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Mouvements sociaux
Coop√©ratives de logement en Uruguay : les sans terre urbains

Apr√®s presque quatre d√©cennies de luttes pour la terre urbaine et pour la construction de leurs maisons, les coop√©ratives de logement par aide mutuelle sont en conflit avec le gouvernement progressiste du pr√©sident uruguayen Tabar√© Vazquez, parce qu’il criminalise les occupations et dresse des obstacles √ l’octroi de pr√™ts.

par Ra√ļl Zibechi
21 septembre 2007

¬« Nous sommes face √ des gens qui savent gouverner et qui savent comment s’y prendre avec les associations ¬ », affirme le secr√©taire g√©n√©ral de la F√©d√©ration de coop√©ratives de logement par aide mutuelle (FUCVAM, Federaci√≥n de Cooperativas de Vivienda por Ayuda Mutua), Daniel de Souza. Pour cette organisation n√©e en 1970, dans une p√©riode de croissance des mouvements sociaux uruguayens, ce qui est train de se passer sous un gouvernement de gauche leur semble d√©concertant : ¬« Ce n’est pas une question spontan√©e. Ces gouvernants ne sont pas nouveaux, ceux qui sont au minist√®re du Logement gouvernent Montevideo depuis pr√®s de vingt ans. ¬ »

Les dirigeants de la FUCVAM consid√®rent qu’ils devront s’efforcer, au cours des prochains mois, de contrer les nouvelles lois et r√©glementations qu’ils consid√®rent comme un ¬« recul au niveau l√©gal ¬ » car, dans le cas contraire, les conqu√™tes du mouvement social seront en p√©ril. En juin, la Justice a condamn√© √ la prison cinq membres de coop√©ratives pour avoir occup√© un terrain √ Punta del Este [une station baln√©aire, ndlr], ce qui est peut √™tre un signe avant-coureur de la nouvelle attitude du gouvernement.

Histoire : 500 coop√©ratives, 22 mille familles

Les presque 500 coop√©ratives de logement regroup√©es au sein de la FUCVAM sont le r√©sultat de trois grandes vagues de lutte pour la terre qui se sont traduites par la construction d’un peu plus de 20 mille logements. Entre 1970 et 1972, plus de 40% des ressources publiques pour le logement √©taient destin√©es au financement des coop√©ratives. La f√©d√©ration fut cr√©√©e le 24 mai 1970 √ l’inauguration de la premi√®re coop√©rative, dans la petite localit√© de Isla Mala dans l’int√©rieur du pays. A l’√©poque, de nombreuses coop√©ratives furent cr√©√©es par des syndicats qui construisaient des complexes d’habitations qui, dans certains cas, ont d√©pass√© les 800 habitations. Environ 150 coop√©ratives naquirent √ l’√©poque et la FUCVAM s’√©tendit √ tout le pays.

Le second bond en avant du mouvement eut lieu en 1989. C’√©tait une ann√©e √©lectorale et la pression pour le logement avait √©t√© retard√©e par la dictature (1973-1985), au point qu’au d√©but de cette d√©cennie, les installations urbaines ill√©gales se sont multipli√©es. Y vivaient sans emploi et immigrants ruraux. En juillet de cette ann√©e-l√ , apr√®s une assembl√©e massive, quatre coop√©ratives occup√®rent trois terrains. En novembre, Tabar√© Vazquez gagna les √©lections √ Montevideo [capitale de l’Uruguay, ndlr] et cr√©a un ‘r√©pertoire de terres’ publiques qui commenc√®rent √ √™tre n√©goci√©es avec le mouvement des coop√©ratives.

Dans les ann√©es suivantes, environ 250 coop√©ratives acc√©d√®rent √ la terre et beaucoup commenc√®rent la construction de logements au cours d’une d√©cennie pleine de mobilisations, notamment les occupations des minist√®res de l’Habitat et de l’√‰conomie. A l’√©poque, environ deux mille familles appartenant √ quelque 30 coop√©ratives construisirent.

Les occupations de 1989 furent ressenties comme un tournant par les membres du mouvement. ¬« L’occupation de terres √©tait jusqu’alors un ph√©nom√®ne essentiellement spontan√© ¬ », qui se d√©veloppait avec un ¬« profil bas, avec peu de visibilit√©, en √©vitant la notori√©t√© du fait ‘ill√©gal’ [1]. La FUCVAM opta alors pour le chemin inverse : il fallait occuper pour se rendre visible. D’une certaine mani√®re, la culture ‘ouvri√®re’ √ l’origine du mouvement coop√©rativiste commen√ßait √ se fusionner avec les mesures que les mouvements de nouveau type commen√ßaient √ mettre en œuvre en Am√©rique latine ¬ ». C’est √ cette √©poque qu’ils d√©cid√®rent de se consid√©rer comme ¬« les sans terre urbains ¬ ».

La troisi√®me vague eut lieu l’an pass√©, sous l’actuel gouvernement. La cr√©ation d’une centaine de groupes coop√©ratifs de lutte pour la terre refl√©ta la pression pour le logement, apr√®s une d√©cennie d’ajustement structurel et la crise de 2002. Pour d√©bloquer la situation, ils d√©cid√®rent d’occuper en octobre 2006 un terrain de l’entreprise publique des chemins de fer abandonn√© depuis 40 ans. Ils obtinrent 20 terrains au cours des n√©gociations. 40 coop√©ratives s’y install√®rent.

¬« Il y a encore 30 coop√©ratives sans terre ¬ », dit-on √ la f√©d√©ration. En presque 40 ans, le mouvement a construit des logements pour 22 mille familles, tandis que 4 mille attendent d’avoir acc√®s √ des terres pour commencer les formalit√©s.

Les occupants en prison

En avril, le Parlement a approuv√© une loi qui √©tablit des peines de prison de trois mois √ quatre ans pour ceux qui occupent des terres. La surprise est que tout le Frente Amplio a appuy√© la nouvelle loi malgr√© l’opposition du ministre du Logement, Mariano Arana, √ la d√©cision des d√©put√©s de la majorit√©.

A la FUCVAM, on est dispos√© √ d√©fier la loi. Le 28 juillet, en compagnie de travailleurs ruraux (les coupeurs de canne √ sucre du Nord) qui occupent un terrain de 32 hectares, ils ont r√©alis√© une action √ Montevideo et une marche jusqu’au palais de gouvernement. Ils rejettent la loi qui, selon eux, ¬« criminalise ¬ » les occupations. De Souza, le secr√©taire g√©n√©ral, a annonc√© qu’en septembre commenceront les occupations, qui se feront ¬« de mani√®re organis√©e ¬ », ¬« non anarchique ¬ ». D’autres dirigeants ont affirm√© pour leur part que le gouvernement cherche √ ¬« criminaliser la protestation, la capacit√© de mobilisation des secteurs populaires qui sont, en derni√®re instance, la seule garantie de faire une quelconque transformation de cette structure si injuste de la richesse ¬ ».

Le probl√®me de fond cependant ne semble pas √™tre la loi, mais plut√īt le mod√®le √©conomique. La FUCVAM affirme que sur les 14 mille logements promis par le gouvernement, seuls trois mille seront construits par an au cours de ces cinq ann√©es de gouvernements. Si l’on ne change pas le mod√®le, ¬« l’√©migration rurale vers les villes va se poursuivre. Quand ils arrivent ici, ils n’ont pas de travail et sont doublement expuls√©s vers la p√©riph√©rie ¬ », affirment les coop√©rativistes.

Problèmes avec le gouvernement progressiste

Le minist√®re du Logement a √©labor√© un r√®glement de coop√©ratives qui a √©t√© l’objet de dures critiques de la f√©d√©ration. L’objectif du minist√®re est de mettre de l’ordre et d’am√©liorer le syst√®me d’acc√®s au cr√©dit et, ainsi, de pouvoir planifier dans de meilleurs conditions l’usage ad√©quat des ressources. Le nouveau r√®glement √©tablit que les coop√©ratives de logement pourront solliciter un financement de l’√‰tat uniquement √ l’occasion des appels √ pr√©senter des projets coop√©ratifs qui auront lieu une fois par an.

Selon l’architecte Benjamin Nahoum, conseiller de la FUCVAM, le nouveau r√®glement ¬« peut √™tre un obstacle s√©rieux au d√©veloppement du syst√®me coop√©ratif ¬ » [2]. ¬« Le r√©sultat final est pervers ¬ », parce qu’une coop√©rative investit au minimum deux ou trois ans dans tout le processus. Par cons√©quent, ¬« elle ne peut √™tre sujette √ gagner ou perdre un concours ¬ », dont elle ne conna√ģt pas les bases au d√©but du processus. ¬« Il semble qu’on ne prenne pas en compte – conclut Nahoum - qu’une fois qu’un groupe se forme, obtient le terrain et que l’organisation travaille sur le projet, il doit avoir la s√©curit√© qu’√ un certain moment, le programme va se concr√©tiser. Parce que sinon, personne ne va se sentir stimul√© √ prendre cette voie. C’est cela que l’on cherche ? Esp√©rons que non ¬ ».

Les relations entre les coop√©rativistes et le minist√®re du Logement ne sont pas bonnes, mais elles tendent √ empirer. La droite fait pression au parlement. Les critiques de la FUVCAM pointent la politique globale du gouvernement. Ils sentent que la question du logement ne fait pas partie des priorit√©s du gouvernement.

¬« Quel hasard que nous n’ayons jamais eu de probl√®me avec le ‘r√©pertoire de terres’ et qu’en deux ans de gouvernement de gauche, nous ayons d√ » occuper pour pouvoir avoir des terres ¬ », signale De Souza. Depuis 1989, ils ne faisaient plus d’occupations. Mais, ils sentent qu’avec la nouvelle l√©gislation, ils ne pourront pas organiser d’occupation et que l’acc√®s aux pr√™ts pour la construction sera chaque fois plus lent.

Les 15 et 16 septembre, la FUCVAM r√©alisera une assembl√©e nationale au cours de laquelle elle devra d√©finir les prochaines actions. Le plus probable, estiment les dirigeants, est qu’elle adopte un programme de mobilisations puisque un changement serait en train de s’op√©rer √ la base.

Il y a une forte similarit√© avec ce qui se passe dans d’autres pays √ la t√™te desquels on trouve des gouvernements progressistes, comme par exemple la relation entre le Mouvement des Sans terre du Br√©sil et le gouvernement de Lula. Les critiques contre le gouvernement de Tabar√© Vazquez sont formul√©es aujourd’hui √ voix haute. ¬« Ils font comme s’ils dialoguaient, mais ils n’√©coutent pas, ils ne c√®dent rien ¬ », conclut De Souza.

******

Un mouvement urbain différent

Le mouvement pour la construction de logements sous la forme coop√©rative et par aide mutuelle est une modalit√© par laquelle un groupe de familles (entre 10 et 200) constituent des groupes associ√©s qui fonctionnent de mani√®re d√©mocratique. Ils luttent pour la terre, l’occupent ou l’ach√®tent gr√Ęce au financement public ou d’ONG, et construisent ensuite leurs logements gr√Ęce √ l’effort familial.

Ils passent par quatre √©tapes : obtenir la reconnaissance l√©gale, choisir une institution de conseil technique, obtenir la terre et avoir le pr√™t pour construire. Hommes et femmes travaillent sur un pied d’√©galit√© dans la construction des logements en apportant tous le m√™me nombre d’heures de travail, g√®rent le processus de conception et de construction, passent par l’assembl√©e pour prendre des r√©solutions, et administrent ensuite le complexe d’habitations. Le propri√©taire des logements est la coop√©rative, les familles ont un droit d’usage mais ne peuvent pas vendre les logements sans l’autorisation du collectif.

Les coop√©rativistes construisent tous les logements sans savoir qui occupera chacun d’entre eux. Un tirage au sort est organis√© le jour de l’inauguration et chaque famille occupe celui qui lui est attribu√©. La participation des femmes √ toutes les √©tapes, la construction notamment, marque une diff√©rence avec d’autres mouvements sociaux. La FUCVAM a en plus une √©cole de formation et une usine qui fournit des mat√©riaux aux coop√©ratives. La participation √©galitaire aux travaux, l’assistance aux assembl√©es et la contribution √©conomique sont obligatoires pour tous les associ√©s.

Les quartiers coop√©rativistes se trouvent en majorit√© √ la p√©riph√©rie des villes. De nombreux groupes de coop√©ratives disposent de garderies pour les enfants, de cliniques et de locaux commerciaux autog√©r√©s par les propres habitants. Le mouvement a en plus 22 biblioth√®ques et 17 gymnases dans les quartiers de Montevideo. Les r√®glements de chaque coop√©rative sont discut√©s durant une longue p√©riode en assembl√©e.

Ressources bibliographiques

— Gustavo Gonz√°lez y Javier Vidal, "A la luz del d√≠a", FUCVAM, 2004.

— FUCVAM, "G√©nesis. An√°lisis sobre el protagonismo social y pol√≠tico de Fucvam", Montevideo, 2006.

— FUCVAM, "Cooperativismo de viviendas por ayuda mutua", Montevideo, 1999.

— El Solidario, peri√≥dico de FUCVAM. 

— P√°gina web : www.fucvam.org.uy.

Notes:

[1Gustavo Gonz√°lez & Javier Vidal, ob. cit. p. 51.

[2El Solidario, n¬°. 85, ao√ »t 2007.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : IRC Programa de las Am√©ricas (http://ircamericas.org), 15 ao√ »t 2007.

Traduction : Fr√©d√©ric L√©v√™que, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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