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Un dirigeant syndical témoigne depuis la clandestinité
Equateur : sombre nuit pour Petroecuador
par Gerard Coffey
8 août 2003

Il y a peu, Diego Cano √©tait encore le repr√©sentant des travailleurs du secteur p√©trolier au Directoire de Petroecuador, la plus haute instance de la soci√©t√© p√©troli√®re. Il avait √©t√© √©lu √ ce poste par ses camarades au d√©but du r√©gime du pr√©sident Lucio Guti√©rrez, ¬« avec beaucoup d’espoirs, fond√©s sur l’histoire, l’amiti√© et m√™me un accord avec Guti√©rrez lui-m√™me¬ ».

Mais rapidement, les choses ont chang√©. Il semble maintenant que les actions de EMELEC (grand club de football √©quatorien) valent plus que celles de Petroecuador et que les accords √©lectoraux que Guti√©rrez a sign√©s avec les mouvements sociaux. Destitu√©, Cano vit dans la clandestinit√©, accus√© comme dix autres dirigeants syndicaux d’avoir sabot√© un ol√©oduc. Sa famille et ses enfants ont √©t√© menac√©s ; sa vie a √©t√© interrompue par ce qu’il qualifie de pers√©cution.

La fable du sabotage

Interview√© par TINTAJI, Cano parle entre autres de la r√©alit√© p√©troli√®re en √‰quateur, des accusations contre les syndicats du secteur p√©trolier et de l’histoire du conflit entre les travailleurs et le ministre de l’√‰nergie, Carlos Arboleda. ¬« Je ne peux croire que des dirigeants et m√™me des travailleurs aient fait quelque chose de pareil ¬ », affirme Cano √ propos du sabotage. ¬« Toutes les actions des travailleurs ont √©t√© d’ordre technique. Ils n’ont endommag√© ni l’infrastructure ni les installations ¬ », ajoute-t-il. ¬« Ce n’est pas la premi√®re fois que cela arrive. √€ l’√©poque du soul√®vement contre l’ex-pr√©sident Jamil Mahuad, les travailleurs avaient soutenu les indig√®nes et les militaires rebelles, dont Lucio Guti√©rrez. √€ cette occasion, il n’y avait pas eu de dommages mat√©riels. ¬ » D’un autre c√īt√©, explique-t-il, le soi-disant sabotage fut l’occasion r√™v√©e pour le ministre Arboleda de d√©capiter le mouvement syndical ; une chose qu’il cherchait √ faire depuis un bout de temps du fait des d√©saccords profonds qu’il avait avec les travailleurs. Il y a aussi ceux qui disent que le soi-disant sabotage aurait √©t√© un montage pour faire porter le chapeau aux travailleurs.

Le conflit entre le ministre et les travailleurs est n√© suite √ des divergences d’opinion sur le futur cap de l’entreprise. ¬« Cela s’est fait sentir d√®s la deuxi√®me r√©union du Directoire, lorsque des coupes dans le budget de l’entreprise ont √©t√© discut√©es. Le budget fut ainsi r√©duit de 360 millions de dollars sous la pression de plusieurs instances : le Congr√®s, le Fonds mon√©taire international (FMI) et le minist√®re de l’√‰conomie ¬ », argumente Cano.
¬« Je craignais √ l’√©poque que ces coupes budg√©taires visaient √ mettre l’entreprise en difficult√©, pour ainsi justifier sa privatisation ¬ ». Et pour cause, la d√©capitalisation des entreprises publiques est une des plus anciennes tactiques des partisans de la privatisation. L’id√©e est de les faire appara√ģtre inefficaces, peu rentables et, partant, privatisables.

De fait, la situation de Petroecuador devenait particuli√®rement compliqu√©e. On ne pouvait augmenter la production et l’√‰tat n’allait pas payer ce qui l√©galement incombait √ Petroecuador pour la remise √ niveau des co√ »ts et d√©penses. Depuis cette r√©union, assure Cano, l’objectif devint de plus en plus clair. Les relations entre le Ministre et le Conseil d’Administration, o√Ļ l’opinion des travailleurs a un poids certain, se sont rapidement d√©grad√©es. √€ la r√©union suivante du Directoire, Arboleda a, sans consultation, pr√©sent√© un document proposant de tout privatiser. Son argument √©tait que l’entreprise se trouvait sans ressources, raison pour laquelle il fallait encourager la venue du capital √©tranger et c√©der, pour 25 ans, les raffineries, les cinq grands champs d’exploitation, etc. ¬« Je fus le seul √ voter contre ¬ », affirme Cano.

Un ministre qui n’a rien de comique

√€ la base de la cession, un contrat d’association aux termes duquel l’√‰tat devait percevoir jusqu’√ 40% et la soci√©t√© priv√©e 60% ou plus. Mais ce n’√©tait pas tout. Le Ministre proposa √©galement de d√©manteler l’entreprise, en d√©pla√ßant le si√®ge de Petroproducci√≥n √ Lago Agrio et celui de Petroindustrial √ Esmeraldas. Un climat de m√©fiance, voire d’affrontement, s’est install√©. Dans certains cas, le Ministre ressemblait √ cet ¬« homme pr√©historique¬ » et m√™me tragicomique qui fut ministre de l’ex-pr√©sident Abdal√° Bucaram. Par exemple, il d√©boutonna un jour sa chemise, exhibant son torse, et invita les travailleurs √ le tuer. Une attitude ridicule. Les travailleurs ont refus√© toute menace de violence. Mais, pr√©historique ou non, Arboleda est loin d’√™tre comique. Ou idiot, d’ailleurs. Il commen√ßa √ monter une campagne ¬« fort soutenue ¬ » dans les m√©dias pour jeter le discr√©dit sur l’entreprise et les travailleurs. Tous les jours, un sujet li√© aux probl√®mes financiers et aux travailleurs de Petroecuador faisait la une. ¬« Nous avons eu quelques r√©unions avec le pr√©sident Guti√©rrez lui-m√™me sur l’ing√©rence du Ministre dans les affaires internes de Petroecuador ¬ », explique Cano. ¬« Arboleda pr√©tendait diriger l’entreprise depuis son bureau, ce qui est tout √ fait inadmissible. Petroecuador est une entreprise, pas un appendice du minist√®re de l’√‰nergie. Selon la loi, elle jouit d’une autonomie √©conomique, financi√®re, administrative et op√©rationnelle ¬ ».

D’un mensonge √ l’autre

Ce qui f√Ęche le plus les travailleurs, c’est la rumeur diffus√©e par le minist√®re selon laquelle une n√©gociation salariale a eu lieu. Au contraire, dit Cano, ¬« Nous avons sign√© un document o√Ļ tous les dirigeants syndicaux pr√©cisaient que la lutte ainsi entam√©e n’√©tait nullement un moyen de pression en faveur d’une convention collective ou d’une quelconque revendication de type √©conomique. La question des salaires n’a jamais fait partie de la discussion. Cela vient du ministre Carlos Arboleda, et c’est absolument faux ¬ ». Une autre chim√®re concerne les salaires des travailleurs, qui ne sont g√©n√©ralement pas √©lev√©s, comme on a voulu le faire croire. Et pour ce qui est des indemnisations, il faudrait d√©terminer qui en a vraiment b√©n√©fici√©. D’ailleurs, c’est le gouvernement pr√©c√©dent qui les a institutionnalis√©es, comme un moyen de se d√©barrasser des travailleurs et de saper Petroecuador. Mais la campagne du ministre toucha au but. Les travailleurs l’ont compris apr√®s plusieurs jours de gr√®ve et de p√©nurie d’essence.

L’opinion publique -du moins la classe moyenne qui poss√®de une voiture- s’opposa √ la gr√®ve, croyant que la principale revendication √©tait salariale. Les vraies raisons de cette action des travailleurs furent peu connues. La gr√®ve s’affaiblit, le Conseil d’Administration fut destitu√©. De toute √©vidence, Arboleda avait gagn√© la partie. Or, la campagne contre les dirigeants syndicaux, pass√©s dans la clandestinit√©, se poursuit aujourd’hui. Pourquoi ? Par caprice ?

¬« Peut-√™tre parce que bien souvent les travailleurs connaissent mieux le n√©goce p√©trolier que les directeurs. Ils ont aussi une capacit√© de proposition. Et dans un secteur comme celui du p√©trole, o√Ļ l’argent coule plus vite que le brut, ces propositions pourraient menacer de puissants int√©r√™ts √©conomiques ¬ », signale Cano.

L’ombre du commerce du gaz

Selon le dirigeant p√©trolier, il s’agit aussi d’une question d’orgueil personnel, comme celui d’Arboleda et de Guti√©rrez, tous deux mis en cause par les travailleurs sur la campagne anti-corruption. ¬« Moi j’ai demand√© au Ministre pourquoi le gouvernement, alors qu’il parle de lutte sans rel√Ęche contre la corruption, n’a encore rien fait du cas, bien document√©, de la cession des quatre champs p√©troliers √ l’entreprise publique chilienne ? ¬ », argumente Cano.

Dans cette affaire, l’irr√©gularit√© des contrats a √©t√© √©tudi√©e et d√©nonc√©e par la Commission anti-corruption. Le gouvernement a cependant pr√©f√©r√© tenir le vieux discours qu’il ne faut pas favoriser l’ins√©curit√© juridique. ¬« Le plus ironique, peut-√™tre, c’est que Guti√©rrez m’a demand√©, lors d’une r√©union du Directoire, pourquoi les travailleurs n’avaient pas d√©nonc√© ces irr√©gularit√©s en paralysant les champs p√©troliers ¬ », commente le syndicaliste.

Il existe aussi d’autres int√©r√™ts, moins personnels, plus institutionnels, comme ceux du Fonds mon√©taire international, la Banque mondiale, la Banque interam√©ricaine de d√©veloppement, et la Corporation andine de d√©veloppement. Les trois banques pr√™teront des milliards de dollars √ l’√‰quateur dans les quatre prochaines ann√©es, s’il se comporte bien et applique d√ »ment les recettes‚€¶ C’est-√ -dire s’il privatise. Ces fonds formeront la base du programme √©conomique et social du gouvernement.

Malgr√© les int√©r√™ts en jeu, la pers√©cution, les accusations et les menaces, Cano sent que les travailleurs ont r√©ussi quelque chose d’important : soulever la question des contrats p√©troliers du pays, du transport du brut public par un ol√©oduc priv√©, de la mise en bonbonne du gaz domestique par Petroecuador, des int√©r√™ts occultes derri√®re l’importation de gaz.

La CONAIE s’en est m√™l√©e en exigeant que les cinq grands champs d’exploitation ne soient pas privatis√©s. Mais prudence, les mots sont trompeurs. La privatisation peut prendre de multiples formes, sans jamais s’appeler privatisation. Tant que la campagne contre les travailleurs p√©troliers ne sera pas lev√©e, il n’y aura pas de justice et un acteur important qui veille sur les int√©r√™ts du pays restera r√©duit au silence. L’obligation de tous et toutes est d’exiger que soit mis un terme √ la r√©pression.


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Traduction de l’espagnol : Fr√©d√©ric L√©v√™que, Gil B.Lahout, pour RISAL.

Article en espagnol : "Noche oscura en Petroecuador.

© COPYLEFT Gerard Coffey 2003.

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