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Reportage
Sept ans de Plan Colombie … et peu de changements dans le Putumayo
par Kyle Johnson
21 novembre 2007

C’est en d√©cembre 2000 que des avions de fumigation ont commenc√© √ survoler le d√©partement colombien du Putumayo dans le cadre du Plan Colombie, un programme d’ ¬« aide ¬ » [des Etats-Unis] sign√© en 1999 qui comprenait une campagne d’√©radication massive des plants de coca par voie a√©rienne. En fait, les avions pulv√©risateurs sont arriv√©s pour la premi√®re fois dans le d√©partement en 1997, mais l’√©pandage ne se faisait alors qu’√ petite √©chelle. Leur arriv√©e en 2000 entra√ģna l’augmentation du nombre de maladies, des d√©placements de population et la destruction massive des cultures l√©gales. Comme pour les fumigations, ce n’√©tait pas nouveau pour la r√©gion. Aujourd’hui, sept ans plus tard, le d√©partement conna√ģt toujours les fumigations et la guerre. Toutefois, des √©radications manuelles sont venues s’ajouter √ ce cocktail. Une √©quipe de 125 hommes, prot√©g√©s par la police anti-drogue, va de ferme en ferme arracher des plantations enti√®res de coca en seulement quelques minutes.

Les √©radications manuelles ont √©t√© fort m√©diatis√©es ; et m√™me si les autorit√©s colombiennes et les principaux m√©dias ont pr√©sent√© cette m√©thode comme une formidable tactique dans la lutte anti-drogue, des alternatives efficaces font toujours d√©faut pour les paysans et les fumigations par voie a√©rienne restent la strat√©gie dominante. Le quotidien El Tiempo a signal√© que 85 000 hectares de campagne colombienne ont √©t√© fumig√©s cette ann√©e en date du 24 juillet. Tandis qu’entre le 1 janvier et le 27 ao√ »t, plus de 31 000 hectares ont √©t√© √©radiqu√©s manuellement, d’apr√®s les statistiques de la Police nationale. L’objectif de cette ann√©e pour l’√©radication manuelle est de 70 000 hectares, alors qu’il est de 160 000 hectares par voie a√©rienne. Fin juillet, aucune des deux m√©thodes n’avaient un rythme suffisant pour atteindre leur but. Toutefois, les avions √©taient beaucoup plus pr√®s d’atteindre leur objectif que les ¬« √©radicateurs ¬ » manuels.

Le Plan Colombie comprenait aussi des programmes de d√©veloppement alternatif dans le Putumayo. On tente par ces projets de persuader les paysans de passer des cultures de coca √ des cultures l√©gales. Dans le cadre de ce que l’on appelle des ¬« pactes sociaux ¬ », les paysans ont une ann√©e pour se d√©barrasser de leur coca en √©change d’aides financi√®res. Ils peuvent remplacer leur coca par des cultures l√©gales qui sont suppos√©es √™tre achet√©es et transport√©es dans des usines de traitement. Ils peuvent aussi participer √ des projets locaux mis sur pied par plusieurs agences internationales. Toutefois, le Plan Colombie a accord√© beaucoup moins d’importance aux programmes de ce type qu’aux fumigations a√©riennes. Par cons√©quent, presque la totalit√© des projets alternatifs mis en oeuvre dans le Putumayo ont √©chou√©, souvent avant m√™me qu’ils aient pu avoir un impact positif sur les communaut√©s locales.

Parce que la fumigation a√©rienne est encore la principale strat√©gie, ses effets secondaires sont encore manifestes. En ao√ »t de cette ann√©e, un paysan du village d’El Prado a expliqu√© qu’il avait fait un emprunt pour s’acheter une ferme et des semences dans le but de cultiver le pasto, un type d’herbe particuli√®re utilis√©e pour l’√©levage de b√©tail. Suite √ des fumigations a√©riennes qui visaient de petits champs de coca appartenant √ d’autres paysans du village, il a constat√© que ses cultures, 14 de ses 18 hectares, avaient √©t√© fortement endommag√©es, si ce n’est totalement d√©truites. Et, alors que le pasto est devenu jaune et est mort, la coca avoisinante n’a pas sembl√© affect√©e. Elle a soit surv√©cu, soit √©t√© replant√©e.

Un autre paysan de la campagne du Putumayo √©tait en train de travailler chez lui quand un matin d’ao√ »t il entendit des avions pulv√©risateurs. Il expliqua que quatre d’entre eux volaient juste au-dessus des arbres. Ils ont survol√© la zone deux fois, une fois dans chaque sens. Petit √ petit, le poison a d√©riv√© jusqu’√ atterrir sur ses plantations, y compris ses cultures de yucca, de poivrons et de cacao. Heureusement, il a plu massivement ce jour-l√ , ce qui a permis √ ses cultures les plus robustes de survivre, mais les plus fragiles ont √©t√© fortement endommag√©es. ¬« Il n’y avait pas de coca ¬ », a-t-il affirm√©.

Le jour m√™me o√Ļ l’auteur de ces lignes visita la ferme fumig√©e, des √©radicateurs manuels travaillaient de l’autre c√īt√© de la ligne d’arbres qui marquait la fronti√®re entre le terrain du paysan et celui de son voisin. La pr√©sence des √©radicateurs a soulev√© trois questions : est-ce que les avions pulv√©risateurs visaient les plantations de coca de l’autre c√īt√© des arbres ? Et si c’√©tait le cas, pourquoi une √©radication manuelle puisque les champs avait d√©j√ √©t√© vaporis√©s ? Et si les avions pulv√©risateurs ne visaient pas la coca dans le champ du voisin, que faisaient ces avions en arrosant la ferme de cet homme alors qu’il n’avait pas de coca ?
Laissons le b√©n√©fice du doute √ ceux qui arrosaient les champs et sugg√©rons que les avions visaient les plants de coca de la ferme adjacente et qu’une erreur a √©t√© commise.

Lors d’un autre incident, une √©cole dans un petit village a re√ßu un matin la visite d’avions pulv√©risateurs. Le professeur pr√©sent √ cet instant a d√©crit ce qu’il s’est pass√© : ¬« J’√©tais dans la casa de formaci√≥n (maison de formation) pour les jeunes filles, o√Ļ nous √©tions en train de travailler, quand un avion a survol√© l’√©cole de tr√®s pr√©s. Il est pass√© puis est revenu... il a asperg√© ses produits au loin [de la maison] mais le vent les a fait d√©vier vers la maison. Nous avons ferm√© toutes les vitres et les portes pour nous prot√©ger. ¬ »

D’apr√®s les directeurs et professeurs de l’√©cole, ce n’est pas la premi√®re fois qu’ils se font fumiger. L’ann√©e derni√®re, √ la m√™me √©poque, ils ont indiqu√© que des avions ont vol√© juste au-dessus des enfants alors qu’ils r√©alisaient des activit√©s culturelles. Apr√®s cet incident, beaucoup d’√©tudiants et quelques professeurs se sont sentis malades, atteints de diarrh√©e et de vomissements. D’apr√®s les professeurs, les fumigations survenues dans l’ann√©e ont rendu un certain nombre d’√©tudiants malades avec des probl√®mes d’estomac et d’√©ruption cutan√©e.

Cette √©cole est typique de la r√©gion, non pas par le fait qu’elle a √©t√© fumig√©e, mais parce qu’elle poss√®de beaucoup d’hectares pour enseigner les techniques agricoles aux enfants. D’apr√®s le directeur de l’√©cole, ils poss√®dent 48 hectares, dont les deux tiers sont montagneux, le dernier tiers se compose de 8 hectares pour la culture du pasto, 3 pour les l√©gumes et les 5 restants pour les b√Ętiments et la cours de r√©cr√©ation.

A marcher dans les cultures de l√©gumes cinq jours apr√®s les fumigations, les dommages sautaient aux yeux. Quelques plantes devenaient jaunes et d’autres √©taient d√©j√ mortes. Beaucoup se battaient pour survivre alors que leurs feuillages d√©p√©rissaient. Un professeur a d√©clar√© : ¬« Ils ne font pas qu’asperger les plantations de coca, ils aspergent aussi les gens. ¬ » Un autre professeur a comment√© quant √ lui : ¬« Cette guerre contre la drogue est un combat absurde. ¬ »

Les t√©moignages sur ces fumigations ¬« indiscrimin√©es ¬ » et sur leurs effets sont nombreux et coh√©rents. En conduisant le long d’une route dans le Putumayo, j’ai observ√© la mani√®re dont les avions pulv√©risateurs survolaient la campagne et fumigeaient une ferme. Ils volaient au-dessus des cimes des arbres, si haut qu’il √©tait pratiquement impossible de rep√©rer avec exactitude le champ vis√©. Le produit pulv√©ris√© s’est suspendu dans l’air pour ensuite se disperser avant de chuter et de devenir invisible. A une telle hauteur, m√™me si toutes les pr√©cautions possibles sont prises, un seul coup de vent peut d√©placer le produit loin de la zone vis√©e. De plus, l’aspersion, quand elle est r√©alis√©e par des avions √ gicleurs multiples, a une forme distinguable dans les airs √ l’arri√®re de l’avion √ cause du vent qui passe au dessus de l’aile, ceci pouvant affecter le point de chute du produit. En discutant avec les paysans du d√©partement, beaucoup ont d√©clar√© qu’on sent le produit durant 10 √ 15 minutes, mais le temps mis pour que les produits chimiques adh√®rent aux choses n’est pas certain, les paysans donnant chacun une dur√©e diff√©rente.

Alors que ces exemples et d’autres cas document√©s ont tendance √ se focaliser sur la destruction des plantations l√©gales, la question des effets de la fumigation sur la sant√© humaine se pose. Au d√©but du mois d’ao√ »t, environ 50 indig√®nes Kof√°n d’une r√©serve √ cheval sur les municipalit√©s d’Orito et de La Hormiga sont arriv√©s √ l’h√īpital local de la ville de La Hormiga, d√©clarant qu’ils √©taient malades √ cause des fumigations. L’h√īpital leur a r√©pondu d’aller √ celui de la ville d’Orito parce qu’ils venaient de la partie de la r√©serve situ√©e sur cette municipalit√©. Cet apr√®s midi l√ , ils ont voyag√© jusqu’√ l’h√īpital d’Orito o√Ļ des √©chantillons de sang et d’urine leur ont √©t√© pr√©lev√©s. Ils sont ensuite rest√©s √ la Maison des Indig√®nes au centre de la ville.

¬« La situation sanitaire est mauvaise ¬ », a comment√© le gouverneur indig√®ne. ¬« Beaucoup de personnes ont la m√™me chose ¬ ». Il a expliqu√© que les quatre sympt√īmes les plus communs sont la diarrh√©e, les vomissements, le mal de t√™te et la fi√®vre. Alors que nous √©tions assis et discutions, une femme portant son enfant commen√ßa √ tousser s√©v√®rement. Une autre femme s’approcha et passa un petit enfant √ son mari pr√®s d’elle, d√©clarant √ personne en particulier : ¬« la fi√®vre est tomb√©e ¬ ». D’apr√®s les membres de la communaut√©, les enfants sont les premi√®res victimes des fumigations.

Les indig√®nes Kof√°n ont d√©cid√© qu’ils resteraient dans la Maison des Indig√®nes, ne pouvant pas retourner sur leurs terres, leurs cultures de denr√©es alimentaires ayant √©t√© d√©truites, tout comme leurs herbes m√©dicinales. Le gouverneur a d√©clar√© qu’ils avaient aussi environ cinq parcelles de plants de coca, allant d’un quart √ un demi hectare et alors qu’ils avaient d√©j√ √©t√© fumig√©s quatre fois auparavant, la situation sanitaire √©tait encore pire cette fois-ci. Les indig√®nes Kof√°n ont demand√© que quelqu’un vienne dans la zone se porter garant de leur s√©curit√© alimentaire, parce que, comme ils l’ont d√©clar√©, le gouvernement ne s’est pas occup√© des personnes de la r√©gion.

Le gouvernement colombien a d√©clar√© que l’√©radication manuelle est mieux que la fumigation a√©rienne, ce qui a fait augmenter le nombre d’hectares devant chaque ann√©e √™tre √©radiqu√©s manuellement. L’hebdomadaire Semana a jet√© un œil sur les changements dans l’aide am√©ricaine destin√©e √ la Colombie et en est venu √ la conclusion que la premi√®re motivation de ce changement est l’argent. L’aide √©tats-unienne pour la Colombie a √©t√© r√©duite pour 2008, le financement des op√©rations de fumigations et de la composante militaire du Plan Colombie ont √©t√© les plus affect√©s par cette r√©duction. D’apr√®s Semana, la fumigation a√©rienne d’un hectare de coca co√ »te 700 dollars, alors qu’une √©radication manuelle de ce m√™me hectare co√ »te 325 dollars. Ainsi, la Colombie a d√©cid√© d’investir dans une strat√©gie qui co√ »te moins, √ la fois financi√®rement et politiquement, mais elle maintiendra toujours de hauts niveaux d’√©radication.

Pendant qu’il √©tait dans le Putumayo, l’auteur de cet article a eu vent de plusieurs t√©moignages, notamment celui des leaders r√©gionaux de l’ANUC, une organisation paysanne nationale, sur l’√©radication manuelle dans une ferme qui avait √©t√© fumig√©e quelques jours ou semaines plus tard. Ces rapports restent non confirm√©s, une v√©rification aupr√®s des fermes cit√©es n’√©tant pas possible √ cette √©poque. Les faits rapport√©s repr√©sentent ce qu’un leader a appel√© un ¬« double investissement ¬ » se montant √ 1 025 dollars. Ce double investissement n’incluait m√™me pas d’argent pour le d√©veloppement alternatif ou n’importe quel autre programme pour aider les paysans √ passer √ des plantations l√©gales.

A la mis√®re et la pauvret√© dans le Putumayo s‘ajoute la guerre perp√©tuelle entre le gouvernement, les Forces Arm√©es R√©volutionnaires de Colombie (FARC) et les nouveaux groupes paramilitaires de la r√©gion. D’apr√®s les statistiques de la Police nationale, il y a eu 381 meurtres dans le d√©partement en 2006, un taux d√©partemental de 98 tu√©s pour 100 000 personnes. Ce taux √©quivaut aux 378 meurtres de 1999, qui se sont produits lorsque l’offensive r√©gionale lanc√©e par les paramilitaires appartenant aux Autod√©fenses Unies de Colombie (AUC) √©tait √ son sommet. Les six premiers mois de 2007, la police a enregistr√©e 204 meurtres, une augmentation de 8% par rapport √ la m√™me p√©riode il y un an.

Le Putumayo va continuer √ conna√ģtre les fumigations et la guerre si la politique √©trang√®re √©tats-unienne et la politique int√©rieure colombienne ne changent pas. Alors que les D√©mocrates ont augment√© le pourcentage d’aide allou√©e aux programmes sociaux – la part militaire reste encore la plus √©lev√©e – il faut rappeler que le d√©veloppement alternatif dans le Putumayo a √©chou√© mis√©rablement. Des paysans de la r√©gion demandent que les fonds leurs soient vers√©s directement et non aux ONG qui arrivent dans le d√©partement avec peu de connaissance de la r√©gion. Les gens ont besoin de meilleures routes – ou simplement de routes lorsqu’il n’en existe pas – d’√©lectricit√©, d’aqueducs et une pr√©sence de l’√‰tat qui les soutienne au lieu de les pers√©cuter. Ils ont besoin de gagner leur vie √ partir des plantations l√©gales qui, d’apr√®s la majorit√© des paysans de la r√©gion, pourraient g√©n√©rer de meilleurs profits que la coca moyennant des infrastructures convenables. Un paysan dont la ferme est √ 20 minutes de marche √ travers la jungle, la boue et des collines de fourmis de la taille d’une voiture, r√©sume le probl√®me tel qu’il le voit : ¬«  Ici, nous vivons abandonn√©…mais il y a de l’argent pour la guerre ¬ ».

Ce que r√©serve le futur pour le Putumayo est flou. Alors que des fumigations a√©riennes peuvent avoir lieu √ n’importe quel instant, les √©radications manuelles vont probablement augmenter. Les projets de d√©veloppement alternatif vont peut-√™tre cro√ģtre en nombre, mais les paysans n’y participeront probablement pas pour une multitude de raisons. Ou alors les projets vont simplement √©chouer tout comme les ann√©es pr√©c√©dentes. Un candidat au conseil municipal local a donn√© une sombre analyse du statut quo : ¬« Ce qu’ils font ici, c’est tuer les plantations de denr√©es alimentaires par des fumigations [a√©riennes] et √©radiquer les plantations illicites de mani√®re manuelle. ¬ »

Plusieurs responsables sugg√®rent que le trait√© de libre-√©change entre la Colombie et les Etats-Unis donnera aux paysans du Putumayo la possibilit√© d’exporter des fruits tropicaux. Toutefois, plusieurs organisations locales pr√©disent que cet accord sera d√©vastateur pour l’agriculture colombienne. En zone rurale, o√Ļ 85% de la populations vit dans la pauvret√©, o√Ļ les routes entretenues sont rares et o√Ļ l’√‰tat est quasi-absent, l’√©conomie est presque enti√®rement agricole. Quand l’auteur de ces lignes discuta du trait√© propos√©, avec un groupe de paysans de Libano, le chemin ardu qu’il reste √ parcourir sauta imm√©diatement aux yeux. Apr√®s avoir √©voqu√© les suppos√©s b√©n√©fices qu’ils pourraient tir√© de l’exportation de leurs fruits tropicaux gr√Ęce au trait√©, je leur ai demand√© s’ils cultiveraient de tels fruits. Un des fermiers a imm√©diatement r√©pondu : ¬« Non, Coca ¬ ».


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : Colombia Journal (http://www.colombiajournal.org/), septembre 2007.

Traduction : H√©l√®ne Benghalem, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net/).

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