Wayu√ļs, les Baris et les Yukpas. Institutions de l’Etat li√©es aux multinationales, la Corporation de d√©veloppement de la r√©gion de Zulia (Corpozulia) et sa filiale Carbozulia m√®nent campagne, y compris dans les all√©es du pouvoir, avec beaucoup d’argent, pour √©tendre l’activit√©. Depuis deux ans, une sourde bataille a lieu. Opposant parfois les indig√®nes entre eux. Les mines emploient sept mille travailleurs – exploitation, transport, exportation. De tr√®s nombreux Wayu√ļs y sont employ√©s. ¬« Des ethnies qui ne d√©fendent pas le territoire, s’emporte, le visage sombre, les yeux brillants de col√®re, une indig√®ne de Kara√Īakal, dans la Sierra de Perij√°. Arrive n’importe qui, qui leur donne de l’argent, et ils se vendent. Mais le Bari n’est pas comme √ßa. ¬ »

A Saimadoyi, en 1999, le pr√©sident a affirm√© que le charbon ne sortirait pas de terre si cela affectait l’environnement. Pourtant, le retard de la d√©marcation a donn√© lieu √ de curieux d√©veloppements. Aux inqui√©tudes l√©gitimes des indig√®nes s’est substitu√©e la voix d’¬« √©cologistes ¬ » orchestrant une campagne anti-Ch√°vez, trait√© de ¬« proconsul de l’Empire ¬ » alli√© des transnationales. Peu nombreux, mais disposant d’une grande puissance m√©diatique gr√Ęce √ Internet, ces groupes – parmi lesquels Homo et Natura – ont b√©n√©fici√©, √ l’√©tranger, du relais de nombreux sites progressistes, mais aussi de pages web financ√©es par la Fondation Rockefeller. ¬« Des gens parlant √ la place des indiens, commente Castro, pour d√©fendre leurs propres int√©r√™ts. Quand on va voir les indig√®nes, ils ne disent pas √ßa. Ils disent m√™me parfois le contraire, ou plusieurs choses √ la fois... ¬ »

C’est √ travers la cha√ģne de t√©l√©vision d’Etat Vive TV que le Venezuela a appris la chose suivante : les √©cologistes ne sont pas les porte-paroles des indig√®nes, et ceux-ci ont une voix. C’est √©galement par ce canal que les Baris ont pu exprimer leurs pr√©occupations. Et qu’ils ont √©t√© entendus. Le 21 mars, sur ordre du pr√©sident, la ministre de l’environnement Yubiri Ortega de Carrizalez a annonc√© qu’elle interdisait l’ouverture de nouvelles mines de charbon dans le Zulia et l’agrandissement des exploitations d√©j√ existantes. Pensant √ long terme, le gouvernement envisage une strat√©gie de d√©veloppement diff√©rente : agriculture, √©levage et tourisme.

En pays indien, les r√©alisations se multiplient : d√©marcation de terres dans les Etats d’Anzo√°tegui et du Monagas ; remise de bateaux ambulances dans l’Amazonas, le Bol√≠var et l’Apure ; installation de panneaux solaires dans quelques communaut√©s de l’Apure, pour y produire de l’√©lectricit√© ; distribution de rations alimentaires dans le delta Amacuro... Parfois brouillonne, la r√©volution n’a pas l√©sin√© sur la cr√©ation d’organismes : Institut r√©gional des affaires indig√®nes (d√©pendant des gouverneurs), division r√©gionale des affaires indig√®nes (minist√®re de l’√©ducation), ¬« missions ¬ » Gaicaipuro (politiques sociales destin√©es aux indiens), Robins√≥n (alphab√©tisation), Rivas (√©tudes secondaires), Barrio Adentro (sant√©), etc. A tel point que les int√©ress√©s finissent par s’y perdre, √ l’image du cacique de Kara√Īakal : ¬« Un jour arrive un fonctionnaire, le lendemain un autre, puis encore un autre, et on n’y comprend rien... ¬ »

En 2006, pour rem√©dier √ cette situation, a √©t√© cr√©√© le Minist√®re du pouvoir populaire pour les peuples indig√®nes, avec comme ministre une indienne, Nicia Maldonado. A cette structure, et en lien avec elle, s’ajoute la d√©signation de coordinateurs issus des communaut√©s. Certes, des difficult√©s demeurent. Mais, fait observer Castro, ¬« il faut diff√©rencier le discours politique et ce qui se passe dans la r√©alit√©. Pas parce que c’est contradictoire, mais parce que cela se situe dans des temps diff√©rents. Sur le terrain, la r√©ussite est forc√©ment lente. Mais, au moins, on sait dans quelle direction on va ¬ ».

******

De nouveaux droits

L’Etat – ¬« multiethnique, pluriculturel et multilingue ¬ » – reconna√ģt les droits des indig√®nes sur les terres ancestrales occup√©es traditionnellement. Il devra les d√©limiter et garantir le droit √ leur propri√©t√© collective (art. 119).

Il conditionne l’utilisation des ressources naturelles √ une information et √ une consultation pr√©alable des communaut√©s (art. 120).

Il garantit le droit √ une √©ducation qui leur soit propre et √ un r√©gime √©ducatif pluriculturel et bilingue (art. 121).

Il interdit de breveter les ressources génétiques indigènes ainsi que la propriété intellectuelle en relation avec leurs savoirs sur la biodiversité (art. 124).

Il porte au nombre de trois les postes r√©serv√©s aux indig√®nes √ l’Assembl√©e nationale et leur octroie √©galement des si√®ges dans les assembl√©es municipales et r√©gionales des r√©gions qu’ils habitent (art. 125).

Notes:

[1Population non indigène, blanche ou métissée.

[2Il s’agit de M. Manuel Rosales, l’un des deux seuls gouverneurs d’oppositions (avec M. Morel Rodr√≠guez, de l’Etat de Nueva Esparta).

[3Cf. Violaine Bonnassies, ¬« Les indig√®nes au Venezuela : une entr√©e en politique sous les auspices de la r√©volution bolivarienne ¬ », La chronique des Am√©riques, n¬° 36, Observatoire des Am√©riques, Montr√©al, novembre 2006.

[4Lire Renaud Lambert, ¬« Quand le peuple bouscule le “vieil Etat” v√©n√©zu√©lien ¬ », Mani√®re de voir, n¬° 92, ¬« Derri√®re les √©lections, quelle d√©mocratie ? ¬ », avril-mai 2007.

[5Grande propriété.


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Source : TOUS DROITS R√‰SERV√‰S ¬© Le Monde diplomatique (http://www.monde-diplomatique.fr/), juillet 2007.

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