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Mexique
Le Chiapas, un √‰tat assi√©g√© par les transnationales
par John Ross
26 avril 2009

La marchandisation du mouvement zapatiste a r√©cemment atteint des sommets d’absurdit√© dans le New York Times, qui a qualifi√© les villages rebelles du sud-est du Chiapas de destination touristique √ la mode et √ bas prix. ¬« Chiapas Is Cheap ! Indian Villages Flourish And The Price Is Right ! ¬ » (¬« Le Chiapas est bon march√© ! Les villages indig√®nes sont florissants et les prix sont bons ! ¬ ») pouvait-on lire en gras dans la section Voyage du NYT du dimanche 16 novembre – ironiquement, la veille du 25e anniversaire de la cr√©ation de l’Arm√©e zapatiste de lib√©ration nationale (EZLN, sigles en espagnol).

La double page consacr√©e au sujet contenait √©galement une photo du caracol, le centre politico-culturel zapatiste d’Oventic, √ 45 minutes de voiture de la ville en vogue de San Cristobal. ¬« L’√©chec de leur r√©volution ¬ » (sic) a donn√© √ la r√©gion zapatiste un ¬« frisson de danger ¬ » commentait Matt Gross, le soi-disant ¬« simple voyageur¬ » du Times, quelques jours plus tard, apr√®s s’√™tre fray√© un chemin jusqu’au caracol pour r√©diger un article tape-√ -l’œil o√Ļ il va jusqu’√ indiquer les prix imbattables des quesadillas vendues dans le magasin Che Guevara du village.

Ouvrant la voie √ l’assaut touristique lanc√© √ tout va dans l’Etat du Chiapas sur la zone rebelle, le projet d’autoroute traversant les montagnes pour relier San Cristobal (¬« le nouveau Soho ¬ », selon les professionnels) aux magnifiques ruines mayas de Palenque, empi√©terait sur une douzaine de villages autonomes zapatistes. Les pressions exerc√©es pour faire du Chiapas une destination touristique internationale continuent √ engendrer de la violence entre communaut√©s zapatistes et non zapatistes √ propos du contr√īle de certains sites, notamment Agua Azul, un complexe d’√©cotourisme situ√© dans le corridor San Cristobal-Palenque.

Plus au sud, des communaut√©s aussi bien zapatistes que non zapatistes ont √©t√© expuls√©es manu militari de la biosph√®re de Montes Azules, une r√©serve de 300 000 hectares, dans la Selva [for√™t] lancandona, au moment m√™me o√Ļ des poids lourds de l’√©cotourisme, soutenus par des transnationales telles que Ford Motors, revendiquent un droit sur cet inestimable sanctuaire. Le boom de l’√©cotourisme a fait pousser des h√ītels cinq √©toiles et attir√© des caravanes de touristes dans la r√©gion, les Isra√©liens en t√™te.

L’exploitation par le commerce touristique local ou international de sites mayas sacr√©s, comme Palenque, a √©galement aliment√© les tensions dans le sud-est du Chiapas. En janvier, les zapatistes ont menac√© d’occuper les ruines mayas de Tonina, √ proximit√© d’Ocosingo, ¬« la porte de la jungle lancandona ¬ », en raison d’un conflit terrien. En octobre dernier, la police de l’√‰tat du Chiapas a tu√© par balle six non-zapatistes apr√®s l’occupation par le militant Tojolabal Mayans des ruines de Chinkultik, dans la r√©gion des lacs de Montebello, √ proximit√© de Comitan, pour demander une plus grande part du ¬« g√Ęteau touristique ¬ ».

Le tourisme est l’un des quatre axes du progr√®s au Chiapas, rel√®ve le correspondant du quotidien La Jornada Hermann Bellinghausen, l’un des meilleurs sp√©cialistes de la lutte zapatiste. On lui doit par exemple le sc√©nario de Heart Of Time, un film qui se d√©roule dans la r√©gion zapatiste et qui a √©t√© pr√©sent√© r√©cemment au Festival du film de Sundance, cr√©√© par Robert Redford. Le p√©trole, les biocarburants et l’extraction mini√®re – les trois autres axes - donnent √©galement des frissons lorsqu’on pense √ l’avenir de l’Etat le plus m√©ridional du Mexique.

En d√©cembre dernier, l’int√©r√™t pour le forage p√©trolier dans le ¬« bassin Lacandon ¬ » a √©t√© raviv√© par la ministre mexicaine de l’√‰nergie, Georgina Kessel. Outre le fait qu’elle a omis de pr√©ciser ce qu’elle entendait par ¬« bassin Lacandon ¬ », exploiter du p√©trole dans cette zone de for√™t ne peut que provoquer un conflit avec cet autre axe de la conqu√™te du Chiapas : l’√©cotourisme. Dans les ann√©es 1980, et jusqu’au d√©but des ann√©es 1990, PEMEX, le consortium p√©trolier mexicain contr√īl√© par l’Etat, a for√© dans la zone rebelle. Constitu√© de 31 plate-formes et situ√© √ une quinzaine de kilom√®tres du caracol de La Garrucha, le complexe de Nazaret a √©t√© ferm√© apr√®s le d√©clenchement de la r√©bellion indig√®ne en 1994. Selon des √©valuations confidentielles de PEMEX, Nazaret produisait peu de p√©trole (400 barils par jour), mais beaucoup de gaz naturel (des milliers de m√®tres cubes), dont l’exploitation a √©t√© suspendue en raison du soul√®vement.

Dans la conqu√™te du Chiapas, l’axe des biocarburants est avant tout une arnaque transnationale. En application du Plan Puebla-Panama, rebaptis√© Plan Mesoamerica et √©tendu de l’Am√©rique centrale √ la Colombie, des industriels colombiens cultivent 7 000 hectares sur la plaine c√īti√®re du Pacifique, pr√®s de Puerto Chiapas, pour produire de la biomasse non alimentaire, √ savoir des pi√Īones [arbuste de la famille des euphorbiac√©es dont on peut extraire de l’huile, ndlr]. Or, cette culture se fait au d√©triment d’une quantit√© consid√©rable de terres qui pourraient √™tre consacr√©es √ la culture alimentaire. Le projet du biocarburant marque le d√©but de la collaboration entre le pr√©sident largement d√©cri√© de la Colombie, Alvaro Uribe, et celui ill√©gitimement √©lu du Mexique, Felipe Calder√≥n, tous deux des prot√©g√©s du d√©partement d’√‰tat √©tats-unien.

Avec la mont√©e en fl√®che du prix de l’or, les entreprises mini√®res transnationales ont pris une longueur d’avance dans la conqu√™te du Chiapas. Les autorit√©s ont d√©livr√© au moins 55 autorisations pour le d√©veloppement minier dans la sierra et les hauts-plateaux du Chiapas, majoritairement √ des sp√©culateurs canadiens. Il s’agit de multinationales telles que Linear Gold et Blackfire, vivement critiqu√©es pour pratiquer la d√©forestation √ grande √©chelle, appliquer des salaires de mis√®re et supprimer les droits des travailleurs sur les sites miniers.

Alors que l’Etat du Chiapas est en train d’√™tre vendu au plus offrant, l’Arm√©e zapatiste de lib√©ration nationale a c√©l√©br√© durant les vacances de fin d’ann√©e son 25e anniversaire d’existence en tant que force rebelle ainsi que ses 15 ans de pr√©sence sur la sc√®ne publique. Elle a mis sur pied un √©v√©nement annuel, le Festival mondial de la Digne rage (Festival mundial de la digna rabia), qui s’est av√©r√© plus modeste que les pr√©c√©dents rassemblements. Cette ann√©e, certains invit√©s, comme l’√©crivain franco-britannique John Berger, ont envoy√© leur intervention sous forme vid√©o plut√īt que de se rendre sur place.

Par contre, le porte-parole du mouvement zapatiste, le Sous-commandant Marcos, est apparu en chair et en os pour se lancer dans ce qui est devenu sa traditionnelle diatribe annuelle contre des ennemis politiques qu’il a lui-m√™me d√©sign√©s (Les d√©clarations publiques de Marcos se sont rar√©fi√©es depuis la malheureuse Autre campagne de l’EZLN, et sa chronique √©pist√©mologique, jadis quotidienne, a pratiquement cess√© en 2008).

T√™te d’affiche des sessions publiques du Festival de la Digne rage √ l’Universit√© de la Terre de San Cristobal, le Sup a repris son discours l√ o√Ļ il l’avait laiss√© l’ann√©e derni√®re, en attaquant Andr√©s Manuel Lopez Obrador (AMLO), le dirigeant de gauche du Mouvement national de d√©fense du p√©trole et d’une √©conomie populaire, qui s’est fait vol√© la pr√©sidence par Felipe Calderon en 2006. Entre autres calomnies, Marcos a dit de Lopez Obrador et de Calderon qu’ils sont les deux faces d’une m√™me m√©daille. Par ailleurs, il a accus√© Lopez Obrador d’√™tre de m√®che avec la CIA, et qualifi√© son mouvement, actuellement l’alliance la plus importante du Mexique (il y a peu, AMLO a rassembl√© pr√®s de 100 000 personnes sur le Zocalo de la ville de Mexico), de ¬« sectaire, intol√©rant et hyst√©rique ¬ », trois adjectifs d√©pr√©ciatifs qui si√©raient bien au Sous-commandant.

D√©passant la mesure, Marcos est all√© jusqu’√ comparer la mort de 11 jeunes lors d’un mouvement de panique provoqu√© par l’intervention de la police de Mexico contre une √©meute d’adolescents en juillet dernier au massacre commis par Isra√« l √ Gaza. Il a √©galement fustig√© les v√©t√©rans du mouvement estudiantin de 1968 ainsi que le successeur de Lopez Obrador √ la mairie du Mexico, Marcelo Ebrard, qui ont d√©clar√© le 2 octobre journ√©e de deuil national, en m√©moire du massacre de 325 √©tudiants perp√©tr√© cette ann√©e-l√ .

Parmi les d√©rapages du Sous-commandant Marcos, on compte aussi l’exclusion inexpliqu√©e de militants solidaires de Barcelone emmen√©s par I√Īaki Garc√≠a, bout√©s hors du r√©seau international de soutien au mouvement zapatiste, et le retrait du fran√ßais Olivier Besancenot de la liste des intervenants de la Digne rage, suite √ sa rencontre avec des partisans de la s√©natrice Rosario Ibarra, fondatrice du comit√© Eureka des m√®res de disparus, dans la ville de Mexico. M√™me l’hommage rendu √ l’occasion de la journ√©e internationale de la femme √ Concepci√≥n Garc√≠a de Corral (Mam√° Corral), qui avait perdu deux fils lors de la guerre sale au Mexique dans les ann√©es 1970, et qui √©tait membre du Comit√© Eureka, est un camouflet √ l’encontre de Do√Īa Rosario, laquelle a rejoint Lopez Obrador apr√®s avoir √©t√© proche de Marcos.

Le comportement honteux du Sous-commandant lors du Festival de la Digne rage met dans l’embarras les sympathisants de longue date de la cause zapatiste, comme moi, qui ai consacr√© quatre livres √ ce mouvement. Je tiens √ pr√©senter toutes mes excuses aux lecteurs, pour les avoir induits en erreur en consid√©rant Marcos comme une personnalit√© de haut vol. Ces derni√®res ann√©es, le Sup est devenu un charlatan narcissique et injurieux, seul responsable de la d√©pr√©ciation du mouvement en tant qu’acteur national et international de la gauche.

Si l’attitude publique du Sous-commandant a √©t√© d√©sastreuse pour la cause rebelle, dans les montagnes et la jungle du sud-est du Chiapas, les communaut√©s zapatistes ont continu√© √ d√©montrer leurs comp√©tences en mati√®re d’action collective. L’inventivit√© dont elles font preuve pour fournir une √©ducation zapatiste aux enfants et les efforts qu’elles d√©ploient pour d√©fendre leur environnement, notamment les plantes indig√®nes, sont exemplaires.

Comme le rapporte l’ancien recteur de l’Universit√© nationale autonome (UNAM), Pablo Gonzalez Casanova, les √©tudes √©pid√©miologiques attestent la qualit√© durable des projets de sant√© zapatistes. Dans des domaines comme les soins pr√©nataux, la couverture a √©t√© √©tendue √ 63% des femmes enceintes, soit deux fois plus que dans les communaut√©s non zapatistes de la r√©gion. Les trois quarts des foyers zapatistes ont acc√®s √ des toilettes, contre 54% des foyers non zapatistes. Sur des aspects tels que la vaccination, le poids des nouveaux-n√©s et la mortalit√© infantile, les projets de l’EZLN ont largement surpass√© ceux des voisins non zapatistes.

A l’heure o√Ļ l’EZLN √©vite la lumi√®re des projecteurs et se distancie m√™me de l’activisme politique national et international, les communaut√©s autonomes zapatistes du sud-est du Chiapas restent la preuve vivante qu’un auts:re monde est possible.

Note de la r√©daction : les critiques √©mises par l’auteur de cet article √ l’encontre du Sous-commandant Marcos ont suscit√© des r√©actions dont celle-ci :

Hillary Klein, Response to Ross : A Second Look at the EZLN’s Festival of Dignified Rage.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : North American Congress on Latin America, NACLA, 17 f√©vrier 2009.

Traduction : Chlo√© Meier, RISAL.info.

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).