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Colombie
Ces syndicalistes assassinés qui hantent les transnationales

Le grand d√©ballage sur les crimes paramilitaires a commenc√© en Colombie. Avec les aveux en mars dernier de Chiquita et le proc√®s intent√© √ Drummond, les Etats-Unis s’interrogent sur la responsabilit√© de leurs transnationales dans la campagne de terreur qui a co√ »t√© la vie √ 2 400 syndicalistes depuis 1991.

par Benito Pérez
31 juillet 2007

La cinquantaine de mineurs ext√©nu√©s vient juste de quitter la mine de charbon de La Loma, ce 12 mars 2001, dans le nord-ouest de la Colombie, lorsque plusieurs hommes arm√©s bloquent l’autobus de la compagnie Drummond. Les assaillants font descendre Valmore Locarno et Victor Hugo Orcasita, pr√©sident et vice-pr√©sident de la section locale du syndicat. On ne les reverra plus vivants. Moins de sept mois plus tard, un troisi√®me employ√© de l’entreprise √©tasunienne, Gustavo Soler, subira le m√™me sort. Il venait de remplacer Valmore √ la t√™te de Sintraminergetica [1]. Trois assassinats [2]. Trois fois rien, une goutte de sang dans l’oc√©an de drames – 2 400 morts et disparus en seize ans – qui endeuillent le syndicalisme colombien, mais trois morts qui feront date. Pour la premi√®re fois, un jury populaire √©tasunien s’est prononc√© jeudi √ Birmingham (Alabama), si√®ge de Drummond, sur les pr√©sum√©es exactions d’une transnationale bas√©e dans le pays. En l’absence – opportune – de leurs deux t√©moins centraux, Sintraminergetica et les familles des syndicalistes ont √©t√© d√©bout√©s. Mais quel que soit le sort r√©serv√© √ l’appel interjet√© par les familles, une br√®che s’est ouverte, et les proc√©dures promettent de se multiplier.

Sauve qui peut !

Aux Etats-Unis, l’affaire Drummond avait √©t√© prise tr√®s au s√©rieux, les habituelles d√©n√©gations m√©prisantes n’√©taient plus de mise. Le tr√®s c√©l√®bre bureau d’avocat de l’ancien secr√©taire d’Etat, James Baker, a m√™me √©t√© mobilis√© pour tenter d’emp√™cher la tenue de l’audience. En vain.

Le scandale de la ¬« parapolitique ¬ » – qui √©clabousse depuis plus d’un an des institutions colombiennes li√©es aux narco-paramilitaires [3] – est pass√© par l√ . Aujourd’hui, les langues se d√©lient. Agents des services de renseignement, miliciens repentis, militaires, politiciens ou fonctionnaires, personne ne veut couler tout seul.
D’autant que le passif des ¬« paras ¬ » est impressionnant : en une vingtaine d’ann√©es, ce conglom√©rat d’organisations arm√©es d’extr√™me droite aurait ex√©cut√© plus de 17 000 personnes [4]et forc√© au d√©placement de 1 √ 3 millions de paysans. De notori√©t√© publique, les Autod√©fenses Unies de Colombie (AUC) contr√īlent aujourd’hui l’essentiel du trafic de coca√Įne en provenance de Colombie. Pis, en ces temps de ¬« lutte contre le terrorisme ¬ », les AUC sont devenues particuli√®rement infr√©quentables, puisque inscrites sur la fameuse liste des organisations criminelles dress√©e par le D√©partement d’Etat am√©ricain.

Chiquita avoue

Dans ce sauve qui peut des complices, commanditaires et autres ex√©cutants, certaines transnationales pr√©sentes de longue date dans l’Eldorado colombien commencent √ trembler. Premi√®re √ passer aux aveux : la fameuse soci√©t√© banani√®re Chiquita a admis avoir eu recours aux services des AUC ¬« pour la s√©curit√© de [son] personnel ¬ », pour la modique somme 1,7 million de dollars entre 1997 et 2004. Selon un responsable charg√© de collecter les fonds, Banadex, l’ancienne filiale de Chiquita, versait une obole de trois centimes de dollars par caisse de banane export√©e.

Contre une amende de 25 millions, la justice √©tasunienne a finalement accept√© en mars dernier d’abandonner la proc√©dure judiciaire. Mais les tourments de Chiquita ne semblent pas pr√®s de s’arr√™ter. Car si la justice colombienne demeure muette, plusieurs ONG ont d√©pos√© plainte la semaine derni√®re devant une Cour du New Jersey, pour ¬« assassinats ¬ », ¬« tortures ¬ » et ¬« crimes de guerre ¬ » commis dans les r√©gions banani√®res de Colombie.

Importation d’armes

Il faut dire que le dossier de l’ex-United Fruits & Cie est particuli√®rement gratin√©. Ainsi, selon les √©l√©ments retenus par la justice, la collaboration entre Chiquita et les paramilitaires s’est men√©e tout au sommet, Le fondateur des AUC, Carlos Casta√Īo [5], y a particip√© en personne, au su de la maison m√®re de l’entreprise √ Cincinnati.
De l’aveu m√™me des ¬« paras, la multinationale a grandement contribu√© – consciemment ou pas – √ leur prise de contr√īle de la r√©gion de l’Uraba. Ainsi, en novembre 2001, Banadex d√©chargea sur son port priv√©, situ√© en zone franche, puis transporta quelque 3 400 fusils et 4 millions de cartouches en provenance d’Isra√« l et du Nicaragua pour le compte des AUC.
¬« Mon meilleur goal ¬ », confia apr√®s coup Carlos Casta√Īo.

L’Observatoire pr√©sidentiel pour les droits humains estime que durant la p√©riode o√Ļ Chiquita finan√ßait le bloc paramilitaire de la zone, celui-ci a commis 62 massacres (432 victimes) et forc√© le d√©placement de 60 000 personnes.

Embl√©matique, le cas de Chiquita a valu un avertissement en bonne et due forme √ toutes les entreprises √©tasuniennes pr√©sentes en Colombie. Celles-ci ¬« doivent prendre note que les versements effectu√©s √ des terroristes ne peuvent √™tre consid√©r√©s comme des frais d’affaires : ce sont des d√©lits ¬ », d√©clarait le 19 mars dernier le procureur f√©d√©ral Jeffrey Taylor dans un communiqu√©.
Et il n’aura pas fallu deux mois pour que la temp√™te pr√©sag√©e √©clate. Le 17 mai, contre une remise de peine, l’ex-chef des paramilitaires, Salvatore Mancuso, livrait une longue liste d’entreprises nationales ou √©trang√®res ayant financ√© les AUC. On y retrouve notamment le gotha des soci√©t√©s banani√®res [6]– dont Chiquita, Dole et Del Monte qui auraient vers√© 1 cent par caisse – mais aussi Hyundai, Bavaria (SABMiller) et toutes les exploitations de charbon du D√©partement du Cesar (o√Ļ op√®re Drummond), ainsi que deux douzaines d’autres firmes actives dans les secteurs p√©trolier, agroexportateur et alimentaire.

Repr√©sentants f√Ęch√©s

Ajout√© aux proc√©dures engag√©es contre Drummond, Coca-Cola et Occidental, la coupe √©tait pleine pour certains √©lus d√©mocrates, de plus en plus r√©tifs aux liens entre Washington et le r√©gime de Bogot√°. Saisie du dossier de la ¬« para-√©conomie ¬ » en juin, la sous-commission parlementaire aux organisations internationales n’a pas h√©sit√© √ r√©clamer l’audition du repenti Mancuso. ¬« Nos int√©r√™ts √©conomiques nuisent-ils √ la lutte contre le terrorisme ? Sommes nous en train de faire des compromis ? Si tel est le cas, le public doit le savoir ¬ », a notamment d√©clar√© dans la presse Bill Delahunt [7]. Et le pr√©sident de la sous-commission de pr√©venir que celle-ci allait ¬« examiner de tr√®s pr√®s le comportement des transnationales √©tasuniennes dans le monde ¬ » et qu’elle usera de la Colombie ¬« comme d’un mod√®le ¬ ». A terme, M. Delahunt n’a pas exclu qu’il faille compl√©ter le code p√©nal √©tasunien, pour restaurer ¬« notre cr√©dibilit√© et notre position morale dans le monde ¬ ».

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Guerre civile ou guerre sociale ?

¬« L’Ecole nationale syndicale de Colombie a recens√© 2 245 homicides, 3 400 menaces et 138 disparitions forc√©es √ l’encontre de syndicalistes entre janvier 1991 et d√©cembre 2006. ¬ » ¬« Dans plus de 90% des cas, les responsables n’ont pas √©t√© jug√©s. ¬ » ¬« En 2005, environ 49% des violations de droits humains envers des syndicalistes furent l’oeuvre des paramilitaires, et 43% directement par les forces de s√©curit√©. ¬ » Ces impressionnants constats figurent dans un rapport d’Amnesty International [8] opportun√©ment publi√© le 3 juillet dernier. L’information n’est pas vraiment nouvelle. Ann√©e apr√®s ann√©e, ONG et conf√©d√©rations syndicales d√©noncent le sonderfall [cas √ part] colombien : ce pays √ peine plus peupl√© que l’Espagne h√©berge √ lui seul plus de 90% des assassinats de syndicalistes commis dans le monde. Sans compter les meurtres de proches ou les exils forc√©s par milliers, car si le nombre d’assassinats directs de militants a diminu√© ces derni√®res ann√©es, les manoeuvres d’intimidation ont, elles, explos√©.

Alors pourquoi ? Pourquoi cette h√©catombe ? Employeurs et paramilitaires concordent sur un point : il s’agirait l√ d’un effet de la subversion communiste qui agite le pays depuis les ann√©es 1960. Pour les Autod√©fenses Unies de Colombie (AUC), les syndicalistes pris pour cible seraient en r√©alit√© des collaborateurs des gu√©rillas, qu’ils aideraient en particulier √ extorquer les entrepreneurs.
Sans accuser directement les syndicats, les employeurs s’en remettent aussi √ la ¬« guerre civile ¬ ». Ainsi l’avocat de Drummond d√©clarait-il en ouverture du proc√®s pour meurtre des trois dirigeants de Sintraminergetica : ¬« Ce sont trois parmi des milliers de leaders syndicaux assassin√©s en Colombie ¬ », selon les mots de William Jeffress. Et d’ajouter que ¬« personne ne pourrait imaginer que Drummond ait pu aider √ assassiner ses propres employ√©s ¬ ». Une argumentation absurde et scandaleuse, r√©torque un ancien dirigeant de Sintraminergetica.
Ce fils et petit-fils de syndicalistes souligne que les meurtres de ses coll√®gues sont intervenus en p√©riode de conflit avec l’entreprise. Cinq ans plus tard, lui-m√™me a √©t√© menac√© et a d√ » fuir le pays apr√®s avoir conduit un mouvement de gr√®ve victorieux. ¬« Je me suis toujours battu pour les droits des travailleurs, je n’ai pas d’armes, √ part ma t√™te et mes bras ¬ », confie-t-il.
Dans son rapport, Amnesty confirme sans ambigu√Įt√© cette version. L’ONG a relev√© des ¬« abus constants contre les droits humains de syndicalistes commis dans le contexte des conflits de travail ¬ » ou lors de campagnes contre des projets de privatisations. Autrement dit, dans l’immense majorit√© des cas, c’est bien ¬« le statut et l’activit√© syndicale ¬ » qui motivent l’exaction. Pour l’ONG, il existerait m√™me ¬« une strat√©gie militaire-paramilitaire coordonn√©e, destin√©e √ r√©duire le travail de ces personnes, en les √©liminant physiquement, mais aussi en tentant de discr√©diter la l√©gitimit√© des activit√©s syndicales ¬ ». En somme, le conflit arm√© servirait de ¬« couverture ¬ » √ tous ceux qui cherchent √ augmenter leurs profits par tous les moyens. ¬« Drummond, comme d’autres, a fait sciemment le choix de s’installer dans une zone en conflit pour faire plus d’argent ¬ », illustre Herman Johnson, avocat √©tasunien de Sintraminergetica. Et la m√©thode a prouv√© son efficacit√© ; jadis r√©put√© pour sa combativit√©, le mouvement syndical colombien s’affaiblit irr√©m√©diablement. En une dizaine d’ann√©es, le taux de syndicalisation est pass√© de 8% √ moins de 4%. Corollaire, le nombre de travailleurs couverts par une convention collective a chut√© de moiti√©, indique la Centrale unitaire des travailleurs. Une v√©ritable catastrophe dans un pays qui ne conna√ģt pas de s√©curit√© sociale publique. Salaires et stabilit√© de l’emploi ont suivi le mouvement : durant la m√™me p√©riode, 900 000 contrats de salari√©s ont disparu. Quant au code du travail, pourtant pr√©vu par la Constitution de 1991, il est rest√© lettre morte.

Notes:

[1Syndicat national des travailleurs des mines et de l’√©nergie.

[2A noter que deux militants de base de Sintraminergetica avaient √©t√© assassin√©s peu avant MM. Locarno et Orcasita. Le Courrier a d√©j√ relat√© partiellement ces faits le 2 mai 2004 : http://risal.collectifs.net/spip.php?article949.

[3[NDLR] Consultez √ ce sujet le dossier ¬« parapolitique et paramilitarisme ¬ » dans la rubrique ¬« Colombie ¬ » du RISAL : http://risal.collectifs.net/spip.php?mot392.

[4Plus de 14 000 entre 1988 et 2003, selon le CINEP, une ONG colombienne. Au moins 3 000 depuis décembre 2002, selon Amnesty International.

[5[NDLR] Casta√Īo a myst√©rieusement disparu en avril 2004.

[6[NDLR] Lire √ ce propos Roberto Bardini, United Fruit : Bananes, avocats et mitrailleuses, RISAL, 18 juillet 2007 : http://risal.collectifs.net/spip.ph....

[7Los Angeles Times, 23 juillet 2007.

[8http://web.amnesty.org/library/Inde...


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Source : Le Courrier (http://www.lecourrier.ch/), Gen√®ve, juillet 2007.

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