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Sur les destitutions de Lage et Perez Roque
Cuba : r√©formistes contre talibans ?
par Pablo Stefanoni
4 mai 2009

Comment interpr√©ter les derniers √©v√©nements √ Cuba ? Comme dans un soudain retour √ la Guerre froide, les experts de gauche et de droite se sont lanc√©s dans une tentative de d√©chiffrage des messages, rares et crypt√©s, √©mis par le gouvernement et, surtout, par celui qui est encore le Commandant en chef. En effet, m√™me s’il intitule ses colonnes sous l’humble enseigne de ¬« r√©flexions ¬ », Fidel Castro occupe les premi√®res pages des journaux et est repris dans les bulletins √©lectroniques des ambassades, que ce soit pour parler de la crise √©conomique mondiale, de politique locale ou de th√®mes plus quotidiens commes les ¬« erreurs ¬ » de la s√©lection cubaine de baseball (si on prend en consid√©ration les r√©flexions de ces derniers jours).

La gauche internationale ¬« fidelista ¬ » (pro Fidel Castro) s’est retrouv√©e si d√©contenanc√©e qu’elle a choisi soit de balbutier une s√©rie de phrases aussi g√©n√©rales qu’√©vasives soit a pr√©f√©r√©, dans un petit nombre de cas, prendre le taureau par les cornes et admettre – comme le r√©dacteur du site Rebeli√≥n Pascual Serrano – que les ¬« amis de Cuba se retrouvent sans forces ni informations pour expliquer les institutions cubaines ¬ ». Et ce n’est pas sans raison : jusqu’au jour pr√©c√©dant leur destitution – comprenant une condamnation pour avoir √©t√© ¬« indignes ¬ », pour avoir profit√© du miel du pouvoir pour lequel ils n’ont pas lutt√© et pour avoir cr√©√© des illusions chez l’ennemi [1], le vice-pr√©sident Carlos Lage et le ministre des Affaires √©trang√®res Felipe P√©rez Roque √©taient les visages les plus connus du r√©gime hors de l’√ģle, apr√®s Fidel et Raul Castro. Ils entretenaient en plus un lien privil√©gi√© avec des gouvernements sympathisants et politiquement importants comme ceux de Bolivie et du Venezuela. Au point qu’on les consid√©rait comme les figures de proue du changement g√©n√©rationnel qui, par d√©cisions politiques ou les lois biologiques, se produira t√īt ou tard. A l’√©vidence, la vague de destitutions retardera un certain temps cette infaillibilit√© historique.

Les destitutions ont √©t√© comme une douche froide qui rappelle des purges, lesquelles donnent encore lieu aujourd’hui √ des explications diverses et oppos√©es. Il y a eu celle du g√©n√©ral et h√©ros de la R√©volution Arnaldo Ochoa, sympathisant, semble-t-il, de la Perestroika [2] et tr√®s populaire √ Cuba, fusill√© ¬« avec beaucoup de regret ¬ » par le gouvernement en 1989, apr√®s avoir admis lors d’un proc√®s t√©l√©vis√©, rempli de clich√©s moralistes, avoir particip√© √ un trafic de coca√Įne, d’ivoire et de diamants, en tissant des liens avec Pablo Escobar et en profitant des missions militaires en Angola. On se rappellera aussi, il y a dix ans, la destitution de l’ex-ministre des Affaires √©trang√®res, la jeune star et enfant g√Ęt√© de Fidel, Roberto Robaina, qui s’est retrouv√© √ travailler au Parc m√©tropolitain de La Havane pour, selon ses propres dires, ne plus se consacrer aujourd’hui qu’√ la peinture.
Plusieurs ann√©es avant, en 1992, Carlos Aldana, accus√© de vouloir devenir le Gorbatchev [3] cubain avait √©t√©, quant √ lui, victime de la mal√©diction des ¬« num√©ro 3 ¬ », consid√©r√©s par les analystes et diplomates de successeurs naturels des fr√®res Castro.

¬« Cette purge me rappelle un peu la furie avec laquelle Raul √©limina les gens du Centre d’√©tudes sur l’Am√©rique en 1996. C’√©tait une question de contr√īle. Raul peut parler de r√©formes quand lui l’estime appropri√©, mais honnis soient ceux qui s’aventurent √ le faire. A nouveau, je crois qu’il s’agit d’une question de contr√īle et pas n√©cessairement d’opposition substantielle aux id√©es en question ¬ », confie le professeur du Brooklyn College et auteur de ¬« The Origins of the Cuban Revolution Reconsidered ¬ », Samuel Farber.

Le manque de preuves - ou l’herm√©tisme qui les entoure – dans les accusations lanc√©es par Fidel et le ton de confession inquisitoire des lettres de Lage et de P√©rez Roque admettant les ¬« erreurs ¬ » et jurant loyaut√© √ la R√©volution, √ Fidel et √ Raul, ont laiss√© une image ¬« brejnevienne ¬ » de secretisme bureaucratique critiquable au 20e si√®cle mais presque impossible √ justifier pour les gauches du 21e si√®cle. Les questions se posent d’elles-m√™mes : les Cubains n’ont-ils pas le droit de savoir quels ont √©t√© les terribles d√©lits qui ont renvoy√© chez eux et mis un terme en un simple clignement d’yeux au pouvoir de deux personnalit√©s de r√©f√©rences de la R√©volution ? S’ils ont commis des d√©lits, ne devraient-ils pas √™tre jug√©s dans le cadre des institutions cubaines ? L’excommunication √©tait-elle n√©cessaire en plus de leur exclusion de tous les postes dans le gouvernement et le parti ? Qu’est-ce qui garantit qu’il n’y a pas beaucoup plus de fonctionnaires qui profitent des ¬« miels du pouvoir ¬ ». dans un pays o√Ļ officiellement le pouvoir n’est que pur sacrifice et o√Ļ il n’a pas de ¬« miels ¬ » ?

La th√®se qui a le plus circul√© dans la presse internationale est que les destitutions de Lage et P√©rez Roque et d’une dizaine de hauts fonctionnaires cl√©s est une victoire de l’aile de Raul favorable √ l’ouverture contre l’aile ¬« conservatrice ¬ » des ¬« talibans ¬ » pro Fidel. Il est clair que depuis son arriv√©e au pouvoir, apr√®s la d√©mission du ¬« leader maximo ¬ » en 2006, Raul a d√©mont√© les institutions parall√®les du ¬« Groupe d’appui ¬ » au commandant en chef et sa ¬« Bataille des id√©es ¬ » [4], un projet qui en plus de doubler les institutions et de montrer une efficacit√© douteuse, impliquait une dose de volontarisme – financ√©e avec des pr√™ts v√©n√©zu√©liens √ faible taux d’int√©r√™ts – avec lequel les militaires proches de Raul ne sympathisent pas. Mais Lage semble √™tre loin d’√™tre un ¬« taliban ¬ » communiste √ qui le march√© et la propri√©t√© priv√©e provoquent de l’urticaire. Dans un article du quotidien mexicain La Jornada, un participant √ une r√©union, dans les ann√©es 90, entre Lage et un groupe de s√©nateurs mexicains du parti, au pouvoir aujourd’hui, le Parti Action nationale (PAN), dresse un portrait du responsable, √ l’√©poque, des politiques √©conomiques de la P√©riode sp√©ciale post√©rieure √ la chute de l’Union sovi√©tique comme un ¬« Chicago boy ¬ » de par sa ¬« v√©h√©mente d√©fense de l’ouverture commerciale ¬ » cubaine mais qui mod√©ra imm√©diatement son discours apr√®s la visite surprise de Fidel.

Dans le m√™me ordre d’id√©e, l’anticastriste radical Carlos Alberto Montaner affirme avoir entendu dire l’ancien pr√©sident mexicain Carlos Salinas de Gortari et une demi douzaine de ministres des Affaires √©trang√®res et de chefs d’√‰tat que ¬« Lage est l’avenir ¬ ». Il ajoute qu’√ cette √©poque, les difficiles ann√©es 90, ¬« il semble que Lage, en priv√©, flirtait avec les id√©es ’d√©mocratiques’ et se vendait comme l’Adolfo Su√°rez carib√©en quand il parlait avec des politiciens √©trangers ¬ ». Perez Roque, le maintenant ex-ministre des Affaires √©trang√®res ne semble pas non plus avoir le profil du taliban de l’√©poque o√Ļ il √©tait un assistant de toute confiance de Fidel et ¬« aux yeux de nombreux politiciens et diplomates √©trangers ¬ » dont le ministre des Affaires √©trang√®res espagnol Angel Moratinos, il √©tait devenu r√©formiste. Est-ce pour cela qu’ils ont √©t√© accus√©s d’avoir cr√©√© des illusions chez l’ennemi ? Une rumeur raconte que Robaina est tomb√© apr√®s une √©coute t√©l√©phonique avec l’ancien ministre des Affaires √©trang√®res espagnol Abel Matutes qui lui disait : ¬« Tu as toujours √©t√© mon candidat [pour la transition] ¬ ».

Mais ces √©l√©ments n’avalisent pas non plus la th√®se oppos√©e de la droite de Miami – obnubil√©e par sa haine envers les Castro – d’un putsch des conservateurs contre les partisans de l’ouverture. La sympathie de Raul Castro pour le Dol Moi (le renouveau vietnamien) qui consid√®re le march√© comme une conqu√™te de l’humanit√© et non pas du capitalisme et qui encourage une sorte de capitalisme d’√‰tat sous contr√īle monolitique du pouvoir par le Parti communiste et les Forces arm√©es n’est pas une nouveaut√©. Avec une ¬« √©conomie de commandement ¬ » de type sovi√©tique compl√®tement exsangue– ce qui provoque, entre autres choses, la non exploitation d’une grande partie des terres et la n√©cessit√© d’importer massivement des aliments -, l’ouverture √©conomique est d’une mani√®re ou d’une autre √ l’agenda de toutes les fractions. Le probl√®me semble davantage √™tre que l’alliance entre les militaires dirig√©s par Raul Castro et les bureaucrates du PCC command√©s par le vice-pr√©sident Jos√© Ram√≥n Machado Ventura (politiquement conservateur et favorable √ l’ouverture √©conomique, mais √ son rythme et selon son style) n’avait pas confiance dans les dirigeants d√©fenestr√©s. ¬« Je ne vais pas permettre que des gens comme toi mettent cette R√©volution √ terre trois mois apr√®s la disparition des plus vieux ¬ », aurait dit Raul √ Robaina au moment de sa destitution.

Comme le rappelle l’ancien chercheur du Centre d’√©tudes sur l’Am√©rique (CEA), Haroldo Dilla, l’√©lite cubaine n’a jamais √©t√© tr√®s perm√©able aux nouvelles g√©n√©rations. Il ajoute un √©l√©ment : P√©rez Roque et Lage ont construit un lien avec Hugo Chavez qui les a amen√©s √ l’appeler ¬« pr√©sident de Cuba ¬ » et √ proposer une utopique f√©d√©ration cubano-v√©n√©zu√©lienne qui serait entr√©e en conflit avec la sympathie limit√©e des hauts dirigeants militaires cubains pour le riche associ√© v√©n√©zu√©lien. Ces militaires – qui contr√īlent aujourd’hui les entreprises les plus efficaces et rentables de Cuba et qui font √©talage de leur capacit√© de gestion ¬« combinant l’organisation capitaliste avec les principes socialistes ¬ » – cherchent √ cr√©er des institutions plus efficaces et durables au niveau interne et √ diversifier leurs relations au niveau externe. La succession de visites de pr√©sidents latino-am√©ricains au cours des derniers mois, le rapprochement avec Lula, possible m√©diateur d’une am√©lioration m√™me limit√©e des relations avec la nouvelle administration Obama √ Washington et l’affaiblissement progressif du lobby anticastriste de Miami ainsi que la perm√©abilit√© et m√™me l’adh√©sion explicite des Cubano-am√©ricains les plus jeunes et m√™me des patrons √©tats-uniens eux-m√™mes √ la fin du blocus n’est pas un hasard. Dans ce contexte, la vieille garde de la Sierra Maestra cherche √ assumer elle-m√™me, avec une rationnalit√© buraucratico-√©conomique, la t√Ęche de la transition et √ ne pas la laisser dans des mains d’ ¬« arrivistes ¬ ». A la lecture de ses ¬« r√©flexions ¬ », Fidel a opt√© pour b√©nir – comme avec Robaina et Aldana – les changements et excommunier ceux qui sont tomb√©s en disgr√Ęce. Le politologue Atilio Boron a donn√© une piste √ la suite d’une r√©union avec le commandant en chef (Clar√≠n, 12 mars 2009) : ¬« Il est tr√®s pr√©occup√© par l’impact de la crise dans toute l’Am√©rique latine parce qu’il croit que tout le processus consistant en un certain basculement √ gauche ou au centre-gauche des derni√®res ann√©es va √™tre affect√© par une crise qui va durement toucher la r√©gion. Fidel est un tr√®s bon lecteur de la conjoncture. Il craint un retour de la droite dans le contexte de crise ainsi qu’une autre p√©riode sp√©ciale comme apr√®s la chute de l’Union sovi√©tique ¬ ».

Mais, dans la m√™me logique que les purges staliniennes ou post staliniennes, l’√©cartement de fonctionnaires ne se fait pas √ demi-mesure. Il est n√©cessaire de d√©truire jusqu’√ l’extr√™me leur cr√©dibilit√© face √ la soci√©t√© pour les condamner √ l’ostracisme. Comme l’a affirm√© le chercheur fran√ßais Vincent Bloch, la corruption g√©n√©ralis√©e – de la moindre broutille aux faits majeurs – traverse toute la soci√©t√© cubaine et constitue une forme effective de contr√īle social. Du fait du manque de moyens l√©gaux pouvant garantir la survie – m√™me parfois le simple accomplissement des obligations qu’impose un emploi - sans faire quelque chose qui peut √™tre d√©fini √ un moment ou un autre comme ¬« ill√©gal ¬ » - que les Cubains appellent de mani√®re ironique ¬« inventos ¬ » (la d√©brouille) - une √©p√©e de Damocl√®s p√®se en permanence au dessus de la t√™te des Cubains. Les √©lites elles-m√™mes peuvent √™tre victimes de cette logique : il suffit de fouiller dans n’importe quel dossier pour d√©montrer le ¬« manque de dignit√© ¬ » de dirigeants r√©volutionnaires qui √©taient m√©ritoires quelques minutes plus t√īt. L’√©tape suivante, c’est la ¬« confession ¬ » avec des formules toutes faites : inculpation et jurement de loyaut√© √©ternelle.

Un fois la bataille gagn√©e, il ne reste plus qu’√ formaliser le nouveau rapport de forces au VIe Congr√®s du Parti communiste cubain en 50 ans. Mais la transition qui cherchera √ combiner ouverture √©conomique et contr√īle politique a d√©j√ commenc√©. Pour cela, les militaires – et surtout la vieille garde – semblent plus dignes de confiance que quelques jeunes bolivariens impr√©visibles.

Notes:

[1[RISAL] Reproduction de l’extrait du texte de Fidel Castro dont il est question.
En fran√ßais : ¬« Le miel du pouvoir pour lequel ils n’ont consenti aucun sacrifice a √©veill√© en eux des ambitions qui les ont conduits √ jouer √ un r√īle indigne. L’ennemi ext√©rieur a nourri bien des illusions √ leur √©gard. ¬ »
En espagnol : ¬«  La miel del poder por el cual no conocieron sacrificio alguno, despert√≥ en ellos ambiciones que los condujeron a un papel indigno. El enemigo externo se llen√≥ de ilusiones con ellos. ¬ »

[2[RISAL] La Perestro√Įka fut le nom donn√© aux r√©formes sociales et √©conomiques entreprise par le gouvernement de Mikha√Įl Gorbatchev entre avril 1985 et l’effondrement de l’Union soci√©tique en 1991.

[3[RISAL] Mikha√Įl Gorbatchev a dirig√© l’Union sovi√©tique de 1985 √ 1991, ann√©e de son effondrement. Il est rest√© c√©l√®vbre pour avoir mis en œuvre la Perestroika (voir note n¬°2).

[4[RISAL] La bataille des id√©es est une sorte de campagne men√©e aupr√®s de la population et des jeunes notamment afin de promouvoir les ¬« valeurs fondamentales ¬ » de la R√©volution.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : Sin Permiso, 15 mars 2009.

Traduction : Fr√©d√©ric L√©v√™que, RISAL.info.

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