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Interview du président vénézuélien Hugo Chávez Frías (II)
Le Venezuela, obstacle idéologique au plan de privatisation de Washington
par Stella Calloni
29 août 2003

Submerg√© par de multiples activit√©s -qui l’ont men√© de l’Universit√© des M√®res de la Place de Mai √ des rencontres avec des chefs de PME, des coop√©rativistes, des intellectuels, des √©tudiants, des syndicalistes et divers mouvements sociaux-, le pr√©sident v√©n√©zu√©lien Hugo Ch√°vez a d√©clar√© que son passage √ Buenos Aires √©tait la preuve des grands changements en cours dans la r√©gion. Il a aussi remerci√© le soutien du peuple argentin au Venezuela, ¬« ce qui veut dire que les Argentins ne sont pas tomb√©s dans le pi√®ge de la d√©sinformation et du mensonge, tendu par les puissants¬ ».

Hugo ChávezLe Chef d’√‰tat v√©n√©zu√©lien a dit esp√©rer que ¬« ceux qui doivent susciter les transformations changeraient √©galement d’attitude. Nous avons √©t√© pill√©s pendant 500 ans et les moments actuels sont uniques et importants si nous sommes capables de mettre en place l’int√©gration v√©ritable. Car nous unir est la seule mani√®re pour nous de progresser¬ ».

Dans une interview accord√©e √ La Jornada, Ch√°vez a affirm√© qu’il rentrait dans son pays renforc√©, pour d’affronter d’autres moments difficiles. ¬« Cela valait la peine de traverser les d√©serts, de supporter les assauts des secteurs les plus puissants d’ici, du continent, et de l√ -bas, d’o√Ļ il viennent ¬ ».

¬« La r√©gion n’a jamais connu un moment tel que celui-ci, pour √©largir le projet d’unit√©. Mais cela exige de laisser de c√īt√© les mesquineries et mis√®res politiques, personnelles, individuelles et partisanes ; d’en finir avec les sectarismes destructeurs, car c’est l’avenir de tous qui est en jeu, et les opportunit√©s ne se repr√©sentent pas toujours ¬ », a-t-il soulign√©.

Pour Ch√°vez, l’√©chec √©vident du mod√®le n√©olib√©ral renforce chaque jour un peu plus la pens√©e alternative et la n√©cessit√© d’avancer des propositions bien d√©finies. ¬« Il faut activer le mouvement populaire le plus vaste que nous ayons connu, et l’unir, car il est l√ , vivant, dans les rues. Il faudrait d√©clarer 2004 ann√©e de l’unit√©, mais le faire vraiment. L’unit√© des peuples. Les discours ne suffisent pas, ni m√™me les grandes c√©r√©monies. Non, il nous faut un mouvement transformateur, qui nous changent tous, qui nous changent nous-m√™mes ¬ ».

Ch√°vez estime qu’il est ¬« indispensable et urgent de cr√©er une force sociale, avec le soutien des partis politiques, qui assume l’√©thique, tel que l’exigent les peuples, les parlementaires, les universit√©s, les travailleurs. Nous devons nous unir, sans mesquineries, parce que ceux qui pr√©tendent continuer de nous imposer un mod√®le colonial, eux, ils ne se d√©sunissent pas et ne se reposent pas ¬ ».

La presse ici l’a en g√©n√©ral plut√īt bien trait√©, malgr√© la ’campagne sale’ men√©e par les groupes qualifi√©s de ’profascistes’ ou ’m√©n√©mistes’.

Des moments difficiles

Le projet de Zone de libre-√©change pour les Am√©riques, ainsi que le Plan Colombie et celui de Puebla-Panam√ sont vus comme de clairs indices d’une intense recolonisation. Tel serait aussi le contexte qui entoure le Venezuela actuellement. Quelle est votre analyse ?

C’est bien ce qui se passe. L’offensive actuelle tient du m√™me principe du Consensus de Washington et sa vaste op√©ration. Pour ce qui est du Venezuela, ceci a une connotation particuli√®re. Le Venezuela est devenu un obstacle id√©ologique √ ce projet. Lequel pr√©voit de tout privatiser : p√©trole, ressources √©nerg√©tiques, services publics, sant√©, √©ducation, absolument tout. Mais chez nous, c’est interdit par la Constitution qui a permis la refonte de la R√©publique. C’est la raison pour laquelle ils sont aux premi√®res lignes du putschisme. Lors du coup d’√‰tat, Washington a tout de suite donn√© son appui. Il y a en outre des donn√©es qui prouvent certaines participations. La premi√®re action des putschistes a d’ailleurs √©t√© d’√©liminer la Constitution, car elle repr√©sente un puissant obstacle contre le plan n√©olib√©ral.

Comment le Venezuela affronte-t-il cette offensive et l’avanc√©e militaire que se proposent les √‰tats-Unis, ou encore cette id√©e de former une force latino-am√©ricaine pour intervenir en Colombie, ou les manŇ“uvres de pression sur les pays latino-am√©ricains visant √ donner l’immunit√© aux troupes √©tasuniennes op√©rant dans la r√©gion ?

Lors du r√©cent sommet de Cuzco, P√©rou, on a tent√© d’√©voquer cette id√©e de force latino-am√©ricaine, lorsqu’on a dit que les Nations Unies devaient collaborer au dialogue de paix ou alors qu’il fallait envisager d’autres options. Et lorsque le pr√©sident de l’√‰quateur, Lucio Guti√©rrez, a mis cette id√©e sur la table, j’ai imm√©diatement r√©agi avec v√©h√©mence. Parmi les options √©voqu√©es figurait la possibilit√© d’intervention d’une force latino-am√©ricaine.

J’ai dit que l’id√©e √©tait tr√®s dangereuse, que c’√©tait une folie pour nos gouvernements. C’est une id√©e terrible et nous avons eu le dessus lors de cette r√©union. Le Br√©sil et d’autres pays n’ont pas non plus donn√© leur accord. C’√©tait la premi√®re fois que quelque chose de semblable avait lieu : jamais personne n’avait propos√© d’intervenir dans un autre pays latino-am√©ricain ou contre une force agissant dans ce pays. Nous devons explorer tous les chemins vers la paix. Voil√ cinq ans que j’y travaille. Nous avons m√™me organis√© des r√©unions entre le gouvernement colombien et la gu√©rilla. Nous leur avons propos√© qu’ils se r√©unissent au Venezuela, mais il a √©t√© impossible de reprendre la voie vers la paix. Et cela nous touche tous.

Que se passe-t-il avec la fronti√®re commune de la Colombie et du Venezuela ?

Nous avons de plus en plus de probl√®mes l√ -bas, √ cause de difficult√©s de la politique int√©rieure colombienne. En fait, la politique de choc provoque des d√©bordements et le Venezuela affronte alors les actions paramilitaires, des vols de bestiaux, des gu√©rilleros et des paysans qui fuient les combats. Nous avons cr√©√© une Commission nationale pour les r√©fugi√©s, afin de r√©pondre √ ce probl√®me. Il y a peu, une action arm√©e s’est produite et la grande presse colombienne m’a accus√© d’avoir donn√© l’ordre d’attaquer l’arm√©e de son pays.

Ce n’√©tait absolument pas le cas. Il ne s’agissait pas de l’arm√©e colombienne, mais des paramilitaires. Et nous avons agi pour sauver des vies innocentes, des enfants et des paysans qui allaient √™tre massacr√©s. Et ils disent que nous aidons la gu√©rilla ! Nous devons savoir qu’en Am√©rique latine, il faut fomenter la paix, car la solution du conflit est une affaire de la souverainet√© de la Colombie. Moi je pense que nous devrions former un groupe de paix en faveur de la paix qui n’a pas √©t√© conclue. Nous esp√©rons que tous les secteurs concern√©s sauront rectifier.

Est-il possible que les d√©faites des putschistes et la r√©cup√©ration politique de votre gouvernement, ainsi que les nouvelles organisations n√©es de la n√©cessit√© de se d√©fendre, rendent presque d√©sesp√©r√©e toute tentative de l’opposition ?

Ceci est sans aucun doute tr√®s fort. Toutes les analyses que nous avons men√©es depuis le premier putsch, et avec tout le chagrin que nous ont caus√© les morts, les bless√©s, tout ce qui s’est pass√©, cela nous a renforc√©, comme cela arrive lorsque les peuples font face √ l’adversit√©. De nouvelles organisations populaires continuent d’ailleurs de na√ģtre. Nous avons √©t√© capables de r√©pondre √ ces mouvements et d’en sortir raffermis. Nous avons souffert d’√©normes dommages √©conomiques, qui ont stopp√© certaines avanc√©es. Le ch√īmage descendait. Il a toujours √©t√© √©lev√©, puis il est mont√© √ 20%. Et avec le coup d’√‰tat p√©trolier, l’inflation a d√©coll√© √ nouveau.

En plus de cette campagne m√©diatique sauvage qui cause beaucoup de dommages, et bien au-del√ des mensonges bas et inf√Ęmes de la guerre sale, il y a ce que tout cela produit chez les gens. Je dois dire qu’avec ces journ√©es enti√®res de campagne goebbelsienne, il y a maintenant des groupes dans la population v√©n√©zu√©lienne, de la classe moyenne et d’autres, qui sont vraiment malades. On les excite de telle mani√®re qu’ils voudraient me voir mort. D’o√Ļ l’√©tonnement que produit les d√©clarations de l’ex-pr√©sident Carlos Andr√©s P√©rez, car il est √ la t√™te de ce courant qui d√©fend la folie du magnicide.

Fin juillet, Ch√°vez avait accus√© publiquement P√©rez, r√©fugi√© √ Saint-Domingue, de conspirer pour l’assassiner. Des d√©marches officielles avaient m√™me eu lieu pour demander au gouvernement dominicain d’enqu√™ter. Mais cela n’avait rien de nouveau. Cet homme politique avait d√©j√ √©crit dans les m√©dias espagnols que Ch√°vez ne sortirait du gouvernement qu’une fois mort. La r√©ponse dominicaine fut de sous-estimer les d√©nonciations, bien que P√©rez, dans sa propre r√©ponse, affirma qu’en tout cas, il ne s’agirait pas d’un ’magnicide’ mais plut√īt d’un ’tyrannicide’.

Selon Ch√°vez, il est plus qu’√©vident aux yeux de nombreux observateurs que P√©rez, en qualifiant le gouvernement de tyrannie, justifie toute action. Et pour se convaincre de cet esprit de violence soutenu par des pays tels que les √‰tats-Unis, le gouvernement de droite de l’Espagne et certains groupes, comme les Cubains de Miami et d’autres, il suffit de se rappeler que dans le quotidien de Caracas ’El Universal’, en janvier dernier on pouvait lire : ¬« un gouvernant corrompu, r√©pressif, appauvrissant son peuple, doit √™tre exp√©di√© dans l’autre monde. Le plus t√īt sera le mieux, et sans trop poser de questions ¬ ».

Pour le pr√©sident v√©n√©zu√©lien, cela est tr√®s grave. Il affirme que les mass m√©dias poursuivent leur ’conspiration m√©diatique’, comme lors de ce ’coup d’√‰tat m√©diatique’ d’avril 2002, ¬« qui a √©t√© d√©nonc√© par diverses organisations et personnalit√©s dans le monde ¬ ». Et d’ajouter : ¬« Ils sont en train de cr√©er le climat id√©al pour un magnicide, o√Ļ tout peut arriver, avec cette parano√Įa collective qui se refl√®te dans l’exasp√©ration et l’hyst√©rie des dirigeants d’opposition, en l’absence de toute r√©flexion. Et cela, malgr√© mon attitude tr√®s permissive, puisque j’ai pr√©f√©r√© les laisser fuir √ l’√©tranger plut√īt que de les jeter en prison. Ailleurs, on punit lourdement l’incitation √ des d√©lits tels que le magnicide. Nous avons tout support√©, car nous d√©fendons un autre projet, quelque chose de nouveau et qui est en train de voir le jour au Venezuela. Comme par exemple l’alphab√©tisation de presque un million de personnes, dans le cadre de l’initiative appel√©e ’Mission Robinson’, un projet cubain digne de respect et reconnu par les organismes internationaux ¬ ».

Organisation du peuple

Vous parlez d’organisation sociale et populaire...

Justement. Les milieux putschistes voient que l’organisation s’intensifie, que nous nous sommes renforc√©s, et cela les affaiblit moralement. C’est un peu comme un boxeur qui inflige plusieurs coups au menton de son adversaire, mais celui-ci ne tombe pas. Cela d√©moralise l’attaquant et donne force √ celui qui tient bon. Le degr√© de r√©action populaire est tr√®s fort. L’Union nationale de travailleurs a √©t√© cr√©√©e, qui regroupe des courants divers et des syndicats tr√®s importants. Il y a aussi la ¬« Classe moyenne positive¬ », qui a surgi lorsque certains dans ce secteur de la soci√©t√© se sont rendu compte de la r√©alit√©.

La F√©d√©ration bolivarienne d’√©tudiants progresse de jour en jour. Le Front populaire Ezequiel Zamora est n√©, ainsi que des organisations de producteurs, comme la Conf√©d√©ration nationale d’agriculteurs et d’√©leveurs, ou encore les Chefs d’entreprise pour le Venezuela. Le temps est √ l’organisation et √ la croissance, en plus de tout ce qu’a cr√©√© notre r√©volution pacifique. Autre donn√©e importante : dans les forces arm√©es, ce sont quelque 180 g√©n√©raux, amiraux et officiers qui ont √©t√© √©loign√©s. Ils formaient une haute sph√®re militaire g√©rant le budget et les relations avec les √‰tats-Unis et le monde, contr√īlant les armes et entretenant des liens avec l’opposition et les milieux putschistes. Aujourd’hui les forces arm√©es sont aux mains de patriotes, des g√©n√©raux engag√©s envers la Constitution. Leur pr√©sence aux c√īt√©s du peuple fut d’ailleurs tr√®s forte lors du putsch d’avril. Vous imaginez ce qui se serait pass√© si les militaires √©taient sortis des casernes pour massacrer, au lieu d’√™tre l√ o√Ļ ils furent ? Nous aurions eu pas moins de 20 000 morts !

Il y a une autre question br√ »lante : le fait que les maires disposent de leur propre police, notamment dans la grande Caracas. L√ , le maire opposant est √ la t√™te d’une √©norme force qui a ouvert le feu sur les chavistes pendant le coup d’√‰tat.

Cette police m√©tropolitaine dispose de 10.000 effectifs. J’ai √©t√© oblig√© de l’intervenir pendant trois mois, et on leur a confisqu√© 5.000 armes de guerre, des mortiers, des v√©hicules blind√©s, des tanks... C’√©tait une arm√©e contre le peuple. L√©galement, je ne pouvais maintenir cette intervention, mais nous avons r√©ussi une petite op√©ration de nettoyage et nous avons rendu la police au maire. Nous r√©pondrons √ toute tentative de la police m√©tropolitaine de r√©p√©ter ses actions putschistes ou de pour mitrailler les gens dans la rue. Ils ont √©t√© jusqu’√ jeter des gaz depuis un h√©licopt√®re. C’√©tait criminel ! Nous avons d’ailleurs un plan bien √©labor√© si jamais une telle force est utilis√©e √ nouveau sans justification. La solution sera politique, l√©gale, juridique. La Constitution exige la cr√©ation d’une police nationale. Une loi qui est sabot√©e par l’opposition. Toutefois, nous avons une petite majorit√© √ l’Assembl√©e, qui d√©ploie tous ses efforts pour faire adopter cette loi. La police nationale absorberait la police m√©tropolitaine. Alors nous pourrons la transformer. Ce sera une tr√®s bonne chose pour le pays.


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Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), 23 ao√ »t 2003.

Traduction : Gil B. Lahout, pour RISAL.

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