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Cuba | Entretien avec Aurelio Alonso
La fin imprévisible du labyrinthe cubain

Aurelio Alonso, philosophe, sociologue et militant r√©volutionnaire cubain, est pass√© par toutes les exp√©riences de la gauche critique cubaine, celle de la revue Pensamiento Critico des ann√©es 1970 et celle du Centre d’√‰tudes sur l’Am√©rique des ann√©es 1980—1990, deux institutions ayant subi chacune en son temps le z√®le policier et bureaucratique alors qu’ils cristallisaient le meilleur de la pens√©e r√©volutionnaire du pays. Il est actuellement directeur adjoint de la revue cubaine Casa de Las Am√©ricas. En 1994, il a publi√© avec Julio Carranza, La √©conomie cubana : ajustes con socialismo (L’√©conomie cubaine : ajustements et socialisme) et, en 1998, Iglesia y politica en Cuba revolucionaria (√‰glise et politique √ Cuba r√©volutionnaire). Interview.

par Waldo Fern√°ndez Cuenca
11 février 2009

Qu’avez-vous pens√© lorsque vous avez appris la chute du camp socialiste et de l’URSS ?

Pour moi — comme pour presque tout le monde —, ce fut quelque chose de totalement inattendu, une surprise. Mais, s’il y a un endroit dans le monde o√Ļ cette chute a √©t√© comprise de mani√®re rationnelle, c’est √ Cuba. Nous savions ce qui se passait dans certains pays du bloc, comme en Pologne et en Hongrie, o√Ļ s’√©tait d√©velopp√©e une tr√®s forte option vers une √©conomie de march√©.

Dans les ann√©es 1960, le projet cubain a essay√© de se d√©velopper avec une certaine autonomie qui n’a pas eu le succ√®s escompt√©. Nous avons donc √©t√© oblig√©s d’adh√©rer au Comecon [1] et de nous aligner sur le syst√®me sovi√©tique. Mais d√©j√ , Che Guevara avait presque pronostiqu√© la chute du syst√®me socialiste, ce qui √©tait g√©n√©ralement per√ßu comme peu probable. Je pense m√™me que le syst√®me aurait pu se r√©former de l’int√©rieur sans se d√©structurer.

En mati√®re √©conomique, la chute a √©t√© pour nous catastrophique et a provoqu√© dans le domaine politique une crise de paradigme. On avait assum√© l’id√©e que ce mod√®le serait le n√ītre en mati√®re de d√©veloppement, et d’un coup, il s’est effondr√©. C’est la raison pour laquelle nombreux furent ceux qui pensaient que le socialisme allait s’effondrer ici aussi. Mais les dirigeants cubains ont vite vu clairement que l’option √ suivre √©tait de r√©sister par tous les moyens √ cette vague : c’√©tait √ la fois n√©cessaire et possible.

Avez-vous pens√© √ un moment que le socialisme pouvait s’effondrer ici aussi ?

Oui. J’ai toujours pens√© qu’il pouvait s’effondrer, comme je le pense encore aujourd’hui. Si le camp socialiste a d√©montr√© quelque chose, c’est que l’irr√©versibilit√© du syst√®me n’est pas une loi inviolable. Cette id√©e selon laquelle nous √©tions arriv√©s √ une soci√©t√© sup√©rieure et que le chemin √©tait irr√©versible √©tait totalement erron√©e. C’est ce qu’a dit Fidel en 2005 dans un discours — qui √©tait √ la fois alarmiste et surprenant parce qu’il n’avait jamais reconnu les possibilit√©s d’√©chec — en disant que nous pouvions nous-m√™mes d√©truire notre socialisme, notamment √ cause de la corruption. Plus que de corruption, je parlerais pour ma part de bureaucratie, d’immobilisme, et de routinisation de notre syst√®me.

Je pense que la destruction du syst√®me est toujours possible et qu’il faut le sauver tous les jours, le refaire, le perfectionner au quotidien. Nous ne le faisons pas toujours et ce peut √™tre un boulet pour demain. Le grand probl√®me du socialisme cubain r√©side dans le fait qu’il a √©t√© pris au pi√®ge de l’ext√©rieur par un blocus, mais aussi de l’int√©rieur par une tr√®s grande incertitude.

Dans une interview pour le quotidien mexicain La Jornada, vous avez parl√© de r√©inventer le socialisme. Que signifie pour vous r√©inventer le socialisme √ Cuba ?

Le premi√®re fois que j’ai utilis√© ce terme, c’√©tait en 2003 au Chili, lorsque j’ai dit que le futur de la plan√®te devait √™tre socialiste mais qu’il fallait le r√©inventer. C’est le cas √ Cuba, mais aussi pour tous les projets de socialisme qui naissent aujourd’hui en Am√©rique latine dans le cadre de soci√©t√©s qui essaient des changements radicaux et r√©volutionnaires. C’est le cas du Venezuela, de la Bolivie et maintenant de l’√‰quateur.

Ces pays ne peuvent copier les mod√®les du pass√©. Ni le sovi√©tique, ni le mod√®le chinois actuel — particuli√®rement controvers√© en raison du degr√© de compromis obtenu avec le march√©. Cela g√©n√®re beaucoup d’incertitudes quant √ l’avenir. R√©inventer est devenu un verbe cl√© pour les exp√©riences socialistes d’aujourd’hui.

Notre socialisme aussi doit √™tre r√©invent√©, en regardant de fa√ßon critique l’exp√©rience du syst√®me au XXe si√®cle. Dans le domaine √©conomique par exemple, nous devons dire que, d’une √©conomie tr√®s √©tatis√©e, nous devons aller vers une √©conomie plus flexible mais o√Ļ l’√‰tat ne perde pas son pouvoir √©conomique, c’est-√ -dire ni le contr√īle int√©gral de l’appareil √©conomique national, ni son r√īle principal dans les entreprises en tant qu’investisseur, ni dans les secteurs cl√©s. Mais il doit laisser de l’espace √ d’autres formes de propri√©t√© comme la propri√©t√© coop√©rative ou l’√©conomie familiale. Ni m√™me exclure d’autres possibilit√©s que nous n’avons m√™me pas imagin√©es. Les dogmes sont souvent obstacles √ l’imagination.

Aucune des formes non socialis√©es, ou moins socialis√©es, ne doit imposer une norme de march√© aux formes de propri√©t√© plus socialis√©es. Nous devons trouver une configuration efficace qui ne suive pas les crit√®res quantitatifs de l’√©conomie de march√©, mais qui permette une nouvelle conception de l’efficacit√©. Le crit√®re doit √™tre de permettre que le syst√®me dans son ensemble soit soutenable.

Quelle voie prendre ? Combien de temps cela durera-t-il ? Comment faire ? Ces questions concr√®tes ont besoin de r√©ponses encore plus concr√®tes. Et ces r√©ponses plus concr√®tes n√©cessitent d’avoir acc√®s √ beaucoup de variables qui sont hors de ma port√©e. Mais je n’ai aucun doute quant √ la n√©cessit√© de rompre avec l’id√©e qu’√©tatique et socialis√© — ou socialiste — sont des termes √©quivalents.

N’y a-t-il pas aussi une id√©e implicite d’√©chec ?

Bien s√ »r que si. Il y a deux choses : prendre acte de l’√©chec du mod√®le ant√©rieur, mais aussi saisir les apports r√©els de ce mod√®le. Le premier d’entre eux est de reconna√ģtre que l’Union sovi√©tique est pass√©e d’un empire f√©odal, bien que capitaliste (bas√© sur les paysans), √ la position de seconde puissance mondiale en moins d’un demi-si√®cle. Tout n’√©tait pas √©chec dans cette √©conomie et on peut en tirer quelques exp√©riences importantes. Mais il faut le faire en tenant compte que c’est le syst√®me dans son ensemble qui n’a pas pu subsister. Ni sur le plan √©conomique, ni sur le plan politique. Sur ce dernier plan, parce que le socialisme est le seul r√©gime mondial dont la subsistance d√©pende de la d√©mocratie. Or il n’a pas √©t√© capable de la cr√©er. Le capitalisme peut vivre sans d√©mocratie. N’oublions pas que c’est sous le r√©gime de Pinochet au Chili que s’implante le mod√®le n√©olib√©ral. Le capitaliste utilise les m√©canismes d’institutionnalisation politique dont il a besoin, qui lui sont rentables, sans aucun scrupule. Il peut m√™me appliquer des mod√®les autoritaires, parfois fascistes, sous le masque d’une institutionnalit√© dite d√©mocratique. C’est le cas de certains r√©gimes √©lectoraux o√Ļ r√®gne l’alternance gouvernementale.

Le capitalisme n’a aucun int√©r√™t √ cr√©er une v√©ritable d√©mocratie. Par contre, le socialisme les a tous. C’est ce qui a manqu√© √ Moscou o√Ļ, s’il y avait eu un v√©ritable pouvoir populaire, le gouvernement sovi√©tique aurait pu mettre en route des r√©formes plus radicales destin√©es √ maintenir le syst√®me socialiste. Je ne dis pas radical au sens de renoncer au syst√®me. Cela a √©chou√© parce qu’il n’y avait pas de pouvoir populaire, le peuple n’avait aucun pouvoir dans les prises de d√©cision, depuis le niveau communal jusqu’aux plus hautes sph√®res de l’√‰tat.

Quels sont les probl√®mes du projet d√©mocratique cubain ?

Je crois qu’il faut commencer par reconna√ģtre que nous avons construit un syst√®me trop √©tatis√©, tr√®s bureaucratis√©, avec un niveau tr√®s limit√© de participation populaire dans les m√©canismes de prise de d√©cision. Il y a par exemple un syst√®me de pouvoir populaire o√Ļ l’assembl√©e nationale est √©lectoralement tr√®s d√©mocratique mais o√Ļ les √©lus ont un pouvoir tr√®s limit√© pour prendre une quelconque d√©cision. Elle se r√©unit deux fois par an et vote des choses qui ont d√©j√ √©t√© act√©es. Ces votes unanimes donnent la mesure de l’inconsistance de son r√īle.

Il faudrait alors refonder la d√©mocratie cubaine actuelle ?

Refonder n’est pas le bon terme puisqu’il signifie fonder de nouveau, trouver une architecture compl√®tement diff√©rente en liquidant tout ce qui a pr√©exist√©. Je crois qu’il faut la transformer de fa√ßon critique. Les acteurs politiques doivent avoir un regard critique et autocritique. Le r√īle du parti doit √™tre chang√© : le parti ne peut diriger l’√‰tat, c’est le peuple qui doit le faire. Marti [2] utilisait des mots qui m’ont toujours impressionn√©. Il parlait d’un parti pour former la r√©publique et non pour la diriger. Pour Marti, le r√īle du parti √©tait plus √©thique, il avait un r√īle d’avant-garde.

Cela nous m√®ne √ l’analyse des diff√©rences entre un parti-avant-garde et un parti-pouvoir. Si nous nous projetons dans une structure de pouvoir, nous d√©passons le r√īle de l’avant-garde.

Et si notre objectif est de garantir la reproduction et le perfectionnement de l’avant-garde au sein du projet, notre aspiration ne peut pas se traduire par l’exercice du pouvoir, m√™me en administrant efficacement. Car on √īte alors au peuple la responsabilit√© des d√©cisions.

Exercer le pouvoir cr√©e des int√©r√™ts de corps. On souhaite alors √™tre au Parti pour exercer le pouvoir. C’est toute une dynamique d’int√©r√™ts et de compromis au vu du r√īle que jouent les institutions.

Croyez-vous, sans sous-estimer l’intelligence de l’ennemi, au d√©passement de la mentalit√© d’√©tat de si√®ge ?

Pour d√©passer cet √©tat d’esprit, il faudrait que l’√©tat de si√®ge disparaisse r√©ellement. Cette mentalit√© d’√©tat de si√®ge est le fruit de la r√©alit√©. Les derni√®res quinze ann√©es le d√©montrent clairement. Les √‰tats-Unis ont chang√© leur politique envers tous les pays de l’ex-camp socialiste, sauf envers Cuba. Et ils commencent √ attaquer les r√©gimes latino-am√©ricains qui se rapprochent de nous ou adoptent des positions anti-imp√©rialistes proches de celles de Cuba.

La politique d’encerclement existe et son centre principal se d√©place vers le Venezuela. Ce pays est, plus que Cuba, l’objet possible d’une invasion √ cause des int√©r√™ts nord-am√©ricains qui y sont pr√©sents. Car le Venezuela est un des fournisseurs principaux de p√©trole des √‰tats-Unis, assis sur les secondes plus grandes r√©serves mondiales de p√©trole.

Dans plusieurs de vos articles sur la soci√©t√© cubaine et l’impact de la crise des ann√©es 1990, vous dites que Cuba subit une crise d’insertion √©tant donn√© le monde qu’il affronte. Est-ce que le pays est arriv√© √ s’ins√©rer dans la dynamique globale actuelle en m√™me temps qu’il prot√®ge son mod√®le ?

J’ai parl√© de la crise d’insertion provoqu√©e par la chute du ¬« camp socialiste ¬ », car, jusqu’en 1989 Cuba √©tait ins√©r√© dans un syst√®me international. L’insertion a toujours √©t√© un probl√®me pour notre pays. Les premi√®res ann√©es de r√©volution ont √©t√© des ann√©es de rupture et la recherche d’un chemin ind√©pendant dans le cadre du march√© mondial. Nous n’avons pas r√©ussi. Nous avons connu les premiers √©l√©ments de la crise d’insertion jusqu’√ ce que Cuba int√®gre le Comecon et obtienne une association internationale articul√©e et stable. Mais aussi une nouvelle situation de d√©pendance. Le Comecon n’a pas domin√© une portion suffisante de l’√©conomie mondiale. Il s’est de plus d√©velopp√© sur un quiproquo puisqu’il n’a pas r√©ussi √ √™tre un syst√®me alternatif, en terme de march√©, au syst√®me capitaliste dominant le march√© mondial.

A partir de l√ , Cuba a v√©cu une croissance √©conomique tr√®s profitable, bien que nous soyons redevenus une √©conomie sucri√®re, d√©pendante d’un march√© captif avec peu de possibilit√©s d’en sortir. Aujourd’hui, nous avons obtenu une insertion polycentrique, puisque nous ne d√©pendons plus d’un centre en particulier. Notre insertion √©conomique internationale a trois axes : le Venezuela, la Chine et quelques pays d√©velopp√©s.

Comment voyez-vous le socialisme du XXIe si√®cle que Chavez nous propose ?

C’est une th√©orisation. Je confesse que j’ai moi aussi utilis√© ce terme, mais ce qui est vrai, c’est que nous ne savons pas ce que sera ou seront les socialismes de ce si√®cle puisque seules sept ann√©es ont pass√©. Je crois qu’il y a un rapport de forces favorable pour recommencer la qu√™te du socialisme en Am√©rique latine. C’est de l√ que vient le terme de ¬« r√©inventer ¬ », et comme il y a encore beaucoup √ r√©inventer, j’ai un certain rejet pour ceux qui pr√©tendent avoir des v√©rit√©s cl√©s en mains.

Nous ne pouvons construire des mod√®les in abstracto, ce qui ne veut pas dire que nous ne puissions pas th√©oriser, mais nous devons le faire de mani√®re progressive. Les conditions des pays qui vont construire ce socialisme, tout en sortant des complications h√©rit√©es du syst√®me de d√©pendance n√©olib√©rale, doivent le faire sur la base d’une s√©rie de constructions distinctes de celles de la soci√©t√© cubaine qui a une √©conomie tr√®s √©tatis√©e. Les objectifs sont s√ »rement les m√™mes, mais les points de d√©part, les chemins et les strat√©gies sont diff√©rents.
Nous ne devrions m√™me pas voir les privatisations comme un p√©ch√© capital. Le Venezuela part de fait d’une soci√©t√© hyperprivatis√©e et je ne crois pas que les processus de nationalisation n√©cessaire s’orienteront vers une d√©privatisation massive. Il existe aussi des conditions diff√©rentes entre les pays qui ont de grandes ressources mat√©rielles et naturelles, et les autres. Les conditions ne seront pas non plus les m√™mes pour que triomphe un projet socialiste dans un pays capitaliste d√©velopp√©, elles seront n√©cessairement diff√©rentes. Le dilemme n’est pas entre th√©oriser et ne pas th√©oriser, mais si nous construisons des mod√®les ou non. Y compris √ partir d’exp√©riences √©valu√©es comme positives.

Jusqu’√ quel point le fait de copier le syst√®me sovi√©tique et d’adopter une centralisation excessive a-t-il √©t√© n√©faste pour l’√©conomie de notre pays ?

C’est tr√®s difficile de le dire. Il faudrait se poser aussi la question de savoir jusqu’√ quel point notre √©conomie aurait pu exister sans adopter le mod√®le sovi√©tique. Il ne s’agissait pas uniquement de copier un mod√®le mais de s’adapter aux exigences d’un ensemble de pays pour pouvoir s’ins√©rer dans leur syst√®me. La proposition n’√©tait pas ¬« si tu ne t’adaptes pas au mod√®le, nous ne t’aidons pas ¬ », mais ¬« si tu ne t’adaptes pas, tu ne pourras pas t’y ins√©rer ¬ ».

Ce mod√®le nous a fait du mal et du bien parce qu’il nous a permis de sortir de la crise du d√©but des ann√©es 1970. A partir de l√ nous avons eu une dynamique de d√©veloppement stable. Un des plus grands probl√®mes √ r√©soudre l’√©tait dans le domaine financier. Il fallait trouver dans le reste du march√© des modalit√©s de financement qui n’existaient pas dans le Comecon. Nous avons alors ¬« b√©n√©fici√© ¬ » du flux d’eurodollars qu’offrait le monde d√©velopp√©. Cela a g√©n√©r√© un processus d’endettement qui a d√©pass√© les capacit√©s de paiement du pays en monnaie convertible.

Il faudrait aussi consid√©rer que nos politiques d’insertion √©taient li√©es √ des instruments juridiques et non √ une dynamique mercantile. On construisait des usines qui ensuite ne fonctionnaient pas ou tr√®s peu parce que nous n’avions pas fait de pr√©visions pertinentes.
Rends-toi compte que la crise de l’√©conomie cubaine ne commence pas de fait avec la chute du camp socialiste mais √ cause de la carence de ressources financi√®res pour solder les engagements de la dette ext√©rieure en monnaie convertible dans les premi√®res ann√©es de la d√©cennie 1980.

En 1985, Cuba a d√ » dire aux cr√©diteurs capitalistes qu’on ne pouvait pas payer et, pour pouvoir acc√©der √ de nouveaux pr√™ts, les cr√©diteurs ont exig√© du pays une forte r√©duction des d√©penses publiques et un programme de privatisation qui privil√©giait l’efficacit√© √©conomique sur les d√©penses sociales. C’√©tait une version des politiques d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale, caract√©ristiques des liens de d√©pendance n√©olib√©rale. Mais Cuba ne l’a pas accept√© et a d√©clar√© un moratoire sur la dette.

Les cr√©dits capitalistes repr√©sentaient 16% des entr√©es de devises dans le pays, mais ces 16% affectaient 35% de l’√©conomie cubaine. Les accords avec les pays du Comecon se basaient sur ce que ces pays pouvaient te donner, ce qui ne co√Įncidait pas toujours avec ce dont nous avions besoin. Les cr√©dits capitalistes √©taient donc des entr√©es de devises utiles pour trouver ce dont nous avions besoin. Le moratoire sur la dette avec les cr√©diteurs capitalistes a eu comme cons√©quence que le niveau de d√©pendance de Cuba envers le Comecon est pass√© d’environ 65% √ presque 90% en 1989.

Quels sont les changements structurels les plus urgents dont a besoin l’√©conomie cubaine pour faire d√©coller ses forces productives ?

En premier lieu nous devons regarder vers la substitution d’importations. Nous avons toujours refus√© d’appliquer ce mod√®le alors que les principales d√©penses sont le combustible et les aliments. On ne pourra jamais arriver √ l’autosuffisance, mais on ne peut plus d√©pendre √ 50% ou 60% d’importations dans ces domaines. Dans ce pays, il y a beaucoup de terres qui ne sont pas cultiv√©es. Raul l’a rappel√© en disant qu’il n’avait vu que du ¬« marab√ļ ¬ » [3] lors de son d√©placement dans la province de Camaguey. Il y a √©videmment un probl√®me structurel qui r√©clame un changement structurel. 30% des producteurs agricoles assurent aujourd’hui 60% de la production d’aliments. Ces 30% sont les producteurs priv√©s et les coop√©ratives disposant de la plus grande autonomie dans la prise de d√©cisions. Ce sont ceux qui sont le moins pris en tenaille par les subventions de l’√‰tat, par les engagements de l’√‰tat, par les choix de cultures fait par l’√‰tat, par les prix impos√©s par l’√‰tat.

Je ne suis pas un expert dans ces domaines, mais beaucoup de choses ont √©t√© √©crites √ ce propos.

Je crois qu’il faudrait porter un peu plus d’attention √ ces critiques. Il faut g√©n√©rer des changements dans l’agriculture qui garantissent une meilleure autosuffisance. Je pense que le socialisme du XXe si√®cle a √©t√© si √©tatiste dans tous les domaines qu’il n’est pas difficile aujourd’hui d’adopter d’autres formes de propri√©t√© comme la coop√©rative et la priv√©e.

Consid√©rez-vous la n√©gation du march√© comme la n√©gation du d√©veloppement ?

√‰coute, le march√© n’est pas le capital. Mais c’est bien le capital qui a fait le march√©. Les √©conomies de march√© avancent jusqu’√ ce que le capital s’effondre. On doit chercher la d√©connexion entre march√© et capital et, en m√™me temps, r√©duire le poids sp√©cifique du march√© comme dispositif de conduite de l’√©conomie. Je ne crois pas au ¬« socialisme de march√© ¬ ». On ne peut pas diriger une √©conomie socialiste par le biais du march√©. L’√©conomie socialiste doit √™tre dirig√©e de mani√®re globale par une institutionnalisation sociale repr√©sentative des int√©r√™ts de la population, et qui doit dominer le march√©.

Il faut se servir du march√© pour promouvoir une logique d’efficacit√©, mais sans compromettre le projet social. Une efficacit√© qui ne soit pas dict√©e par les lois du march√©, mais qui d√©pende des int√©r√™ts sup√©rieurs de la soci√©t√©, dans laquelle le march√© assure aussi, gr√Ęce √ ses m√©canismes, l’int√©r√™t global du projet. Le march√© dont je parle ne peut donc √™tre une concession √ l’int√©r√™t priv√© au d√©triment de l’int√©r√™t social, mais se soumettre √ lui.

Depuis que Raul a assum√© la pr√©sidence du pays, on parle surtout de changements. Comment pourrait-on diff√©rencier les personnalit√©s de Raul et de Fidel ?

Fidel est l’homme d’√‰tat le plus brillant du XXe si√®cle. Il a √©t√© le chef d’√‰tat qui a prouv√© la plus grande capacit√© pour assurer la subsistance sociale dans des conditions de tr√®s grande adversit√© tout en maintenant un consensus de soutien au syst√®me. Les r√©volutions g√©n√®rent de grandes personnalit√©s. En √‰quateur, personne ne connaissait Rafael Correa il y a deux ans et il a acquis une stature d’homme d’√‰tat impressionnante. Raul n’est pas Fidel. Mais je crois qu’il a une stature d’homme d’√‰tat, comme l’ont eue le Che, Dorticos, Carlos Rafael Rodriguez. C’est une opinion tr√®s personnelle. Je dirais m√™me que Raul est mieux que Fidel sur plusieurs aspects. Je crois que Raul est un meilleur administrateur et nombreux sont ceux qui le pensent √ Cuba. Il a eu un poids d√©cisif dans les r√©formes mises en place dans les ann√©es 1990 et qui ont permis de contenir la chute de l’√©conomie cubaine.

O√Ļ en est-on de la sortie du labyrinthe ?

On ne sait pas o√Ļ est la sortie du labyrinthe. Elle sera le fruit de la r√©insertion qui doit beaucoup √ la politique de r√©sistance, mais aussi de ce qui ce passe en Am√©rique latine avec la crise de l’imp√©rialisme et les changements politiques √ l’œuvre. Nous sommes dans une √©poque de grandes incertitudes, nous ne pouvons pas d√©crire les chemins que prendront les projets alternatifs et comment ils vont affronter l’imp√©rialisme. Un imp√©rialisme que nous aimons qualifier d’agonisant mais qui, m√™me agonisant, ne restera pas les bras crois√©s ! Les agressions arm√©es vont se d√©velopper, les croisades et les invasions aussi. En cons√©quence, le principal alli√© qu’auront les peuples de l’Am√©rique latine sera la r√©sistance des peuples. Quant √ Cuba, nous devons penser que la situation de si√®ge peut encore durer cent ans. Ce si√®ge est une composante r√©elle de notre labyrinthe.

Propos recueilli par Waldo Fern√°ndez Cuenca, √©tudiant en journalisme √ Cuba.

Notes:

[1Le Conseil d’assistance √©conomique mutuelle (CAEM ou Comecon), cr√©√© en 1949 par Staline et dissous en 1991, √©tait un organisme de gestion des √©changes √©conomiques au sein du dit ¬« bloc sovi√©tique ¬ ». Il devait garantir la sp√©cialisation de chaque √©conomie nationale et √©tait soumis aux besoins de la bureaucratie sovi√©tique. En dehors de l’URSS, en faisaient partie l’Albanie, la Bulgarie, la Hongrie, la Tch√©coslovaquie, la Pologne, la Roumanie, la R√©publique d√©mocratique allemande. La Yougoslavie avait un statut d’associ√©e. En 1962 la Mongolie y a adh√©r√©, suivie en 1972 par Cuba et en 1978 par le Vi√™tnam.

[2Jos√© Juli√°n Mart√≠ y P√©rez (1853-1895) √©tait un militant politique, philosophe, journaliste et po√®te cubain, fondateur du Parti r√©volutionnaire cubain (en 1892) et organisateur de la guerre d’ind√©pendance en 1895.

[3Dichrostachys cinerea, une plante arbustive, particuli√®rement invasive et difficile √ √©radiquer dans les Antilles. √€ Cuba, o√Ļ elle a √©t√© introduite sans doute par hasard au XIXe si√®cle, c’est une v√©ritable plaie.


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Source : Espacio Laica, Cuba, n¬° 3/2008. Inprecor, n¬°545-546, janvier-f√©vrier 2009.

Traduction : Inprecor.

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