| Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine |
http://www.risal.info/spip.php?article63

Anniversaire de l’Argentinazo
Argentine : un an de lutte populaire

Retour analytique sur le soulèvement argentin de décembre 2001.

par Guillermo Almeyra
22 décembre 2002

Le 19 et 20 dĂ©cembre 2001, une manifestation et un cacerolazo gigantesques et spontanĂ©s se dĂ©barrassaient du gouvernement du prĂ©sident Fernando de la RĂşa et de son ministre de l’Économie Domingo Cavallo, annulaient l’Ă©tat de siège dĂ©crĂ©tĂ©, rĂ©sistaient Ă la rĂ©pression sanglante et rendaient par la suite la vie impossible, avec des manifestations successives, Ă deux prĂ©sidents supplĂ©mentaires. La population de la capitale, poursuivant le chemin tracĂ© depuis deux ans par les blocages de routes et les rassemblements Ă l’intĂ©rieur du pays, dĂ©cidait de dire "ça suffit !" non seulement Ă la confiscation des dĂ©pĂ´ts bancaires, mais surtout Ă l’annulation des droits citoyens.

Dans le mouvement et dans la multitude d’assemblĂ©es populaires qui ont Ă©tĂ© organisĂ©es, lors des piquetes et des manifestations, ont confluĂ©, en ordre d’importance :

a) la haine et le ras-le-bol de la population pauvre face au chĂ´mage, Ă la misère croissante, Ă l’Ă©croulement d’un projet de pays ;

b) le dĂ©goĂ »t devant la corruption gouvernementale et des institutions (Parlement, Cour suprĂŞme) et le rejet de tous les membres de l’establishment ;

c) la rage de vastes secteurs de la petite bourgeoisie urbaine et des travailleurs les plus aisĂ©s devant le gel et la dĂ©valuation de leurs avoirs en banques ;

d) la protestation gĂ©nĂ©ralisĂ©e contre la privatisation des principales entreprises et services et les hauts tarifs que perçoivent les entreprises Ă©trangères, ainsi que l’humiliation rĂ©sultant de voir le pays le plus riche et cultivĂ© du continent rĂ©duit Ă la misère et Ă une situation coloniale ;

e) la mĂ©fiance gĂ©nĂ©ralisĂ©e vis-Ă -vis des partis, antidĂ©mocratiques et ne respectant pas leurs promesses, au-delĂ d’ĂŞtre des serviteurs du grand capital et, finalement,

f) la tentative de divers groupes pĂ©ronistes de profiter de la protestation et de la rage gĂ©nĂ©ralisĂ©es pour mettre de l’eau Ă leur moulin, affirmer leur gouvernement - celui des Duhalde, Ruckauf et compagnie qui fait souffrir aujourd’hui l’Argentine - et prĂ©parer leur avenir au pouvoir, sans les radicaux, lors des prochaines Ă©lections d’avril 2003.

Ce ne fut pas une rĂ©volution, ni une situation semi-rĂ©volutionnaire, il ne s’agissait pas d’une insurrection populaire ou de citoyens : ça a Ă©tĂ© par contre une magnifique dĂ©monstration d’insubordination, un NON gigantesque, une rupture avec la domination politico-culturelle du capitalisme effectuĂ©e par une partie massive et importante, bien que non majoritaire, de la population.

L’impossibilitĂ© pour cette explosion de forces hĂ©tĂ©rogènes Ă donner une alternative a permis Ă Duhalde de gouverner et Ă la droite pĂ©roniste de tirer bĂ©nĂ©fice des luttes populaires. La classe ouvrière a Ă©tĂ©, en tant que contingent, pratiquement absente de ces luttes et n’a pas pu se dĂ©barrasser ni des dirigeants bureaucratiques corrompus des deux ConfĂ©dĂ©rations GĂ©nĂ©rales du Travail ni des dirigeants syndicaux de gauche impotents, nĂ©gociatiant avec Duhalde et peu dĂ©mocratiques, comme ceux de la CTA, qui ont disparu du panorama le 19 et le 20 dĂ©cembre, bien qu’ils avaient thĂ©oriquement prĂ©parĂ© la protestation de plus de 3 millions de signatures pour le Front National contre la PauvretĂ©.

Les luttes, comme les marches pour exiger du travail ou l’occupation de plus de 150 entreprises, qui fermèrent pour ĂŞtre remises en marche sous administration ouvrière, sont dĂ©fensives mais montrent une contradiction entre la radicalitĂ© des mĂ©thodes (blocage de routes, occupations de propriĂ©tĂ© privĂ©e, rĂ©cupĂ©ration de ce qui est public) et les objectifs (que le gouvernement donne un plan de travail, ou qu’il municipalise ou Ă©tatise les usines occupĂ©es ou leur donne des fonds pour qu’elles fonctionnent comme coopĂ©ratives).

La haine de l’establishment, exprimĂ© dans le cri dĂ©sespĂ©rĂ© "qu’ils s’en aillent tous !" n’arrive pas - encore - Ă offrir une alternative, parce que le "qu’ils s’en aillent" laisse entre les mains des corrompus la dĂ©cision de s’en aller et ne dit pas comment ni avec qui les remplacer. Il n’y a pas encore ni un programme ni un choix anticapitaliste. Mais, en effet, de nouvelles relations sociales se construisent, des organismes comme les assemblĂ©es populaires, qui crĂ©ent de l’unitĂ©, formulent des idĂ©es, Ă©tablissent en partie des relations de contre-pouvoir face au pouvoir Ă©tatique. Ce n’est pas nĂ©gatif, non pas le combat contre le pouvoir capitaliste en reproduisant le pouvoir, mais l’autogestion est un pas important dans la lutte pour la libĂ©ration du pouvoir, pour l’anti-pouvoir, pour l’auto-organisation, la dĂ©mocratie.

Ferdinand Lassalle, constitutionaliste, disait que la Constitution est un morceau de papier dans la bouche d’un canon, c’est le rĂ©sultat d’un rapport de forces. Il est illusoire de croire que la volontĂ© populaire dispersĂ©e et dĂ©sorganisĂ©e suffit pour que changent les règles du jeu, la Constitution : un rapport de forces organisĂ© et concentrĂ© (la bouche du canon) est nĂ©cessaire pour qu’il en soit ainsi. Pour l’instant, l’establishment organise des Ă©lections pour se perpĂ©tuer au gouvernement. La tragĂ©die de voir deux pĂ©ronistes de droite arriver en tĂŞte pourraient avoir lieu. C’est pourquoi, dire que les Ă©lections n’importent pas Ă©quivaut Ă perdre la possibilitĂ© d’utiliser la campagne Ă©lectorale pour Ă´ter Ă la droite pro-impĂ©rialiste et au nationaliste rĂ©actionnaire leurs appuis pour organiser pour demain (surtout dans les rues et les usines) la modification du rapport de forces. Comme en Bolivie, en Équateur, au BrĂ©sil.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Traduction de l’espagnol : FrĂ©dĂ©ric LĂ©vĂŞque, pour RISAL.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entičre responsabilité de l'auteur-e et ne reflčtent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).