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Mexique
Alerte rouge zapatiste
par Naomi Klein
27 décembre 2007

San Crist√≥bal de las Casas. Les cr√®ches de No√« l abondent dans cette ville coloniale des hautes terres de l’√©tat du Chiapas. Mais celle qui accueille les visiteurs √ l’entr√©e du centre culturel TierrAdentro [1] a sa propre touche locale : les figurines √ dos d’√Ęne portent des passe-montagnes et des armes en bois.

C’est la haute saison du ¬« zapatourisme ¬ », l’industrie des voyageurs internationaux qui s’est d√©velopp√©e autour du soul√®vement zapatiste [depuis 1994, ndlr] et TierrAdentro est le point de rencontre. Les affiches, la bijouterie et les textiles r√©alis√©s par les zapatistes se vendent rapidement. Dans le restaurant, dans la cour, o√Ļ √ dix heures du soir, l’atmosph√®re est √ la f√™te, les √©tudiants universitaires boivent de la bi√®re Sol. Un jeune montre une photographie du Sous-commandant Marcos, avec un passe-montagne et une pipe comme toujours, et lui donne un baiser. Ses amis prennent une photo de plus de ce mouvement sur lequel fourmillent les documents.

On m’emm√®ne au milieu de ceux qui font la f√™te, vers une pi√®ce ferm√©e au public, √ l’arri√®re du centre. Ici, la sombre atmosph√®re semble nous faire plonger dans un monde √ part. Ernesto Ledesma Arronte, un chercheur de 40 ans, avec une queue de cheval, est pench√© sur des cartes militaires et des rapports de droits humains. ¬« Tu as compris ce qu’a dit Marcos ? ¬ », me demande-t-il. ¬« C’√©tait tr√®s fort. Il n’a rien dit de semblable depuis de nombreuses ann√©es ¬ ».

Arronte fait r√©f√©rence √ un discours qu’a prononc√© Marcos la nuit pass√©e (le 16 d√©cembre) au cours du ¬« Premier colloque international Plan√®te Terre : Mouvement anti-syst√©miques ¬ ». Le discours s’intitulait : ¬« Sentir le rouge. Le calendrier et la g√©ographie de la guerre ¬ » (¬« Sentir el rojo. El calendario y la geograf√≠a de la guerra ¬ »). Comme il s’agit de Marcos, c’√©tait po√©tique et l√©g√®rement elliptique. Mais pour les oreilles d’Arronte, c’√©tait une alerte rouge. ¬« Ceux qui ont fait la guerre savent reconna√ģtre les chemins par lesquels elle se pr√©pare et se rapproche ¬ », a dit Marcos. ¬« Les signaux de guerre √ l’horizon sont clairs. La guerre, comme la peur, a aussi une odeur. Et maintenant on commence d√©j√ √ respirer son odeur f√©tide sur nos terres ¬ ».

L’√©valuation de Marcos appuie ce que Arronte et ses coll√®gues du Centre d’analyse politique et de recherches sociales et √©conomiques (Centro de An√°lisis Pol√≠tico e Investigaciones Sociales y Econ√≥micas, CAPISE) ont suivi √ la trace avec leurs cartes et leurs graphiques. Il y a eu une augmentation significative de l’activit√© dans les 56 bases militaires permanentes que l’√‰tat mexicain a en territoire indig√®ne au Chiapas. Ils sont en train de moderniser les armes et l’√©quipement, de nouveaux bataillons entrent, dont des forces sp√©ciales. Tous ces √©l√©ments sont des signes de l’escalade militaire.

Les zapatistes √©tant devenus un symbole mondial pour un nouveau mod√®le de r√©sistance, il √©tait possible d’oublier que la guerre au Chiapas n’a jamais pris fin. Marcos, malgr√© son identit√© clandestine, provocante, a jou√© ouvertement un r√īle dans la politique mexicaine, surtout aux cours des √©lections pr√©sidentielles tr√®s serr√©es de 2006. Plut√īt que de soutenir le candidat de centre gauche, Andr√©s Manuel Lopez Obrador, il a √©t√© le fer de lance d’une campagne parall√®le, l’¬« Autre campagne ¬ ». Il a organis√© des concentrations o√Ļ l’attention s’est port√©e sur des affaires ignor√©es par les candidats principaux.

Au cours de cette p√©riode, le r√īle de Marcos comme dirigeant militaire de l’Arm√©e zapatiste de lib√©ration nationale (Ej√©rcito Zapatista de Liberaci√≥n Nacional, EZLN) a sembl√© se dissiper. Il √©tait le ¬« D√©l√©gu√© Z√©ro ¬ », l’anti-candidat. La nuit pass√©e, il a annonc√© lors d’une conf√©rence que ce serait sa derni√®re apparition dans des activit√©s de ce type (rencontres, tables rondes, interviews). L’EZLN ¬« est une arm√©e, bien autre chose aussi bien s√ »r, mais c’est une arm√©e ¬ », a-t-il rappel√© au public, et lui, c’est le ¬« chef militaire ¬ ».

Cette arm√©e affronte une nouvelle et grave menace, qui atteint le cœur de la lutte zapatiste. Durant le soul√®vement de 1994, l’EZLN a pris de grandes extensions de terre et les a collectivis√©es, sa victoire la plus tangible. Dans les accords de San Andr√®s, le droit des peuples indig√®nes au territoire a √©t√© reconnu mais le gouvernement mexicain a refus√© de respecter ces accords. Apr√®s l’√©chec √ consacrer ces droits, les zapatistes ont d√©cid√© de les appliquer de fait. Ils ont form√© leurs propres structures gouvernementales, connues sous le nom de ¬« conseils de bons gouvernements ¬ » (¬« juntas de buen gobierno ¬ ») et de redoubler d’efforts pour construire des √©coles et des cliniques autonomes. Avec les zapatistes √©tendant leur r√īle de gouvernement de facto sur de grandes extensions du Chiapas, la d√©termination des gouvernements des √‰tats f√©d√©ral et f√©d√©r√© pour les saper s’est intensifi√©e.

¬« Maintenant ¬ », ¬« dit Arronte, ¬« ils ont leur m√©thode ¬ ». Celle qui consiste √ utiliser le profond d√©sir des paysans du Chiapas √ avoir des terres contre celui des zapatistes. L’organisation d’Arronte a inform√© que dans une seule r√©gion, le gouvernement a d√©pens√© pr√®s de 16 millions de dollars pour exproprier des terres et les donner aux nombreuses familles li√©es au notoirement corrompu Parti R√©volutionnaire Institutionnel (PRI). Souvent, la terre √©tait d√©j√ occup√©e par des familles zapatistes. Plus grave encore, nombreux sont les nouveaux ¬« propri√©taires ¬ » qui sont li√©s aux groupes paramilitaires qui essaient d’expulser les zapatistes des terres sur lesquelles ils ont de nouveaux titres de propri√©t√©. On assiste depuis septembre √ une escalade significative de la violence : tirs en l’air, coups, familles zapatistes faisant √©tat de menaces de mort, viols et d√©pe√ßages. Les soldats, dans leurs casernes, auront bient√īt l’excuse dont ils ont besoin pour sortir : restaurer la ¬« paix ¬ » entre les groupes indig√®nes qui se disputent entre eux. Durant des mois, les zapatistes ont r√©sist√© √ cette violence et ont essay√© de faire conna√ģtre ces provocations. Mais parce qu’ils n’ont pas choisi de soutenir Lopez Obrador lors des √©lections de 2006, le mouvement s’est fait de puissants ennemis. Et maintenant, dit Marcos, leurs appels √ l’aide se heurtent √ un silence assourdissant.

Il y une d√©cennie, le 22 d√©cembre de 1997, eut lieu le massacre d’Acteal. Dans le cadre de la campagne anti-zapatiste, un groupe de paramilitaires ouvrait le feu √ l’int√©rieur d’une petite √©glise du hameau d’Acteal, tuant 45 indig√®nes, dont 16 enfants et adolescents. Certains furent tu√©s √ la machette. La police de l’√‰tat entendit les tirs mais ne fit rien. Durant les presque trois derniers mois, le quotidien La Jornada a mis en relief, par une large couverture, le dixi√®me anniversaire tragique du massacre.

Au Chiapas, toutefois, beaucoup de gens signalent que les conditions actuelles sont terriblement famili√®res : les paramilitaires, les tensions croissantes, les activit√©s myst√©rieuses des soldats, le nouvel isolement du reste du pays. Ils ont d√©j√ une requ√™te pour ceux qui les ont appuy√©s dans le pass√© : ne regardez pas seulement en arri√®re, regardez vers l’avant et √©vitez un autre massacre d’Acteal.

Notes:

[1http://www.tierradentro.org.mx/.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : The Nation (http://www.thenation.com), 20 d√©cembre 2007 ; La Jornada (http://www.jornada.unam.mx), 24 d√©cembre 2007.

Traduction : Fr√©d√©ric L√©v√™que, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).


GLOSSAIRE

Accords de San Andrés

Accords pass√©s entre le gouvernement mexicain et l’Arm√©e zapatiste de lib√©ration nationale en f√©vrier 1996, avec la coparticipation de larges secteurs de la soci√©t√© mexicaine (...)

Armée zapatiste de libération nationale / E.Z.L.N.

Autre Campagne / Otra Campa√Īa

Parti Révolutionnaire Institutionnel / P.R.I.

le Parti r√©volutionnaire institutionnel a gouvern√© le Mexique pendant plus de 70 ans, jusqu’en 2000, ann√©e de la victoire √©lectorale de Vicente Fox, du Parti d’action nationale. Son r√©gime a √©t√© notamment marqu√© par la r√©pression et le corporatisme.