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Argentine
Monsieur K le mystérieux
par Jorge Lanata
12 décembre 2007

Comment voir l’√Ęme de quelqu’un sur son visage ? Si cette histoire avait lieu √ V√©rone, au nord de l’Italie, la r√©ponse serait facile, car c’est en la ville de Rom√©o et Juliette que le docteur Cesare Lombroso cr√©a ce qu’il baptisa ¬« la criminologie positiviste ¬ ». Lombroso croyait en effet √ des choses telles que le visage de l’assassin, le front du voleur, le menton de l’escroc. C’est l’√Ęme, pensait-il, qui d√©termine le visage. Et chacun d’entre nous a donc le visage qu’il m√©rite. Mais cette histoire se d√©roule dans le Sud. Pire, elle a lieu au sud du Sud, en Patagonie, o√Ļ la terre s’√©tend √ perte de vue, o√Ļ l’horizon n’en finit pas, o√Ļ les vents soufflent parfois si fort qu’ils en arrivent √ gommer le pass√©.

C’est l’histoire d’un pr√©sident argentin au nom d’un peintre allemand. C’est un homme trop grand, mais ventru, sans attrait, atteint de strabisme et qui z√©zaie. Obsessif et solitaire, sa soif de pouvoir est permanente. Et si personne n’ose dire au roi qu’il est nu, une antienne a toutefois √©t√© compos√©e en honneur √ son œil strabique. Jos√© Pablo Feinmann (sc√©nariste, essayiste et intellectuel lucide √ ses heures) expliqua un jour ce court-circuit dans le regard pr√©sidentiel : ¬« Kirchner voit ‘l’ensemble’ d’un œil et ‘le c√īt√©’ de l’autre. Pour les politiciens, ‘l’ensemble’ est l’appareil de l’√‰tat, qu’ils confondent souvent avec le pouvoir. Mais aucun, si ce n’est Kirchner, ne regarde sur ‘le c√īt√©’, c’est-√ -dire les masses… Son œil est le seul √ avoir regard√© dans cette direction ¬ ».

Nestor Kirchner est arriv√© au pouvoir en 2003, avec le moins bon score √©lectoral de presque tous les pr√©sidents argentins : 22,3%. En moins de trois ans, par des pressions ou par l’argent, il a r√©ussi √ se rallier presque toute son opposition, a convaincu l’opinion publique qu’il menait un projet ¬« progressiste ¬ » et a jet√© les bases d’un dynastie K bien programm√©e. Peu sont ceux, par contre, qui savent par o√Ļ il est pass√©, ce qu’il a fait, d’o√Ļ il vient et, par-dessus tout, si —comme dit Goethe un jour— il sera ce qu’il a √©t√©.

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L’√©crivain Osvaldo Bayer, auteur de La Patagonia rebelde dans lequel il se penche sur le massacre de gr√©vistes en 1921, a retrouv√© certains pamphlets sign√©s de l’Association de travailleurs de R√≠o Gallegos, appelant au boycott de Carlos Kirchner, grand-p√®re du pr√©sident, un usurier de la province de Santa Cruz, dans le sud du pays. Dans ces pamphlets, on l’appelle ‘bourdon vivant de la sueur des autres’.

¬« Il a un jour emprunt√© dix mille pesos √ mon p√®re, Kaspar, quelque trente mille dollars actuels. Et il ne l’a jamais rembours√© ¬ », rapporte Bayer au journal local, Noticias.

Bayer se rappelle d’un autre Kirchner, pris en photo avec les soldats qui assassin√®rent les gr√©vistes. √€ l’√©poque, les patrons de Santa Cruz finan√ßaient une petite arm√©e priv√©e appel√©e la ‘Garde blanche’, qui exterminait les p√©ons indisciplin√©s, tout comme elle avait liquid√© les indiens Tehuelche locaux.

Le p√®re de Nestor K travaillait au service postal, o√Ļ il gravit les √©chelons jusqu’√ la fonction de tr√©sorier. Nestor K naquit le 25 f√©vrier 1950, √ R√≠o Gallegos, une petite ville de pas plus de six mille habitants.

[‘K’ est le surnom utilis√© par les journalistes et le public pour parler de leur pr√©sident ; un peu comme un personnage de Kafka ou de Brecht, quelqu’un de lourd, abstrait, myst√©rieux.]

Malgr√© tous ses efforts, K n’a jamais pu passer inaper√ßu. Il √©tait le plus grand de sa classe et une attaque de toux lui provoqua un d√©placement de l’œil. De plus, il est n√© avec un palais perfor√©, d’o√Ļ ses difficult√©s de diction, qui le forcent √ prononcer les S et les Z de mani√®re gutturale. Bien entendu, ses camarades de classes furent cruels. Et ses r√©sultats scolaires ne furent pas brillants, avec six √©checs en seconde et huit en premi√®re. En 1966, il tente d’entrer √ l’√©cole normale, mais sa diction d√©fectueuse l’emp√™che d’√™tre admis. Il revient terminer son baccalaur√©at et l’obtient deux mois avant son 19e anniversaire. √€ l’√©poque, son surnom n’√©tait pas K, mais plut√īt ‘Lupo’ ou ‘Lupin’, du nom d’un personnage de bande dessin√©e, un pilote d’avion √ qui il ressemblait beaucoup. Il aimait ce surnom. Apr√®s tout, voler √©tait quelque chose d’h√©ro√Įque ; et en italien (mais le savait-il alors ?), ‘lupo’ veut dire loup.

En mars 1969, il parcourt 2 600 kilom√®tres pour √©tudier dans la province de Buenos Aires et entre √ la facult√© de droit de l’Universit√© de La Plata. Il d√©croche son dipl√īme apr√®s sept ans… et avec une moyenne juste sup√©rieure au minimum requis. Ses camarades de l’universit√© se souviennent de deux choses √ son sujet : sa passion pour l’argent et son somnambulisme.

¬« Ce qui n’a pas chang√©, c’est sa passion pour les dollars ¬ », se souvient une connaissance qui pr√©f√®re rester anonyme. ¬« Sa famille lui virait des fonds √ La Plata et ‘Lupo’ courait acheter des dollars. Dans ces ann√©es-l√ , on ne se souciait pas encore trop des taux de change, mais lui bien ! De temps en temps, il comptait ses dollars et calculait ses profits selon les taux de change publi√©s dans la presse. ¬ »

Une nuit, son camarade de chambre se r√©veille en sursaut. ¬« J’ai √©t√© r√©veill√© par une voix rauque qui criait. Quand j’ai ouvert les yeux, je me suis rendu compte que la voix venait de la chambre elle-m√™me : c’√©tait le Flaco (Kirchner) qui imitait Per√≥n, un balai √ la main en guise de micro. Je lui ai dit d’arr√™ter de me les casser, mais il m’ignora, poursuivant son discours. Finalement, j’ai √©teint la lumi√®re et je l’ai vu, profond√©ment endormi, imitant les gestes de Per√≥n, le balai √ la main. ‘Lupin’ √©tait somnambule, et je ne le savais pas. ¬ »

Kirchner a quitt√© La Plata avec une certaine exp√©rience politique et la femme avec qui il partagerait sa vie : Cristina Fern√°ndez (elle d√©teste que les m√©dias l’appellent la ¬« premi√®re dame ¬ » et pr√©f√®re ¬« premi√®re citoyenne ¬ »). √€ l’√©poque, Kirchner √©tait un activiste li√© au Mouvement de la jeunesse p√©roniste. Toutefois, contrairement au mythe qui persiste encore aujourd’hui, il n’a jamais appartenu √ la Tendance r√©volutionnaire, bras public de la gu√©rilla clandestine, les Monteneros, un groupe de gu√©rilla urbaine. Cristina l’appelait alors ¬« Kirchner ¬ », et l’appelle encore ainsi, m√™me dans l’intimit√©. Elle s’arrangea pour ouvrir ses horizons et tenta de l’approcher de la musique et du cin√©ma, que Nestor ignora compl√®tement. Ils quitt√®rent La Plata pour R√≠o Gallegos le 27 juillet 1976. Leur vision de la realpolitik se r√©sume √ un adage qui d√©terminera d√©sormais leur vie enti√®re : pour faire de la politique, il faut d’abord faire de l’argent.

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En f√©vrier 1977, Nestor K re√ßoit une convocation l’enjoignant de compara√ģtre au 24e r√©giment d’infanterie. Lui et son coll√®gue Rafael Flores se font interroger par le colonel Calloni, chef de la zone et repr√©sentant supr√™me de la dictature militaire √ Santa Cruz. ¬« Le type s’est montr√© amical et pr√©venant ¬ », se souvient Flores. ¬« Dans ses questions, il nous appelait toujours ‘ma√ģtre’ et l’interrogatoire s’est d√©roul√© sans menottes ni capuche. Il nous a questionn√© sur les √©v√©nements du 25 mai 1973, nous demandant si nous avions vu des Montoneros ¬ ». Apr√®s confirmation de la pr√©sence des deux pr√©venus sur les lieux, Calloni s’excusa de ne pas pouvoir les enfermer dans les baraquements, alors satur√©s de prisonniers, et les informa qu’ils seraient d√©tenus au Bloc 15 du p√©nitencier f√©d√©ral. Trois jours plus tard, ils √©taient lib√©r√©s. Pour √©voquer cette d√©tention, K parle de ¬« journ√©es en enfer ¬ ».

Cristina d√©crocha son dipl√īme d’avocate en 1979 et K se sp√©cialisa dans la consultance en mati√®re de ¬« paiement et recouvrement d’impay√©s ¬ » aupr√®s des entreprises locales. Il travailla pour le compte de Automotores de Dios (un concessionnaire automobile), du quotidien Opini√≥n Austral, de la station de radio LU12, du magasin d’√©lectrom√©nager Berton et pour la soci√©t√© financi√®re Finsud. Parce qu’il effectuait les saisies sur des t√©l√©visions, des pianos ou des bicyclettes, les familles locales le vouaient aux g√©monies. Olaf Pil√≠n Asset a ainsi assist√© √ la saisie de la t√©l√©vision familiale par Nestor K. Plus tard, Asset milita dans des organisations de gauche, o√Ļ il taxait son coll√®gue de ¬« mafieux ¬ ». Aujourd’hui, il est l’avocat personnel du pr√©sident et occupe un poste au gouvernement de la province.

Avec la d√©b√Ęcle financi√®re grandissante de la dictature, sous le ministre de l’√‰conomie Mart√≠nez de Hoz, K se retrouva √ conseiller la soci√©t√© Finsud, rachetant des dettes hypoth√©caires et proposant des offres lors de saisies. Au z√©nith de la dictature, et en cinq ans √ peine (de 1977 √ 1982), le couple K avait r√©ussi √ multiplier sa fortune, acqu√©rant au total 21 propri√©t√©s : une en 1977, cinq en 1978, quatre en 1979, trois en 1980, cinq en 1981 et trois en 1982, selon les archives fiscales.

En 1980, un endett√© inconnu tenta de faire justice lui-m√™me et lan√ßa un cocktail Molotov dans les bureaux de la firme des K. Apr√®s cet attentat, Cristina, Nestor et leur associ√© Domingo Ortiz de Z√°rate publi√®rent un encadr√© dans la presse locale pour remercier les autorit√©s militaires de leur solidarit√© et informer qu’ils laissaient ¬« l’enqu√™te aux mains des autorit√©s judiciaires comp√©tentes, comme il est de mise dans un √‰tat de droit ¬ ».

Deux ans plus tard, √ la une du quotidien Opini√≥n Austral et dans les pages int√©rieures du Correo del Sur, juste quelques jours apr√®s que la dictature de Galtieri ait commenc√© la guerre avec la Grande Bretagne au sujet des √Žles Malvinas, l’Arm√©e publiaient un avis remerciant ¬« le soutien apport√© par des repr√©sentants de diff√©rents secteurs de la vie citoyenne de R√≠o Gallegos au quartier g√©n√©ral du commandement militaire ¬ ». Sur la photo figure le principal commandant militaire de Santa Cruz, accompagn√© de N√©lida Cremona, championne de la droite orthodoxe du p√©ronisme et marraine politique du pr√©sident, Manuel L√≥pez Lest√≥n, oncle de K et ex-fonctionnaire de la dictature de Lanusse (1971-1973), Daniel Varizat, ami de K et actuel ministre du gouvernement de Santa Cruz, et enfin l’avocat Nestor Kirchner qui menait alors ¬« des discussions entre les ailes militaires et civiles de la dictature ¬ ». Aujourd’hui, lorsque le pr√©sident f√©licite les M√®res ou Grands-m√®res de la Place de Mai, ou ordonne d’enlever certains portraits de militaires de l’√‰cole m√©canique navale (ESMA) qui servit de camp de concentration, on est en droit de se demander √ quel moment sa conversion a commenc√©.

Pour r√©pondre √ cette question, on pourrait fouiller dans la th√©orie argentine dite ¬« de l’ennemi imaginaire ¬ », sur laquelle nous revenons plus avant. Mais reprenons le r√©cit l√ o√Ļ nous l’avons laiss√© : au z√©nith de la dictature, alors que K et Cristina gonflaient leurs comptes en banque.

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La d√©mocratie revint apr√®s la d√©faite militaire aux Malvinas. K d√©cide alors de revenir au p√©ronisme, mais pas dans ses mouvances ¬« r√©novatrices ¬ » ou progressistes. De retour √ R√≠o Gallegos, Nestor K saute sur la sc√®ne alors que le candidat p√©roniste √ la pr√©sidence, Italo Luder (qui sera vaincu par Ra√ļl Alfons√≠n), y prononce un discours. K vocif√®re : ¬« Isabel au pouvoir ! Le reste n’est que trahison ! ¬ ». Curieuse et intempestive √©vocation d’Isabel Per√≥n, qui cautionna et prot√©gea le groupe terroriste d’extr√™me droite Triple A, dirig√© par Jos√© L√≥pez Rega. Mais ‘Lupin’ et ses amis refus√®rent de quitter la sc√®ne tant que Luder ne saluerait pas Isabelle dans son discours.

N√©stor K poursuit alors sa carri√®re et gagne la mairie de R√≠o Gallegos le 7 septembre 1987, avec 111 votes de diff√©rence. √€ la moiti√© de son mandat, en 1989, Cristina est plac√©e sur la liste de Carlos Menem, du Parti justicialiste, et sort √©lue au congr√®s provincial. De 1991 √ 1995, N√©stor est √©lu gouverneur de la province et Cristina est r√©√©lue au Congr√®s. D√®s sa prestation de serment, en d√©cembre, le gouverneur suspend les payements aux fonctionnaires et d√©cr√®te une r√©duction salariale.

Ses relations avec le gouvernement central de Menem sont au z√©nith. Par gratitude, Menem fait construire un a√©roport √ Calafate et vient en personne l’inaugurer. √€ la c√©r√©monie, Kirchner n’a de cesse de complimenter le pr√©sident. Aujourd’hui, il affirme que ces louanges √©taient simplement ¬« protocolaires ¬ ». N√©stor fait √©galement du lobby pour la privatisation de la soci√©t√© p√©troli√®re publique YPF, vendue ensuite √ la soci√©t√© espagnole Repsol. Cristina, quant √ elle, apporte son concours pour modifier la constitution, de sorte √ permettre la r√©√©lection de Menem.

C’est pendant ces ann√©es que K devient de plus en plus sensible aux critiques de la presse. Il lance une pers√©cution contre La Opini√≥n Austral et contribue √ sa faillite en lui retirant toute publicit√© de la province. En parall√®le, il cr√©e les conditions pour maintenir la d√©pendance des m√©dias de l’aide publique. Rudy Ulloa, son chauffeur, devient propri√©taire d’une grande soci√©t√© m√©diatique qui existe encore aujourd’hui. R√©cemment, de fait, ce groupe s’est port√© acqu√©reur du quotidien P√°gina/12 de Buenos Aires, qui est le deuxi√®me b√©n√©ficiaire de fonds public en importance, malgr√© son modeste tirage de 10 000 exemplaires.

L’exemple de Menem, avec sa r√©√©lection, fait des √©mules parmi les gouverneurs de province, √ commencer dans le Sud du pays. K fait r√©former la constitution provinciale et r√©ussit √ faire approuver la r√©√©lection ind√©finie. Pendant son troisi√®me mandat, il vire discr√®tement 500 millions de dollars de fonds provinciaux sur des comptes √©trangers. ¬« Pour prot√©ger cet argent d’un pays qui tombe en ruines ¬ », s’explique-t-il alors. Les fameux ¬« fonds de Santa Cruz ¬ », promet-il, seront ensuite rapatri√©s lorsqu’il sera pr√©sident. Apr√®s trois ans en place, et sous la pression du public, le gouvernement r√©pond qu’il rapatriera les fonds graduellement et fournit certains certificats de d√©p√īts bancaires sur des comptes en Suisse et dans d’autres paradis fiscaux, au nom de Kirchner.

Personne ne sait avec certitude si les fonds ont effectivement √©t√© rapatri√©s, ni √ quel montant s’√©l√®vent les int√©r√™ts accumul√©s au fil des ans. On sait, par contre, que ces fonds ont √©t√©, au moins en partie, administr√©s par la firme financi√®re Open Market, condamn√©e √ payer une amende par le D√©partement √©tats-unien de la Justice, pour avoir g√©r√© de l’argent du Cartel mexicain de Ju√°rez.

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Il se l√®ve √ six heures du matin, prend son petit d√©jeuner en √©coutant la radio, puis convoque de matinales r√©unions de cabinet. Il adore r√©veiller ses ministres pour leur poser des questions. Pas √©tonnant que la plupart de ses ministres ont divorc√© depuis le d√©but de son mandat.

M√™me s’il insiste pour que ses ministres soient √ la Casa Rosada (palais du gouvernement) d√®s sept heures, il n’y arrive qu’√ neuf heures. √€ quatorze heures, il repart en h√©licopt√®re pour la r√©sidence pr√©sidentielle Los Olivos, pour y faire la sieste. De retour √ son bureau √ dix-sept heures, il y reste jusqu’√ vingt-trois heures. C’est dans la salle de cin√©ma de Los Olivos qu’il regarde les matches de foot, mais uniquement ceux du Racing, son √©quipe favorite. Il ne fr√©quente plus les stades. Il ne lit aucun ouvrage de fiction, mais d√©vore les journaux d’√©conomie et se gave des d√©p√™ches qui arrivent √ son bureau toutes les quinze minutes.

Il ne boit pas d’alcool et suit le m√™me r√©gime tous les jours : du blanc de poulet avec une pur√©e de pommes de terre, ou des l√©gumes cuits √ l’eau et des pommes de terre au four. Parfois il varie le menu : du poisson, mais avec toujours la m√™me pur√©e de pommes de terre, ou les m√™mes l√©gumes cuits √ l’eau et pommes de terre au four. Il ne boit que de l’eau min√©rale. En fait, il souffre d’une gastroent√©rite h√©morragique, avec de graves d√©viations sur le colon. Une affection que le gouvernement tente de maintenir au secret.

Il n’est pas dou√© avec la technologie. C’est sa fille Florencia, une adolescente qui publie son blog, qui a appris √ Nestor K et √ Cristina le peu de connaissances en informatique qu’ils poss√®dent. Il pr√©f√®re prendre des notes sur un petit cahier d’√©colier et noircir les pages de statistiques √©conomiques. Il a pass√© ses deux premi√®res ann√©es de mandat √ passer en revue les r√©serves fiscales et les estimations de recettes fiscales. Aujourd’hui, il suit de tr√®s pr√®s les chiffres de l’inflation.

La seule chose qui semble l’entretenir, c’est le pouvoir, qu’il poursuit avec un z√®le m√©ticuleux et la cruaut√© d’un enfant. Mais il n’a pas gagn√© les √©lections de 2003 : Menem, son rival, est sorti de la course, refusant de participer √ un second tour. Ce d√©tail a marqu√© ses efforts dans les ann√©es qui ont suivi, pendant lesquelles il a tent√© de se construire un leadership et une base √ tout prix. Un nouveau K est ainsi n√©, contradictoire et tr√®s diff√©rent par rapport au personnage qui gouverna jadis sa province.

Il a purg√© le commandement militaire, revendiqu√© le mouvement des droits humains, chang√© la composition de la Cour supr√™me et lanc√© une politique de confrontation qui persiste encore √ ce jour. Ainsi, M. K bataille avec l’√‰glise, les militaires, la campagne, les supermarch√©s, la presse, l’ONU, les organisations de cr√©dit, l’Uruguay, le Chili, le Br√©sil, les entreprises privatis√©es et, plus r√©cemment, les v√©ritables chiffres de l’inflation, que le gouvernement a d√©cid√© de voiler derri√®re des statistiques plus roses et peu fiables.

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Mais s’agit-il de matches de boxe, ou de catch ? Est-ce pour de vrai, ou est-ce truqu√© ? Par exemple, K se bat contre le quotidien La Naci√≥n, qu’il accuse d’avoir soutenu les militaires et foment√© la r√©pression des protestations populaires. Il va m√™me jusqu’√ d√©noncer, dans ses discours, les √©ditorialistes du journal par leur nom.

√€ premi√®re vue, il semble que K m√®ne des combats progressistes contre la droite profonde. Rien n’est plus √©loign√© de la r√©alit√©. En fait, K scelle des accords avec la vraie droite, celle avec laquelle il se dispute le pouvoir, chaque jour : les soci√©t√©s p√©troli√®res, les monopoles de la construction, les transports subventionn√©s.

Il ne fait que punir la droite symbolique pour mieux s’entendre avec la vraie droite. M. K cr√©e des ennemis imaginaires, rien n’√©tant plus facile que de lutter contre des moulins √ vent. Ainsi lance-t-il des critiques acerbes au menemisme des ann√©es 90, tout en scellant des pactes avec tous les dirigeants menemistes —sauf avec Menem lui-m√™me, bien s√ »r—, notamment pour les √©lections du 28 octobre.

¬« Je n’ai pas peur de vous ! ¬ », a d√©clar√© M. K √ des officiers dans une √©cole militaire. Mais trente ans apr√®s la dictature, qui a encore peur des militaires argentins ? Seule une poign√©e de fous path√©tiques d√©fend encore les militaires, qui ont tortur√©, assassin√© et vol√© des enfants pendant ces ann√©es de violence.

Avec de tels ennemis, M. K peut dormir sur ses deux oreilles. Sauf pour une chose, qu’il ne semble pas avoir remarqu√© : le pire ennemi d’un double discours, c’est le temps. Le temps qui passe, in√©vitablement. Les masques de la dialectique tombent forc√©ment, et la r√©alit√© se rebiffe, telle un coup de patte f√©lin.

¬« Je suis p√©roniste ¬ », a-t-il affirm√© √ George W. Bush √ la Maison Blanche en juillet 2003.

¬« Ne vous fourvoyez donc pas… Vous voyez, cela fait longtemps que j’ai abandonn√© le p√©ronisme ¬ », a d√©clar√© K √ Walter Curia, journaliste au Clar√≠n, alors que ce dernier lui annon√ßait la sortie de son livre sur le pr√©sident, intitul√© ¬« Le dernier p√©roniste ¬ ».

Ces deux citations sont authentiques. Selon la loi de l’identit√©, A est √©gal √ B, mais tous deux sont √©gaux √ K.

Hier [28 octobre 2007], son r√™ve de remettre la pr√©sidence √ sa femme est devenu r√©alit√©. Mais peu sont ceux qui pensent qu’il va se retirer. Dans le pire de cas, il pourrait plut√īt tirer les ficelles en coulisse. Si tel est le cas, il pourrait revenir et se repr√©senter au terme du mandat de son √©pouse, en 2011. Or, l’histoire se d√©roule en Argentine, dans le Sud du Sud, o√Ļ presque rien n’est jamais certain.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : Gatopardo (http://www.gatopardo.com/) octobre 2007 ; news.nacla.org (http://news.nacla.org/), octobre 2007.

Traduction : Gil Lahout, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net/).

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).


GLOSSAIRE

Kirchner, Nestor