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Venezuela
Entre contr√īle ouvrier et bureaucratie persistante

Depuis pr√®s de huit mois, les travailleurs de Sanitarios Maracay g√®rent leur usine sous contr√īle ouvrier. Ils en demandent la nationalisation et proposent de vendre leur production de sanitaires √ des prix pr√©f√©rentiels, pour les projets de constructions de logements sociaux lanc√©s par le gouvernement. Cependant, malgr√© l’appel du pr√©sident Ch√°vez en 2005 √ occuper et nationaliser les usines inactives, les obstacles sont nombreux et la plupart proviennent du propre appareil d’Etat.

par Sébastien Brulez
4 octobre 2007

Le b√Ętiment annexe de l’Assembl√©e nationale v√©n√©zu√©lienne se dresse √ deux pas de la Place Bolivar, en plein centre de Caracas. Dans la salle climatis√©e de la Commission de D√©veloppement social int√©gral, le fonctionnaire du minist√®re du Travail se sent de plus en plus mal √ l’aise. Il tortille sur sa chaise et sa cravate semble l’√©trangler : ¬« Bon, si vous n’avez pas pu rencontrer le ministre cela n’est pas si grave. Vous pouvez discuter avec nous, de toute fa√ßon nous sommes tous r√©volutionnaires ¬ ».

Assis √ c√īt√© de moi, le secr√©taire syndical national du Parti communiste esquisse un sourire moqueur. ¬« Tu vois, √ßa n’est pas pour rire, c’est la r√©alit√© de ce qui se passe ici ¬ », me chuchote-t-il √ l’oreille.

Il faut dire que le repr√©sentant du minist√®re vient d’expliquer √ la Commission qu’il n’a pas rencontr√© les travailleurs occupant l’usine mais par contre, il s’est r√©uni √ plusieurs reprises avec le patron, Alvaro Pocaterra.

Les repr√©sentants des 500 travailleurs de Sanitarios Maracay n’en croient pas leurs oreilles. Leur cas r√©sume un peu le ph√©nom√®ne auquel on assiste aujourd’hui au Venezuela. D’un c√īt√©, une population qui a pris conscience de ses droits, de sa condition et du processus de changements dans lequel elle s’est volontairement engag√©e. De l’autre, un appareil d’Etat qui reste en grande partie bureaucratis√© et corrompu, vici√© par 40 ann√©es de d√©mocratie client√©liste.

Mais les huit ann√©es de r√©volution bolivarienne n’ont pas √©t√© capables d’√©radiquer compl√®tement ces pratiques. Comme le souligne le pr√©sident Ch√°vez en paraphrasant Antonio Gramsci : ¬« La veille soci√©t√© qui n’en fini pas de mourir et la nouvelle soci√©t√© qui n’en fini pas de na√ģtre ¬ ».
Car pour Jos√© P√©rez, membre du comit√© de mobilisation √©lu par les travailleurs de Sanitarios Maracay, √ßa n’est ni plus ni moins de cela qu’il s’agit. ¬« Cette lutte est tr√®s importante au niveau politique et id√©ologique. Si nous gagnions ce combat, nous cr√©erions un nouveau syndicalisme, un syndicalisme de classe ¬ », affirme-t-il.

Ce que demandent Jos√© et ses camarades c’est une nationalisation de l’entreprise sous contr√īle ouvrier. Pas question de nommer un bureaucrate √ la t√™te de l’usine ! Les d√©cisions continueraient √ se prendre comme √ l’heure actuelle, via le comit√© d’entreprise √©lu directement par l’assembl√©e des travailleurs, √ laquelle ce dernier rend r√©guli√®rement des comptes.

¬«  Usine abandonn√©e, usine occup√©e ¬ »

Lorsque le 30 avril 2006, en plein conflit social, M. Pocaterra d√©cide de d√©clarer son entreprise en faillite, les travailleurs de Sanitarios Macaray prennent l’appel du pr√©sident au pied de la lettre. Ils s’organisent et maintiennent dans un premier temps les fours en fonctionnement. Par la suite, ils relancent eux m√™me une partie de la production.

¬« Le patron nous accuse de d√©linquants mais c’est un mensonge. Si c’√©tait le cas, tout cela n’existerait pas. Jusqu’√ l’heure actuelle nous avons tout maintenu dans un √©tat impeccable ¬ », affirme Fidel en me montrant le four cuisant les pi√®ces de salles de bain √ plus de 1 200 degr√©s.

Les premiers √ quitter l’usine ont √©t√© les cadres, les ing√©nieurs et le personnel administratif. Ils n√©gocient leurs prestations sociales avec le patron et le minist√®re du Travail. Parmi les ouvriers, certains ont abandonn√© la lutte et sont partis chercher un emploi ailleurs. Il faut bien nourrir la famille.

Les travailleurs font tourner l’usine mais ne b√©n√©ficient d’aucun statut l√©gal pour √©couler la production. De plus, les mati√®res premi√®res sont difficiles √ obtenir, notamment √ cause du boycott des entreprises qui voient d’un mauvais oeil cet exemple d’autogestion. Pour l’instant, on se contente donc de vendre les pi√®ces produites √ la communaut√© des environs. Pas de quoi gagner un salaire digne. A ses heures de gloires, l’usine employait 750 personnes et exportait salles de bain, lavabos et toilettes dans pr√®s de 13 pays d’Am√©rique latine.

Fidel, lui, travaille depuis 12 ans au contr√īle de qualit√©. Il ne peut pas se permettre d’abandonner, √ 44 ans ses chances de retrouver un emploi sont minces. Avant l’occupation de l’usine, il n’avait jamais vraiment fait de politique mais il s’y est mis, ¬« pour d√©fendre ses droits ¬ ».

¬« C’est comme un apprentissage ¬ », explique-t-il. Aujourd’hui il analyse la situation d’un oeil critique : ¬« Ici nous avons un gouvernement r√©volutionnaire dans lequel il existe encore une bureaucratie qui favorise les capitalistes ¬ ».

La nécessité de changements structurels

En mars dernier, le d√©put√© de l’Assembl√©e nationale et membre de la Commission de Contr√īle, Eustoquio Contreras, soulignait toute la difficult√© de ¬« construire le socialisme et d√©velopper des changements structurels, tout en devant respecter les r√®gles du jeu d’un Etat de droit bourgeois. Cela nous pose un grave probl√®me de gouvernabilit√©. Car une chose est le ’quoi’ et autre chose est le ’quand’, ’comment’ et ’avec qui’ ¬ ».

¬« Nous avons pass√© les premi√®res ann√©es [de gouvernement, ndlr] √ construire le pouvoir. Mais les espaces laiss√©s par les vieux partis de la d√©mocratie repr√©sentative ont √©t√© occup√©s par des acteurs du processus bolivarien qui ne se sont pas toujours r√©v√©l√©s suffisamment efficaces. Et aujourd’hui, quand le pr√©sident Ch√°vez se propose d’approfondir la r√©volution, il ne dispose pas des personnes avec qui mener √ bien ce projet. Il se rend alors compte qu’il a besoin d’un instrument politique et lance la cr√©ation du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) ¬ », expliquait Eustoquio Contreras.

Aujourd’hui la construction du PSUV est une r√©alit√©. Apr√®s un travail pr√©alable de la Commission promotrice, des ¬« propulseurs ¬ » ont sillonn√© le pays et ont recens√© plus de 5 millions de futurs militants. Ceux-ci √©lisent actuellement leurs repr√©sentants qui participeront au congr√®s id√©ologique. Au d√©part pr√©vu pour la mi-ao√ »t, il √©t√© report√© au d√©but septembre.

M. Ch√°vez vient √©galement de d√©poser son projet de r√©forme constitutionnelle devant l’Assembl√©e nationale, le 15 ao√ »t dernier. Comme pour le PSUV, l’un des objectifs avanc√©s est d’√©laborer les instruments pour une participation plus active de la population. Actuellement les d√©put√©s √©tudient la proposition et recueillent les apports de la population √ travers ce qu’on appelle ici le ¬« parlementarisme social de rue ¬ ». Apr√®s le feu vert de l’Assembl√©e nationale, le projet de r√©forme devra de toute fa√ßon √™tre approuv√© par r√©f√©rendum populaire.

Faisant allusion √ la cr√©ation du PSUV, M. Ch√°vez a expliqu√© √ plusieurs reprises qu’ ¬« un arbre est en train de na√ģtre, nous devons en prendre soin afin qu’il grandisse droit, sans d√©viations ¬ ». Au del√ du parti, c’est tout le processus de transformations sociales qui est concern√©. Abandonner un mod√®le de d√©veloppement pour en inventer un autre ne se fait pas sans risques ni sans contradictions, les travailleurs de Sanitarios Maracay en font l’exp√©rience au quotidien. Mais seule une participation populaire v√©ritable et effective pourra garantir la croissance de la graine d’espoir sem√©e sur le continent latino-am√©ricain.

Note de la r√©daction : depuis la r√©daction de cet article, il semble qu’il y ait eu de nombreux changements dans l’usine. Un autre groupe d’ouvriers et d’employ√©s en auraient pris le contr√īle . Nos contacts sur place ne nous permettent pas de clarifier davantage la situation.


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Source : Cet article a √©t√© publi√© dans Le Journal du Mardi, Bruxelles et sur La Voix du Sud (http://voixdusud.blogspot.com/) en ao√ »t 2007. Il a √©t√© actualis√© avant d’√™tre publi√© sur le RISAL.

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