| Rťseau d'information et de solidaritť avec l'Amťrique latine |
http://www.risal.info/spip.php?article2322

Chili
La longue résistance mapuche

Le peuple mapuche, son histoire, sa culture, ses luttes, ont √©t√© couverts par un voile de silence. Le peu de nouvelles qui viennent du sud du Chili sont presque toujours li√©es √ la r√©pression ou √ des d√©nonciations de ¬« terrorisme ¬ » de la part de l’√‰tat chilien. En d√©pit de l’isolement social et politique, r√©duits √ une p√©nible survie dans les zones rurales et aux emplois pr√©caires et mal pay√©s dans les villes, ils continuent de r√©sister aux multinationales foresti√®res et aux centrales hydro√©lectriques, ils cherchent √ maintenir vivantes leurs traditions.

par Ra√ļl Zibechi
12 septembre 2007

¬« Je suis consid√©r√© par l’√‰tat chilien comme un d√©linquant parce que je d√©fends ma famille et mes terres ¬ », d√©clare Wajkilaf Cadin Calfunao, 25 ans, membre de la communaut√© Juan Paillalef, dans la IXe R√©gion [1], l’Araucanie, dans une br√®ve lettre qu’il nous a fait parvenir de la prison de haute s√©curit√© de Santiago, o√Ļ les gardiens ne nous ont pas permis d’entrer pour des raisons bureaucratiques. √€ peu de choses pr√®s, d’autres prisonniers mapuches disent la m√™me chose. Jos√© Huenchunao, un des fondateurs de la Coordinadora Arauco Malleco (CAM), incarc√©r√© le 20 mars dernier, a √©t√© condamn√© √ dix ann√©es de prison pour avoir particip√© √ l’incendie de machines foresti√®res.

¬« Les prisons sont un lieu de ch√Ętiment que l’√‰tat chilien et ses ex√©cutants politiques et judiciaires ont destin√© √ ceux qui luttent ou repr√©sentent le peuple-nation mapuche ¬ », √©crivit Huenchunao le 21 mars de la prison d’Angol [2]. Hector Llaitul, 37 ans, dirigeant de la CAM, d√©tenu le 21 f√©vrier sous les m√™mes charges que Huenchunao, a commenc√© une gr√®ve de la faim pour d√©noncer le montage politico-judiciaire √ son encontre. La majeure partie des plus de 20 prisonniers mapuches ont eu recours √ la gr√®ve de la faim pour d√©noncer leur situation ou pour exiger leur transfert dans des prisons proches de leurs communaut√©s.

Comme presque tous les dirigeants mapuches, Llaitul met l’accent sur le probl√®me des entreprises foresti√®res : ¬« La Forestal Mininco est avec l’entreprise hydro√©lectrique ENDESA, un de nos principaux adversaires. Elles ont chang√© de politique. Il ne s’agit plus d’user purement de la violence. Elles sont en train de diversifier la r√©pression : elles √©tudient les zones o√Ļ elles op√®rent et mettent en place des plans adapt√©s √ chaque zone (propagande, cours et autres), souvent financ√©s par la Banque Interam√©ricaine de D√©veloppement (BID) dans le but de cr√©er un cercle de s√©curit√© autour de leurs propri√©t√©s. Elles arment les petits paysans et les clubs de chasse et de p√™che pour qu’ils forment des comit√©s de surveillance (l√©gaux au Chili) afin de se d√©fendre des ’mauvais voisins’. Ils tentent ainsi d’isoler ceux qui luttent ¬ » [3].

¬« Ma communaut√© a √©t√© fortement r√©prim√©e puisque tous les membres de ma famille sont en prison (maman, papa, fr√®re, tante, etc.) ¬ », signale Calfunao dans sa lettre, et il d√©crit comment les terres de sa communaut√© ont √©t√© ¬« vol√©es ¬ » par les entreprises foresti√®res et le minist√®re des Travaux publics, vol avalis√© par les tribunaux qui ne respectent pas ¬« notre droit consu√©tudinaire et nos coutumes juridiques ¬ ». Il est accus√© d’enl√®vement pour avoir r√©alis√© un barrage routier, de d√©sordres sur la voie publique et de la destruction de pneus d’un camion forestier qui transportait du bois de la r√©gion mapuche. Toute activit√© que r√©alisent les communaut√©s pour emp√™cher que les entreprises foresti√®res continuent √ voler leurs terres, est trait√©e par l’√‰tat chilien au moyen de la l√©gislation ¬« anti-terroriste ¬ » h√©rit√©e de la dictature d’Augusto Pinochet.

Au sud du fleuve Bío Bío

En arrivant √ Concepci√≥n, √ 500 kilom√®tres au sud de Santiago, par l’√©troite vall√©e entre la cordill√®re des Andes et le Pacifique, couverte de cultures fruiti√®res qui ont fait du Chili un important agro-exportateur, le paysage commence √ se modifier brusquement. Les cultures foresti√®res enveloppent champs et collines. Les autoroutes se transforment en chemins qui montent en serpentant la montagne et se perdent entre les pins. A l’improviste, une dense et √©paisse fum√©e blanche annonce une usine √ papiers, toujours entour√©e d’immenses et √©tendues cultures vertes.

Lucio Cuenca, coordinateur de l’Observatoire Latino-Am√©ricain des Conflits Environnementaux (OCLA, Observatorio Latinoamericano de Conflitos Ambientales) explique que le secteur forestier cro√ģt √ un rythme annuel sup√©rieur √ 6%. ¬«  Entre 1975 et 1994 les cultures ont augment√© de 57% ¬ », ajoute t-il. Le secteur forestier repr√©sente plus de 10% des exportations ; pratiquement la moiti√© va vers des pays asiatiques. Plus de deux millions d’hectares de plantations foresti√®res se concentrent dans les r√©gions V et X, terres traditionnelles des mapuches. Le pin constitue 75% et l’eucalyptus 17%. ¬« Mais presque 60% de la surface plant√©e appartient √ trois groupes √©conomiques ¬ », affirme Cuenca.

Expliquer une pareille concentration de la propri√©t√© n√©cessite - comme dans presque tous les domaines dans ce Chili hyper-privatis√© - de porter un regard sur les ann√©es 70, et tout particuli√®rement sur le r√©gime de Pinochet. Durant les ann√©es 60 et 70, les gouvernements d√©mocrate-chr√©tien et socialiste mirent en oeuvre une r√©forme agraire qui rendit des terres aux mapuches et d√©veloppa la cr√©ation de coop√©ratives paysannes. L’√‰tat participa activement √ la politique foresti√®re tant dans les cultures que dans le d√©veloppement de l’industrie.

Cuenca explique ce qui est arriv√© sous Pinochet : ¬« La dictature militaire r√©alisa ensuite une contre-r√©forme modifiant tant la propri√©t√© que l’usage de la terre. Dans la seconde moiti√© des ann√©es 70, entre 1976 et 1979, l’√‰tat c√©da √ des priv√©s ses six principales entreprises de la zone : Celulosa Arauco, Celulosa Constituci√≥n, Forestal Arauco, Inforsa, Masisa et Compa√Īia Manufacturera de Papeles y Cartones, qui furent vendues √ des entreprises pour 78% de leur valeur ¬ ».

Le pinoch√©tisme marque la diff√©rence : l’industrie foresti√®re au Chili est aux mains de deux grands groupes priv√©s nationaux, dirig√©s par Anacleto Angelini et Eleodoro Matte. Dans le reste du continent l’industrie est aux mains de grandes multinationales europ√©ennes ou √©tats-uniennes. C’est l√ que la nationalit√© des propri√©taires n’a pas la moindre importance. Au Chili, seulement 7,5% des plantations foresti√®res sont d√©tenues par de petits propri√©taires, alors que 66% appartiennent √ de grands propri√©taires qui poss√®dent un minimum de mille hectares de for√™t. Le Groupe Angelini a √ lui tout seul 765 000 hectares, alors que le groupe Matte d√©passe le demi million.

¬« Les r√©gions o√Ļ se d√©veloppe ce lucratif commerce - poursuit Cuenca - sont devenues les plus pauvres du pays ¬ ». Alors qu’Angelini est un des six hommes les plus riches d’Am√©rique latine, dans les r√©gions VIII et IX la pauvret√© d√©passe les 32%, l’indice le plus √©lev√© du pays. ¬« Les b√©n√©fices ne sont pas redistribu√©s et rien ne reste dans la r√©gion, si ce n’est la surexploitation, la pollution, la perte de diversit√© biologique et culturelle et, bien s√ »r, la pauvret√© ¬ », conclut le coordinateur de l’OLCA.

Pour les mapuches, l’expansion foresti√®re signifie leur mort en tant que peuple. Chaque ann√©e, la fronti√®re foresti√®re progresse de 50 000 hectares. En plus de se voir litt√©ralement noy√©s par les cultures, ils commencent √ manquer d’eau, il y a des changements dans la flore et la faune, et la for√™t primaire dispara√ģt rapidement. Un rapport de la Banque centrale assure que dans 25 ans le Chili sera sans for√™t primaire. Tout indique, n√©anmoins, que l’expansion foresti√®re est impossible √ arr√™ter.

Malgr√© les d√©nonciations relatives √ la d√©t√©rioration environnementale et sociale, malgr√© la r√©sistance de dizaines de communaut√©s mapuches mais aussi maintenant de p√™cheurs et d’agriculteurs, et, au surcro√ģt, malgr√© les analyses d’organismes publics nationaux qui pr√©viennent des dangers de la poursuite du d√©veloppement de l’industrie foresti√®re, la quantit√© de bois disponible aura doubl√© en 2018 par rapport √ ce qu’elle √©tait en 1995, selon ce qu’indique la Corporation du Bois. Cela conduira in√©luctablement √ ouvrir de nouvelles usines de cellulose. Le Chili externalise une s√©rie de co√ »ts (de travail et environnementaux) lui permettant de produire la tonne de cellulose √ seulement 222 dollars, contre 344 pour le Canada et 349 pour la Su√®de et la Finlande. C’est l’unique argument de poids.

Trois si√®cles d’ind√©pendance

Il est impossible de comprendre la r√©alit√© actuelle du peuple mapuche sans revenir sur son histoire. A la diff√©rence des autres grands peuples du continent, les mapuches parvinrent √ imposer leur autonomie et ind√©pendance √ la Couronne espagnole durant 260 ans. Ce n’est qu’√ la fin du XIXe si√®cle qu’ils durent se soumettre √ l’√‰tat ind√©pendant du Chili. Cette notable exception marque l’histoire d’un peuple qui, √ beaucoup de points de vue, a accumul√© suffisamment de diff√©rences avec les autres peuples indig√®nes pour emp√™cher que l’on g√©n√©ralise leurs histoires et leurs r√©alit√©s.

On estime qu’√ l’arriv√©e des Espagnols, il y avait un million de mapuches, concentr√©s surtout en Araucanie (territoire entre Concepci√≥n et Valdivia). C’√©tait un peuple de p√™cheurs, de chasseurs et de cueilleurs, dont l’alimentation de base √©tait constitu√©e de pommes de terre et de haricots qu’ils cultivaient dans des clairi√®res de for√™ts, et du pignon de l’araucaria, le gigantesque arbre qui dominait la g√©ographie du sud. Bien que s√©dentaires, ils ne constituaient pas de villages ; chaque famille avait son autonomie territoriale. L’abondance de ressources sur des terres tr√®s riches est ce qui permit l’existence d’¬« une population tr√®s sup√©rieure √ ce qu’un syst√®me pr√©-agraire aurait pu approvisionner ¬ », soutient Jos√© Bengoa, le principal historien du peuple mapuche [4].

Cette soci√©t√© de chasseurs-guerriers, o√Ļ la famille √©tait l’unique institution sociale permanente regroup√©e autour de caciques ou loncos [dirigeants], √©tait bien diff√©rente des soci√©t√©s indig√®nes que trouv√®rent les Espagnols en Am√©rique. Entre 1546 et 1598, les mapuches r√©sist√®rent avec succ√®s aux Espagnols. En 1554, Pedro Valdivia, capitaine g√©n√©ral de la Conquista, fut vaincu par le cacique Lautaro pr√®s de Ca√Īete, fait prisonnier et tu√© pour ¬« avoir voulu nous r√©duire en esclavage ¬ ».

En d√©pit des √©pid√©mies de typhus et de variole, qui emport√®rent le tiers de la population mapuche, une seconde et une troisi√®me g√©n√©ration de caciques r√©sist√®rent avec succ√®s aux nouvelles attaques des colonisateurs. En 1598, le cours de la guerre changea. La sup√©riorit√© militaire des mapuches, qui devinrent de grands cavaliers et avaient plus de chevaux que les arm√©es espagnoles, poussa les conquistadores √ se mettre sur la d√©fensive. Ils d√©truisirent toutes les villes espagnoles au sud du fleuve B√≠o B√≠o ; parmi lesquelles Valdivia et Villarica, qui ne fut refond√©e que 283 ans plus tard, apr√®s la ¬« pacification de l’Araucanie ¬ ».

Une paix tendue s’installa √ la ¬« fronti√®re ¬ ». Le 6 janvier 1641, Espagnols et mapuches se r√©unirent pour la premi√®re fois au Parlement de Quil√≠n : la fronti√®re sur le B√≠o B√≠o et l’ind√©pendance mapuche furent reconnues, mais les mapuches devaient laisser pr√™cher les missionnaires et lib√©rer les prisonniers. Le Parlement de Negrete, en 1726, r√©gula le commerce qui √©tait source de conflits et les mapuches s’engag√®rent √ d√©fendre la Couronne espagnole contre les cr√©oles.

Comment expliquer cette particularit√© mapuche ? Divers historiens et anthropologues, dont Bengoa, s’accordent √ dire que ¬« √ la diff√©rence des Incas et des Mexicains, qui poss√©daient des gouvernements centralis√©s et des divisions politiques internes, les Mapuches poss√©daient une structure sociale non hi√©rarchis√©e. Dans la situation mexicaine et andine, le conqu√©rant frappa le centre du pouvoir politique, et en le conqu√©rant, s’assura le contr√īle de l’Empire. Dans le cas mapuche, ce n’√©tait pas possible, √©tant donn√© que sa soumission passait par celle de chacune des milliers de familles ind√©pendantes ¬ » [5]. Au passage, il faudrait ajouter que la pr√©dominance de cette culture explique aussi l’√©norme difficult√© que rencontre le mouvement mapuche pour construire des organisation unitaires et repr√©sentatives.

Vers le 18e si√®cle, influenc√©e par la Colonie qui avait r√©pandu l’√©levage extensif, la soci√©t√© mapuche se transforma en une √©conomie d’√©levage commercial qui contr√īlait un des territoires les plus √©tendus poss√©d√© par un groupe ethnique en Am√©rique du Sud : ils √©taient √©tendus jusque dans les pampas et atteignaient ce qui est aujourd’hui la province de Buenos Aires. Cette nouvelle √©conomie renfor√ßa le r√īle des loncos (caciques) et cr√©a des relations de subordination sociale que les mapuches n’avaient pas connu. ¬« La grande concentration du b√©tail au profit de quelques loncos et la n√©cessit√© de compter sur des dirigeants pour n√©gocier avec le pouvoir colonial, intensifia la hi√©rarchisation sociale et la centralisation du pouvoir politique ¬ », explique l’historien Gabriel Salazar.

L’√©conomie mini√®re de la nouvelle R√©publique ind√©pendante n√©cessita, √ la suite de la crise de 1857, d’√©tendre la production agricole. Jusqu’en 1881, date √ laquelle les mapuches furent d√©finitivement vaincus, se d√©cha√ģna une guerre d’extermination. Apr√®s la d√©faite, les mapuches furent confin√©s dans des reducciones : les terres qu’ils contr√īlaient pass√®rent de 10 millions d’hectares √ un demi million, le reste de leurs terres √©tant adjug√© par l’√‰tat √ des particuliers. Ils devinrent ainsi des agriculteurs pauvres, forc√©s de changer leurs coutumes, leurs formes de production et leurs normes juridiques.

Une nouvelle réalité

A environ 100 kilom√®tres au sud de Concepci√≥n, le petit village de Ca√Īete est un des noeuds du conflit mapuche : √ la No√« l 1553, les mapuches d√©truisirent le fort Tucapel construit par Pedro de Valdivia et ex√©cut√®rent ce dernier. Cinq ann√©es plus tard, le grand cacique Caupolican fut envoy√© au supplice sur la place qui porte aujourd’hui son nom, o√Ļ s’√©l√®vent d’imposantes figures en bois en hommage de son peuple. Sur cette m√™me place, quelque 200 mapuches et √©tudiants se rassembl√®rent une matin√©e pluvieuse d’avril pour demander la libert√© de Jos√© Huenchunao, dirigeant de la Coordination des Communaut√©s en conflit Arauco-Malleco (CAM), d√©tenu depuis des semaines, dans le cadre de l’offensive d√©clench√©e par l’√‰tat qui a conduit en prison les principaux dirigeants de la Coordination, dont Hector Llaitul et Jos√© Llanquileo.

Quand la marche s’est dissoute, apr√®s avoir parcouru cinq p√Ęt√©s de maisons, entour√©e d’un important dispositif anti-√©meutes, les loncos Jorge et Fernando nous ont emmen√©s jusqu’√ leur communaut√©. Pr√®s de l’un des villages de la zone, dans une esp√®ce de clairi√®re entre les pins, une poign√©e de maisons pr√©caires forment la communaut√© Pablo Quintriqueo, ¬« un indig√®ne hispanis√© qui vivait dans cette r√©gion vers 1800 ¬ », explique Mari, assistante sociale mapuche qui vit √ Concepci√≥n. A la surprise de ceux qui ont visit√© des communaut√©s andines ou mayas, elle ne comprend que sept familles et s’est form√©e il y a seulement huit ans ; le petit potager derri√®re les maisons ne peut ravitailler plus de 30 personnes.

Faisant circuler un mat√©, ils expliquent. Les familles avaient √©migr√© √ Concepci√≥n et laiss√© les terrains de leurs anc√™tres sur lesquels ils √©taient n√©s et avaient v√©cu jusqu’√ il y a une d√©cennie. Mari s’est mari√©e avec un huinka (blanc), elle a deux enfants et un bon emploi. Beaucoup de jeunes, comme Hector Llaitul, aujourd’hui emprisonn√© √ Angol, se sont dipl√īm√©s √ l’Universit√© de Concepci√≥n et ont ensuite cr√©√© des organisations en d√©fense de leurs terres et communaut√©s. Quand les forestiers empi√©t√®rent sur leurs terres, ils y retourn√®rent pour les d√©fendre. ¬« Ce sont au total 1 600 hectares qui sont l’objet du conflit rien que dans cette communaut√© ¬ », assurent-ils.

Il n’est pas simple de comprendre la r√©alit√© mapuche. Le lonco Jorge, 35 ans, un des plus jeunes du groupe, donne une piste en signalant que ¬« le projet de restructuration du peuple mapuche passe par la r√©cup√©ration du territoire ¬ ». De l√ on peut d√©duire que les mapuches vivent une p√©riode que d’autres peuples indig√®nes du continent ont connu il y a un demi-si√®cle, quand ils s’assur√®rent la r√©cup√©ration et le contr√īle de terres et de territoires qui leur appartenaient depuis des temps imm√©moriaux. En second lieu, tout indique que la d√©faite mapuche est encore trop proche (√ peine un si√®cle) compar√©e aux trois ou cinq si√®cles pass√©s depuis l’irruption des Espagnols ou la d√©faite de Tupac Amaru, selon la chronologie que l’on pr√©f√®re. La m√©moire de la perte de l’ind√©pendance mapuche est encore tr√®s fra√ģche, et cela est peut-√™tre le motif d’une tendance qui se r√©p√®te dans les conversations : √ la diff√©rence des aymaras, quechuas et mayas, les mapuches se mettent dans une position de victimes qui, bien que juste, s’av√®re incommode.

Jos√© Huenchunao affirme que les communaut√©s vivent une nouvelle situation du fait du d√©sespoir existant. Et il lance un avertissement qui ne semble pas d√©mesur√© : ¬« Si cette administration politique, si les acteurs de la soci√©t√© civile ne prennent pas en compte notre situation, les conflits qui √©taient isol√©s vont se reproduire avec plus de force et de mani√®re plus coordonn√©e. Cela peut √™tre beaucoup plus grave, cela peut avoir un co√ »t beaucoup plus grand pour cette soci√©t√© que de rendre une certaine quantit√© de terres, qui est le minimum que les communaut√©s r√©clament. ¬ » [6]

Pour les Chiliens de ¬« tout en bas ¬ », il n’est pas √©vident que la d√©mocratie √©lectorale ait am√©lior√© leurs vies. ¬« La strat√©gie politique de la Concertaci√≥n [Concertation des partis politiques pour la d√©mocratie, ndlr], tout au long de ses seize ann√©es de gouvernement, a √©t√© tourn√©e vers ’le changement politique et social minimal’ et vers l’extension et l’approfondissement du capitalisme n√©olib√©ral dans toutes les sph√®res de la soci√©t√©. L’administration ‘concertationniste’ a plus gouvern√© le march√© que la soci√©t√©, accentuant ainsi la tr√®s mauvaise distribution des revenus, et faisant de la soci√©t√© chilienne - derri√®re le Br√©sil - la soci√©t√© la plus in√©galitaire du continent latino-am√©ricain ¬ », assure le politologue Gomez Leyt√≥n [7].

Mais il y a des sympt√īmes clairs qui montrent que le temps de la Concertaci√≥n est en train de s’√©puiser. Il est possible, de plus, que l’appr√©ciation de Henchunao soit juste. La longue r√©sistance du peuple mapuche non seulement ne s’est pas √©teinte, mais elle rena√ģt toujours en d√©pit de la r√©pression. N√©anmoins, ces derni√®res ann√©es, au sud du B√≠o B√≠o, les mapuches ne sont pas seuls √ r√©sister au mod√®le n√©olib√©ral sauvage. Les p√™cheurs artisanaux de Mehuin et les agriculteurs qui voient leurs eaux contamin√©es ont d√©j√ r√©alis√© diverses protestations. D√©but mai, les carabiniers ont tu√© un ouvrier forestier, Rodrigo Cisternas, qui participait √ une gr√®ve pour l’augmentation des salaires. [8]

Ce fait repr√©sente peut-√™tre le commencement de la fin de la Concertaci√≥n. Durant plus de 40 jours, les ouvriers de Bosques Arauco, propri√©t√© du Groupe Angelini situ√©e dans la r√©gion B√≠o B√≠o, ont fait une gr√®ve √ laquelle ont particip√© trois syndicats repr√©sentant 6 000 travailleurs. Comme l’entreprise avait accumul√© des profits de 40%, les ouvriers r√©clam√®rent une augmentation des salaires du m√™me pourcentage. Apr√®s de longues et inutiles n√©gociations, ils en vinrent √ la gr√®ve. Ils encercl√®rent l’usine o√Ļ l’entreprise s’√©tait repli√©e avec ses trois √©quipes pour faire √©chouer la gr√®ve. ¬« Voyant que les carabiniers s’amusaient √ d√©truire leurs v√©hicules, les ouvriers se sont d√©fendus en utilisant du gros outillage, c’est alors que les carabiniers ont assassin√© par balle un des gr√©vistes et en ont gravement bless√© plusieurs autres ¬ », d√©clare un communiqu√© du Mouvement pour l’Assembl√©e du Peuple (Movimiento por la Asamblea del Pueblo) [9].

Dans les derniers mois, le gouvernement de Michelle Bachelet a ouvert trop de fronts. Au conflit avec le peuple mapuche s’ajoute la protestation estudiantine contre la loi d’√©ducation qui a provoqu√© l’ann√©e derni√®re des manifestations de centaines de milliers de jeunes. Au d√©but de cette ann√©e a √©clat√© un conflit non r√©solu en raison de la restructuration des transports publics √ Santiago, puisque la mise en route du Transantiago [10] porte pr√©judice aux secteurs populaires. S’ajoute √ cela la mort d’un ouvrier dans une r√©gion chaude. Il est possible que, comme cela a d√©j√ eu lieu dans d’autres pays de la r√©gion, la population chilienne ait commenc√© √ tourner la page du n√©olib√©ralisme sauvage.

La démocratie contre les mapuches

Un ministre de Pinochet se vantait en disant qu’ ¬« au Chili il n’y a pas d’indig√®nes, il n’y a que des Chiliens ¬ ». En cons√©quence, la dictature √©dicta des d√©crets pour mettre fin aux exceptions l√©gales en faveur des mapuches et introduire le concept de propri√©t√© individuelle de leurs terres. Mais ¬« priver le peuple mapuche de sa reconnaissance en tant que tel a renforc√© l’identit√© ethnique ¬ », signale Gabriel Salazar, r√©cent laur√©at du Prix national d’Histoire.

Au d√©but des ann√©es 80 on a assist√© √ une ¬« explosion sociale ¬ » du peuple mapuche en r√©ponse aux d√©crets de 1979 qui permirent la division de plus de 460 000 hectares de terres indig√®nes. ¬« La division - rel√®ve Salazar - ne respecte pas les espaces qui ont toujours √©t√© consid√©r√©s communs et qui √©taient fondamentaux pour la reproduction mat√©rielle et culturelle du peuple mapuche, comme les zones destin√©es aux bois, aux p√Ęturages et aux c√©r√©monies religieuses. L’augmentation de la population, jointe √ la r√©duction de son territoire, ont contribu√© √ ’vider’ les communaut√©s de leurs gens et de leur culture ¬ ».

La d√©mocratie n’a pas non plus √©t√© g√©n√©reuse avec le peuple mapuche. Si la dictature voulait en finir avec eux, misant sur la conversion d’indiens en paysans, avec le gouvernement de la Concertaci√≥n (√ partir de 1990) de nouvelles attentes firent leur apparition. Le pr√©sident Patricio Aylwin cr√©a des espaces et donna son appui √ une loi qui fut d√©battue au Parlement. N√©anmoins, √ la diff√©rence de ce qui s’est produit dans d’autres pays du continent, en 1992, le Parlement rejeta la convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) [11] et la reconnaissance constitutionnelle des mapuches comme peuple, telle que stipul√©e par les Nations unies.

Actuellement, ¬« le monde indig√®ne rural est partie constituante de la pauvret√© structurelle du Chili ¬ », assure Salazar. En 1960, chaque famille mapuche avait une moyenne de 9,2 hectares alors que l’√‰tat soutenait qu’il fallait 50 hectares pour vivre ¬« dignement ¬ ». Entre 1979 et 1986, on en √©tait √ 5,3 hectares, superficie qui est aujourd’hui de seulement 3 hectares par famille. Sous la dictature, les mapuches ont perdu 200 000 des 300 000 hectares qui leur restaient. L’avanc√©e des entreprises foresti√®res et hydro-√©lectriques sur leurs terres a provoqu√© une augmentation exponentielle de la pauvret√© et de l’√©migration.

D√©sesp√©r√©es, beaucoup de communaut√©s envahissent les terres dont se sont empar√©es les entreprises foresti√®res, et pour cela sont accus√©es de ¬« terrorisme ¬ ». La Loi antiterroriste de la dictature continue √ √™tre appliqu√©e contre les communaut√©s pour incendie de plantations, blocage de routes et d√©sob√©issance aux carabiniers. Actuellement il existe des dizaines d’organisations mapuches qui oscillent entre collaboration avec les autorit√©s et l’autonomie militante, et il faut souligner la naissance de nouveau groupes de caract√®re urbain, en particulier √ Santiago, o√Ļ r√©sident plus de 40% du million de mapuches qui vivent au Chili selon le recensement de 1992.

Ressources bibliographiques :

— Jos√© Bengoa, Historia del pueblo mapuche, LOM, Santiago, 2000.

— Juan Carlos G√≥mez Leyt√≥n : “La rebeli√≥n de los y las estudiantes secundarios en Chile. Protesta social y pol√≠tica en una sociedad neoliberal triufante", revue OSAL, n¬°20, Buenos Aires, mai-ao√ »t 2006.

— Alvaro Hilario, Entrevista a H√©ctor Llaitul, 24 avril 2007.

— Jos√© Huenchunao, Carta Abierta desde la c√°rcel de Angol, 21 mars 2007.

— Sergio Maureira, Entrevista a Jos√© Huenchunao.

— Gabriel Salazar, Historia contempor√°nea de Chile, 5 tomes, LOM, Santiago, 1999.

— Observatorio Latinoamericano de Conflictos Ambientales (OLCA), Aproximaci√≥n cr√≠tica al modelo forestal chileno, Santiago, 1999.

— Revista Perro Muerto

Notes:

[1[NDLR] La dictature a r√©organis√© le Chili en 12+1 regi√≥nes, des sous divisions administratives. Santiago, la capitale, est une r√©gion √ part enti√®re : la regi√≥n metropolitana.

[2Entretien avec Héctor Llaitul.

[3Lettre de José Huenchunao depuis la prison.

[4José Bengoa, Historia del pueblo mapuche.

[5Idem, p. 41.

[6Entretien avec José Huenchunao.

[7Juan Carlos Gómez Leytón, ob. cit.

[8[NDLR] Lire √ ce Rodrigo S√°ez, Marisol Facuse, R√©pression du mouvement social au Chili : ¬« Arauco tiene una pena ¬ », RISAL, 25 mai 2007 : http://risal.collectifs.net/spip.ph....

[9Communiqué du 5 mai 2007 sur www.piensachile.com.

[10[NDLR] Lire √ ce sujet Antoine Casgrain, Santiago a le mal des transports, RISAL, 18 juin 2007 : http://risal.collectifs.net/spip.ph....

[11[NDLR] La Convention 169 de l’Organisation internationale du travail ou Convention relative aux peuples indig√®nes et tribaux est le seul instrument l√©gal adopt√© par la communaut√© internationale pour prot√©ger les droits des peuples indig√®nes et tribaux. Elle √©tablit des lignes directrices pour favoriser une approche participative en mati√®re de prise de d√©cisions, favorisant ainsi l’autod√©termination de tout peuple indig√®ne, tout en fixant des buts, des priorit√©s et des normes minimales.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : IRC Programa de las Am√©ricas (http://www.ircamericas.org), mai 2007.

Traduction : G√©rard Jugant et Fausto Giudice, membres de Tlaxcala (http://www.tlaxcala.es/), le r√©seau de traducteurs pour la diversit√© linguistique. Traduction revue par l’√©quipe du RISAL.

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).


GLOSSAIRE

Aylwin / Patricio Aylwin

Patricio Aylwin, homme politique chilien, d√©mocrate-chr√©tien. Il fut pr√©sident du Chili de 1990 √ 1994, apr√®s la dictature, pour le Concertaci√≥n.

Banque Interaméricaine de Développement / B.I.D.

Institution financi√®re r√©gionale cr√©√©e en 1959 pour promouvoir le d√©veloppement √©conomique et social de l’Am√©rique latine et des Cara√Įbes. Elle compte 46 membres : 26 d’Am√©rique latine et des Cara√Įbes, les Etats-Unis, le Canada et 18 pays extrar√©gionaux. Sa plus grande autorit√© est l’Assembl√©e de gouverneurs form√©e des ministres des Finances de chaque pays.
Le pouvoir de vote est d√©termin√© par les actions de chacun : l’Am√©rique latine et les Cara√Įbes, 50 % ; les Etats-Unis, 30 % ; le Canada, 4 % ; l’Argentine et le Mexique ont la m√™me quantit√© d’actions que les Etats-Unis.
Entre 1961 et 2002, la BID a accord√© des pr√™ts √ hauteur de 18,823 milliards de dollars : 51 % √ des projets √©nerg√©tiques, 46 % au transport terrestre et 3 % aux t√©l√©communications, au transport maritime, fluvial et a√©rien. Le Br√©sil a obtenu 33 % des ressources.

Cacique

Le terme "cacique" d√©signe, en ce qui nous concerne , le notable, chef, leader, d√©tenteur du pouvoir d’un communaut√© et / ou d’un peuple indien.

Concertation des partis politiques pour la démocratie

La Concertaci√≥n de Partidos por la Democracia (CPD) est la coalition d√©mocrate chr√©tienne et socialiste qui dirige le Chili depuis la fin de la dictature. Ladite CPD, ou Concertaci√≥n, a d’abord r√©uni 17 partis autour de Patricio Aylwin, d√©mocrate-chr√©tien, du Partido Dem√≥crata Cristiano (DC), qui remporta les √©lections de 1989. Eduardo Frei, du m√™me parti, lui succ√©da en 1993, puis ce fut le tour du pr√©sident Ricardo Lagos, Partido Socialista de Chile (PS) et ancien ministre sous les pr√©c√©dents mandats, d‚€™acc√©der √ la pr√©sidence en 2000. Depuis mars 2006, C’est Michelle Bachelet qui pr√©side le pays. La CPD est actuellement form√©e des organisations suivantes : le Parti socialiste du Chili, le Parti pour la d√©mocratie (PPD), le Parti radical social d√©mocrate, le Parti d√©mocrate-chr√©tien.

Pampa

La Pampa est une vaste plaine qui s’√©tend sur une superficie de 650 000 km¬≤. Elle ne pr√©sente pas de relief sensible et les eaux de pluie se concentrent dans de vastes zones d√©prim√©es. Limit√©e au nord par la r√©gion du Chaco, √ l’est par le Rio Parana, au sud par le Rio Colorado et √ l’ouest par les Andes, c’est une zone o√Ļ r√®gne une intense activit√© agricole et d’√©levage (...)

T√ļpac Amaru