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Les Etats-Unis face √ l’Am√©rique latine
Militariser les conflits sociaux
par Ra√ļl Zibechi
février 2003

L’intransigeance guerri√®re des Etats Unis, qui parie sur le fait de militariser les soci√©t√©s latino-am√©ricaines, peut √™tre et doit √™tre frein√©e gr√Ęce √ l’action convergente des soci√©t√©s civiles et des gouvernements qui misent sur un monde multipolaire.

Le sc√©nario se profile chaque fois avec une plus grande clart√© : La Colombie est le mod√®le des Etats-Unis pour la toute Am√©rique latine. Polarisation sociale et politique, d√©chirure du tissu social, cr√©ation d’un ennemi (r√©el, invent√© ou simplement imagin√©) et ensuite installation d’une sc√®ne de guerre qui ouvre les portes √ la militarisation du pays. Ce sont les excuses id√©ales pour le d√©ploiement de conseillers et de corps d’√©lite, et pour l’installation d’un rosaire de bases militaires - qui tenaillent le continent de nord √ sud - appel√©es √ modifier le rapport de forces dans la r√©gion.

Ainsi, si la crise mondiale de 1929 et la Seconde Guerre Mondiale ont repr√©sent√© un repos pour les pays de l’Am√©rique latine, la guerre contre l’Irak semble appeler √ intensifier les souffrances du sous-continent. En effet, ce fut le cas pendant la r√©cession des ann√©es trente quand on a consign√© les bases pour le processus d’industrialisation des pays de l’Am√©rique latine, sur la base de la substitution d’importations. Et aussi pendant la guerre contre le nazisme et le fascisme quand l’industrialisation est mont√©e de plusieurs marches jusqu’√ modifier la structure √©conomique et sociale de plusieurs pays, qui jusque l√ √©taient √ peine des nations agro exportatrices, r√©gies par les oligarchies de propri√©taires fonciers.

Nouveaux alliés

La chute du socialisme r√©el qui a model√© l’actuel monde unipolaire, a produit une redistribution profonde des alliances r√©gionales de la superpuissance. Apr√®s quelques feintes, all√©es et venues qui ont jalonn√© les transitions d√©mocratiques des ann√©es 80, la nouvelle doctrine imp√©riale s’est form√©e : les actuels ajustements mis en oeuvre sous la pression du Fonds Mon√©taire International (FMI) poursuivent la polarisation √©conomique, sociale et politique, en installant une sorte de terre rase, bouillon de culture d’une guerre sociale larv√©e qui d√©rive facilement en guerre tout simplement. Les rues de la La Paz, o√Ļ mercredi (12 f√©v. 2003) 16 personnes ont trouv√© la mort, tandis que les responsables du FMI v√©rifiaient, depuis le Sheraton, l’application de ¬« l’impuestazo ¬ » (√©norme augmentation des imp√īts ordonn√© par le FMI) contre lequel se r√©volt√®rent comme un seul homme les travailleurs et les ch√īmeurs, les cholas (indignes) et les policiers, repr√©sentent la meilleure image de la politique en cours.

Celui qui dit La Paz, peut dire Buenos Aires, Arequipa, Asunci√≥n ou Quito. Et si l’on veut, on peut ajouter Caracas, en d√©pit des particularit√©s et des diff√©rences du processus v√©n√©zu√©lien. Le ph√©nom√®ne tend, de fa√ßon suspecte, √ appara√ģtre d’une extr√©mit√© √ une autre du continent, avec une exception ponctuelle qu’est le Br√©sil (et on dira aussi Cuba, avec raison), o√Ļ le gouvernement du PT essaie une politique qui va √ contre courants des intentions de Washington et du Pentagone. Gr√Ęce √ Joseph Stiglitz, Nobel d’√‰conomie et ex vice-pr√©sident de la Banque Mondiale, nous savons que les organismes financiers internationaux calculent, au moment de concevoir les mesures √©conomiques qu’ils imposent √ chaque pays, tant les co√ »ts sociaux que les co√ »ts politiques. Ils pr√©voient, m√™me, les r√©actions populaires, dans ce qui peut √™tre qualifi√© comme une v√©ritable ing√©nierie de guerre int√©grale.

Voyons le cas colombien. En 1981, il y avait 25 mille hectares cultiv√©s de marijuana et de coca. En 2001, apr√®s une d√©cennie de terre br√ »l√©e pour d√©raciner les cultures, les cultures de coca seules se montaient √ 120 mille hectares. En 1990 la production d’h√©ro√Įne √©tait insignifiante. Elle d√©passe aujourd’hui celle du Mexique comme principal fournisseur. Bien qu’on ne soit pas parvenu √ freiner les cultures et la production de coca, le Pentagone est parvenu √ imposer la politique de fumigations a√©riennes, qui entra√ģnent une convulsion sociale profonde, rendent malades ales populations et produisent des dommages √©cologiques irr√©parables. La fumigation est une politique de guerre, et c’est avec cette brindille que l’on doit mesurer le succ√®s ou l’√©chec de la politique am√©ricaine, et non avec la quantification de la production et des cultures. Ainsi vont les choses, le principal succ√®s est avoir polaris√© la soci√©t√© colombienne, emp√™chant et bloquant toutes les initiatives de paix et √©levant au rang de pr√©sident un homme des paramilitaires. La politique des escadrons de la mort et des arm√©es irr√©guli√®res - il faut se souvenir du Nicaragua et l’Irangate- est la v√©ritable option de l’administration de George W. Bush, entendue comme la meilleure fa√ßon de contenir la r√©bellion sociale que ses politiques promeuvent.

Libertés sous soupçon

Si dans l’ar√®ne internationale, le gouvernement de Bush prend comme mod√®le la lutte antiterroriste du r√©gime g√©nocidaire de l’Alg√©rie, et si dans son propre pays il taille les libert√©s, transforme en suspects des milliers de citoyens et surveille les communications Internet, plus au sud le sc√©nario est impos√© de mani√®re beaucoup moins subtile. Apparemment, le v√©ritable ennemi √ battre ce sont les soci√©t√©s civiles. Le cas bolivien, un autre paradigme de la politique de la superpuissance, illustre clairement cet aspect. En 1985, la Bolivie a √©t√© le pr√©curseur des ajustements structurels. Les ajustements ont √©t√© fait dans l’industrie mini√®re, non par incomp√©tence mais parce que l√ le prol√©tariat mineur, le plus conscient et combatif de l’Am√©rique latine s’√©tait fait fort, depuis la r√©volution de 1952, √©tait devenu le principal obstacle √ la voracit√© des √©lites cr√©oles et des capitaux des multinationales. Dispers√©s par la fermeture des mines, beaucoup d’ex travailleurs se sont d√©plac√©s vers au Chapare, o√Ļ ils se sont transform√©s en paysans. La puissance du mouvement indig√®ne- paysan qui a √©merg√© dans les ann√©es ’80, a activ√© les politiques d’√©radication forc√©es des cultures de coca avec lesquelles survivent des r√©gions compl√®tes du pays.

Mais une politique tellement impopulaire ne pouvait pas √™tre mise en oeuvre, m√™me si les mouvements sociaux boliviens se sont cramponn√©s √ d√©montrer qu’ils sont √©trangers √ l’√©laboration de coca√Įne et qu’ils sont dispos√©s √ accepter une r√©duction des cultures. La r√©ponse a √©t√© identique √ celle faite maintenant en Colombie : intervention directe de troupes d’√©lite am√©ricaines, dont l’ambassade d√©cide des politiques officielles, et dicte qui peut √™tre choisi comme pr√©sident et ne peut l’√™tre et surtout, prot√®ge jalousement les grands narcotrafiquants, dont quelques un ont occup√© la pr√©sidence du pays apr√®s de sanglants coups d’√‰tat.

Certainement, la d√©sint√©gration nationale que provoquent les politiques du FMI et du Pentagone -les deux faces de la m√™me monnaie-, amalgam√©e sur la base de la subordination et de la domination - entra√ģne vers le bas les principales institutions de chaque pays. Non seulement les Parlements et les communes perdent du poids et du sens mais aussi les gouvernements et jusqu’aux corps de s√©curit√© de l’√‰tat, comme cela se passe avec la police bolivienne. Ce second soul√®vement policier en un peu plus de deux ans para√ģt indiquer - comme l’a fait en son temps la rupture de l’arm√©e √©quatorienne - que l’ensemble des institutions nationales du continent ont entam√© un d√©clin incontr√īlable. L’arm√©e argentine, qui ne peut pas √©chapper de la boue qu’elle a g√©n√©r√©e avec les g√©nocides est, avec la tr√®s corrompue police de la Province de Buenos Aires, peut √™tre le meilleur paradigme de la d√©sint√©gration d’institutions qui jusqu’√ peu paraissaient solides. Le plus significatif, cependant, est qu’il ne s’agit pas d’accidents, ni d’√©checs, mais de "dommages collat√©raux", comme les d√©signent les strat√®ges n√©o-lib√©raux. Ce sont les cons√©quences d’une politique soigneusement planifi√©e : la destruction nationale ouvre des br√®ches pour l’intervention directe d’autres institutions, globales ou imp√©riales, qui sont d√©j√ dispos√©es √ remplacer les fonctions dans ces d√©cadents Etats cr√©oles. On ne peut pas oublier que reste encore en vigueur la proposition selon laquelle l’organisme financier international est charg√© de payer directement les subventions des ch√īmeurs argentins.

Un monde multipolaire

Bien que la majorit√© des gouvernements latino-am√©ricaines n’ait pas jou√©e un r√īle important au moment de faire face √ l’√©minence d’une guerre en Irak, il para√ģt √©vident que les int√©r√™ts de la r√©gion se jouent avec ceux qui parient sur la paix. C’est-√ -dire, avec cet h√©t√©rog√®ne et multicolore conglom√©rat qui inclut le pape Jean-Paul II et les gouvernements la Russie, la Chine, l’Allemagne et de la France, jusqu’aux soci√©t√©s civiles qui ce week-end mobilisent des millions de personnes partout dans le monde. En incluant aux Etats-Unis, o√Ļ on attendait des manifestations √ New York et San Francisco, ce qui va marquer des limites √ la politique ext√©rieure que le gouvernement Bush ne pourra pas ignorer. √€ ce sujet, Noam Chomsky a indiqu√©, dans le r√©cent Forum Social Mondial de Porto Alegre, que pour le Vietnam a d√ » vivre quatre ann√©es de guerre pour que la soci√©t√© civile am√©ricaine commence √ se mobiliser. Maintenant, les marches sont d√©j√ tellement nombreuses comme l’ont √©t√© les plus grandes manifestations anti-guerre des ann√©es soixante.

De toute fa√ßon, ce qui est en jeu n’est rien d’autre que : ¬« les contrepoids √ la superpuissance existent-ils ou non ¬ ». Si la tr√®s large alliance contre la guerre ne parvient pas √ freiner cette superpuissance, si la volont√© des va-t-en guerre de la Maison Blanche et d’un isol√© Tony Blair s’impose, cela sera une nouvelle d√©sastreuse pour l’humanit√©.

Le futur de l’Am√©rique latine peut √™tre mesur√© par la mesure de l’existence d’un monde multipolaire. S’il n’y a pas de force humaine capable de freiner les faucons de la Maison Blanche, alors que les sc√®nes de cette semaine sur la place historique Murillo de la La Paz -calqu√©s de celles de Place de mai, √ Buenos Aires, il y a un peu plus d’une ann√©e- seront le chemin p√©nible que beaucoup de peuples du continent parcourront. Finalement, le gouvernement de Gonzalo S√°nchez de Lozadaa a √©t√© oblig√© de retirer les mesures impopulaires dict√©es par le FMI.


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Traduction : Carlos Debiasi, pour El Correo.

Article original en espagnol : "Estados Unidos frente a Am√©rica Latina:Militarizar los conflictos sociales" publi√© par BRECHA.

Source : Brecha 2003.

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