| Rťseau d'information et de solidaritť avec l'Amťrique latine |
http://www.risal.info/spip.php?article821

Bananes amères pour les paysans du Guatemala
par Matt Pacenza
2 février 2004

La multinationale am√©ricaine Del Monte a de mauvaises mani√®res. Elle licencie ses ouvriers guat√©malt√®ques, puis vend les terres qu’ils occupent √ des √©leveurs mafieux. Une enqu√™te du journal The Village Voice.

Si vous pouvez continuer d’acheter vos bananes bon march√©, c’est parce que Florinda Lollo Mart√≠nez a perdu son emploi. Aujourd’hui, Florinda est pr√™te √ tout pour nourrir sa famille et elle risque sa vie en faisant pousser du ma√Įs sur l’ancienne plantation de bananes o√Ļ elle travaillait et o√Ļ des mafieux li√©s √ son ancien employeur, la multinationale Fresh Del Monte Produce, sont accus√©s d’avoir assassin√© huit de ses camarades au cours des deux derni√®res ann√©es.

M√®re c√©libataire de deux jeunes enfants, Florinda a travaill√© pendant douze ans √ l’usine d’emballage Del Monte, o√Ļ les ouvriers syndiqu√©s pouvaient gagner jusqu’√ 10 dollars par jour pour couper les r√©gimes de bananes, les laver et les placer dans les cartons destin√©s aux march√©s de la c√īte est des Etats-Unis. Le travail √©tait bien pay√© pour le Guatemala ; de plus, Del Monte cofinan√ßait, par l’interm√©diaire de sa filiale Bandegua, des logements pour ses employ√©s dans la petite ville industrielle voisine de Tikal Sebol et les autorisait √ faire pousser du ma√Įs et des l√©gumes sur les terres en friche.

Mais le producteur de bananes d√©cida, en 1999, de r√©duire ses co√ »ts dans le nord-est du Guatemala et licencia 918 des 4 000 membres du Syndicat des ouvriers de la banane d’Izabal, dont Florinda. Ces licenciements, qui contrevenaient aux contrats de travail, ont suscit√© un tel toll√© sur la sc√®ne internationale que Del Monte a √©t√© contraint de proposer √ ses ouvriers de les reprendre, mais √ des salaires plus bas, avec moins d’avantages, sans logement subventionn√© ni autorisation de cultiver des terres pour nourrir leur famille. Florinda, comme des centaines de ses camarades, a refus√© l’offre de son employeur.

Le 11 octobre 2001, une partie des licenci√©s ont occup√© Lankin, une exploitation de plus de 400 hectares appartenant √ Del Monte. "Je ne savais pas o√Ļ aller ni quoi faire. Et mes enfants avaient faim", explique Florinda. Deux ans se sont √©coul√©s depuis, et elle continue, avec plusieurs centaines de paysans, d’occuper l’ancienne plantation, vivant dans ce qui reste des logements de Tikal Sebol et cultivant la terre pour subsister.

Pour Del Monte et Bandegua, le mouvement des paysans de Lankin √©tait plus qu’irritant. En les laissant occuper des terrains cultivables, ils risquaient de cr√©er un f√Ęcheux pr√©c√©dent. C’est pourquoi la multinationale, dont le si√®ge se trouve √ Coral Gables, en Floride, s’est empress√©e de prendre ses distances avec le conflit. Peu apr√®s le d√©but de l’occupation, Del Monte a vendu les terres pour environ un dixi√®me du prix du march√© √ des mafieux notoires du coin. Dans la r√©gion tr√®s agit√©e d’Izabal, on fait souvent appel √ des ganaderos (√©leveurs de b√©tail) pour r√©gler les diff√©rends. La suite de l’affaire √©tait pr√©visible : depuis le d√©but du mouvement, les ganaderos ont abattu huit paysans de Lankin - dont trois au cours des six derniers mois.

Les paysans ont peu de chances d’obtenir des r√©parations dans leur propre pays. Leur seul espoir est de faire pression sur Del Monte aux Etats-Unis. Oeuvrant pour le compte de dirigeants syndicaux r√©fugi√©s sur le sol am√©ricain, les avocats du Fonds international des droits du travail ont intent√© un proc√®s √ l’entreprise en vertu de l’Alien Tort Claims Act, une loi de 1789 qui permet aux √©trangers de faire appel √ la justice am√©ricaine. Ils accusent Del Monte d’avoir us√© de violence pour √©craser le mouvement syndical des paysans en 1999. Parall√®lement, sur place, des militants guat√©malt√®ques et am√©ricains enqu√™tent sur les assassinats de Lankin.

Lorsqu’on demande aux ouvriers pourquoi 500 paysans continuent d’occuper l’exploitation malgr√© les assassinats, ils fournissent toujours la m√™me r√©ponse : pour ne pas mourir de faim. Ce ne sont pas des paroles en l’air. Selon les estimations du Programme alimentaire mondial, l’an dernier, 60 000 enfants guat√©malt√®ques souffraient d’une s√©v√®re malnutrition et 6 000 d’entre eux risquaient la mort. "Il n’y a pas de terres ni de travail ailleurs", explique Olga Esperanza Le√≥n, une ancienne ouvri√®re de la banane de 42 ans qui va travailler √ Lankin quelques jours par semaine en laissant ses trois enfants et sa vieille m√®re dans un village voisin.

Les paysans ne bravent pas les ganaderos pour rien. "Tout pousse sur ces terres", indique Roberto M√©ndez Miguel, le vice-pr√©sident du mouvement. Outre les bananes, le ma√Įs et le yucca se plaisent beaucoup dans cette zone inondable du fleuve Motagua, o√Ļ 280 hectares sont aujourd’hui cultiv√©s. Mais les paysans de Lankin n’ont ni √©lectricit√© ni toilettes. Ils puisent l’eau dans des puits. Les moustiques porteurs de maladies et les mouches piqueuses pullulent ; la seule fa√ßon de s’en prot√©ger consiste √ faire br√ »ler des enveloppes de ma√Įs pour les enfumer. La maigreur des paysans de Lankin est notoire, m√™me dans cette r√©gion o√Ļ la moiti√© des habitants sont pauvres, un tiers analphab√®tes et un quart priv√©s d’eau courante. Les familles vivent dans des huttes rudimentaires ou dans les rares maisons en bois et caravanes que l’on trouve encore √ Tikal Sebol. Lorsque Del Monte a oblig√© ses ouvriers √ quitter la ville, en 1999, des pilleurs ont d√©pouill√© les logements de leurs fils √©lectriques, plomberie, toit et fen√™tres. "Ils ont tout pris", explique Hugo Leonel Milian Duarte, un homme filiforme et passionn√© de 32 ans qui dirige le comit√© de coordination des paysans. Dans cette ville fant√īme, les pilleurs ont emport√© jusqu’aux poutres et aux planchers des maisons. Les paysans r√™vent de la reconstruire, mais, compte tenu de l’avenir incertain des terres, il est peu probable que les ONG pr√©sentes dans les r√©gions rurales du Guatemala investissent dans des projets comme l’alimentation en eau potable, la construction de maison en briques ou la cr√©ation d’un centre de soins. Aujourd’hui, presque tous les paysans de Lankin sont des hommes. La plupart des femmes et des enfants ont trouv√© refuge dans des endroits plus s√ »rs. Au total, une cinquantaine d’enfants fr√©quentent l’√©cole. L’ancien local ayant √©t√© pill√©, l’instituteur enseigne dans une hutte pourvue de bancs, mais sans murs et, bien √©videmment, sans lampes ni tableau noir. La peur reste palpable, surgissant chaque fois qu’un v√©hicule s’approche sur le chemin de terre qui traverse la propri√©t√©. Annie Bird, la codirectrice de Right Action, qui vient de publier un rapport sur la violence √ Izabal, explique que c’est dans les ann√©es 70 que les √©leveurs du coin ont commenc√© √ utiliser des terres appartenant √ Del Monte, un accord qui, selon elle, n’a rien d’exceptionnel. "Toute l’industrie, et pas seulement Del Monte, utilise l’√©levage du b√©tail comme moyen de contr√īler la terre, dit-elle. Il ne s’agit pas seulement d’une activit√© √©conomique, c’est aussi un moyen de maintenir l’ordre."

Ces √©leveurs, en particulier les familles Mendoza Mata et Ponce, ont une r√©putation et une influence qui vont bien au-del√ de leur occupation officielle. Ils poss√®dent des bo√ģtes de nuit, des h√ītels et des compagnies d’autobus. Ils financent des campagnes politiques. Dans une d√©position faite sous serment √ la suite des assassinats de Lankin, un policier local a d√©crit Obdulio Mendoza Mata comme "l’un des habitants les plus influents d’Izabal". L’alliance entre Del Monte et les √©leveurs date d’avant les meurtres. En 1999, au lendemain du licenciement des 918 employ√©s, les dirigeants syndicaux ont appel√© les ouvriers √ faire gr√®ve. En r√©action √ cet appel, le 13 octobre, 200 individus arm√©s, men√©s par les √©leveurs, ont envahi les locaux du syndicat, pris ses dirigeants en otages, les ont rou√©s de coups et oblig√©s √ annoncer sur une radio locale que la gr√®ve √©tait annul√©e.

Selon des t√©moins, les ganaderos √©taient manifestement aux ordres de Del Monte. Un peu plus t√īt dans la journ√©e, des dirigeants de Bandegua avaient √©t√© vus en compagnie d’Obdulio et Edvin Mendoza Mata dans un restaurant de Morales, o√Ļ ils pr√©paraient vraisemblablement l’attaque. Le responsable de la s√©curit√© de Del Monte s’est m√™me affich√© dans l’entr√©e du syndicat durant l’op√©ration. La violence sur la plantation a √©t√© pire encore. Le 8 mars 2002, les paysans de Lankin allaient arroser leurs champs de ma√Įs quand un groupe d’une quarantaine d’hommes arm√©s leur ont barr√© la route en disant que ces terres ne leur appartenaient pas et en les mena√ßant de les tuer s’ils ne les lib√©raient pas. Selon le t√©moignage d’un des paysans, Jes√ļs Guisar Guti√©rrez, des membres des familles Mata et Ponce se trouvaient parmi les agresseurs.

Des policiers n’ont pas tard√© √ arriver sur les lieux. "Sans dire un mot, ils ont commenc√© √ tirer sur nous", a rapport√© un paysan, Gregorio V√°squez V√°squez. Un jeune de 21 ans, Jos√© Benjam√≠n P√©rez Gonz√°lez, touch√© dans le dos, est tomb√© √ genoux. Selon V√°squez, "un membre de la famille Ponce s’est approch√© de lui, a d√©gain√© et lui a donn√© le coup de gr√Ęce en lui tirant une balle dans la t√™te".

C’√©tait le troisi√®me meurtre, mais le premier en pr√©sence de policiers. Les paysans de Lankin √©taient convaincus que la police locale ne remettrait pas en cause le pouvoir des ganaderos et ils avaient raison. Selon M. Duarte, le porte-parole du mouvement, bien qu’une expertise m√©dico-l√©gale r√©alis√©e par une mission des droits de l’homme de l’ONU ait d√©montr√© que les t√©moignages des paysans concordaient avec les r√©sultats du rapport m√©dical, "les autorit√©s locales ont soutenu les √©leveurs, qui ont accus√© d’autres paysans du meurtre. Les paysans se sont rendu compte qu’il √©tait inutile de faire un scandale. Dans le cas de Benjam√≠n, il y avait des tas de t√©moins, et cela n’a servi √ rien."

Aucun des sept autres meurtres n’a √©t√© commis en pr√©sence de t√©moins oculaires, mais, selon les paysans, la plupart des victimes avaient √©t√© menac√©es en public par des √©leveurs. Le 24 d√©cembre 2001, trois mois avant le meurtre de Benjam√≠n P√©rez, des individus non identifi√©s ont abattu les fr√®res Oswaldo et Antonio L√≥pez D√≠az. Le 1er novembre 2002, Esteban Castillo et Crist√≥bal Rojas ont √©t√© tu√©s √ leur tour. Puis, le 5 avril 2003, c’est Jorge G√≥mez qui est tomb√© sous les balles. Le 21 avril dernier, Edi L√≥pez Olivia a √©t√© tu√© √ coups de pistolet et de machette alors qu’il allait se baigner. "On a entendu des coups de feu, mais, comme il y en a souvent, on n’a pas fait attention. C’est le matin suivant qu’on a d√©couvert son corps", raconte M. Duarte. Plus r√©cemment encore, le 4 mai, un responsable local, Santiago Soto, a √©t√© abattu alors qu’il circulait √ pied dans la r√©gion.

Selon une enqu√™te judiciaire ordonn√©e par le Comit√© de l’unit√© paysanne - la principale organisation de d√©fense des droits des agriculteurs -, apr√®s ces massacres, les √©leveurs ont pu acheter √ bas prix les terrains de Del Monte et Bandegua. En f√©vrier 2000, le producteur de bananes a vendu pour 315 000 dollars la plantation sur laquelle se trouvent les terres de Lankin √ l’entreprise Producers and Exporters (Prexa). Or, dans les faits, Bandegua et Prexa sont une seule et m√™me entreprise, dans la mesure o√Ļ elles ont les m√™mes avocats et juristes, et o√Ļ la totalit√© des r√©coltes de bananes de Prexa est vendue √ Bandegua. En ao√ »t 2002, Prexa a revendu 740 hectares √ la Bobos Cattle Company pour environ 150 000 dollars, soit 32,80 dollars l’hectare. On sait peu de chose sur cette soci√©t√© - la loi guat√©malt√®que prot√®ge le secret des entreprises -, mais, selon des t√©moins, un de ses actionnaires √©tait pr√©sent lorsque Benjam√≠n P√©rez a √©t√© abattu.

Au Guatemala, les terres d’alluvions ne se vendent pas 32,80 dollars l’hectare, mais dix fois plus cher. Pourquoi Del Monte-Prexa a-t-il brad√© les siennes ? En fait, dix mois avant la vente, un groupe de paysans affam√©s et d√©termin√©s avait occup√© ces terres. Le producteur de bananes voulait s’en d√©barrasser et il a charg√© les √©leveurs de le faire √ sa place. En guise de paiement, il leur a c√©d√© des terrains √ des prix d√©fiant toute concurrence. "Les responsables des violences sont les gens de Bandegua, affirme M. Duarte. Mais, pour ne pas se salir les mains, ils ont fait appel √ d’autres." Cette th√®se est reprise par Waldemar Barrera, d√©l√©gu√© r√©gional du bureau du procureur charg√© des droits de l’homme. "Afin de ne pas entrer directement en conflit avec les paysans, Bandegua a offert de bons prix aux √©leveurs pour qu’ils agissent √ leur place." Fresh Del Monte Produce a refus√© de r√©pondre √ ces all√©gations.

Les paysans de Lankin n’ont gu√®re de moyens pour lutter contre leur expulsion. Au Guatemala, les institutions d√©mocratiques ont peu de pouvoir. Dans la r√©gion d’Izabal, tous les juges, avocats des droits de l’homme, journalistes, procureurs, syndicalistes et militants du mouvement paysan ont re√ßu des menaces de mort depuis le d√©but de l’ann√©e. Les paysans sont donc totalement d√©munis face √ la peur et √ la violence qui hantent leur quotidien. Ils savent ce qu’ils veulent - "un morceau de terre pour manger et √©lever nos enfants" -, mais cela leur semble presque impossible √ obtenir. Ils disent qu’ils ne partiront pas car ils n’ont aucun endroit o√Ļ aller. "Nous nous battrons jusqu’au bout", lance l’un d’eux, Adelmo L√≥pez. Le seul - et mince - espoir qui s’offre √ eux est l’Alien Tort Claims Act, la loi qui permet aux √©trangers de recourir √ la justice am√©ricaine pour des crimes graves tels que g√©nocide, torture et esclavage. Au cours de la derni√®re d√©cennie, les proc√®s intent√©s √ des entreprises pour des crimes commis hors des Etats-Unis se sont multipli√©s : ExxonMobil a √©t√© poursuivi pour torture, viol et meurtre en Indon√©sie ; Unocal pour torture et meurtre au Myanmar ; et Coca-Cola pour meurtre en Colombie.

Le Fonds international des droits du travail, qui a port√© plainte contre Fresh Del Monte Produce au nom de cinq dirigeants du Syndicat des ouvriers de la banane, accuse le producteur d’avoir mont√© un complot, en 1999, pour les enlever, les torturer et les garder en otages. Mais ces actions n’aboutiront pas si le gouvernement Bush r√©ussit √ imposer son point de vue. Dans l’affaire Unocal, la plus avanc√©e de toutes, le ministre de la Justice, John Ashcroft, est intervenu au mois de mai en faisant valoir que l’Alien Tort Claims Act entravait la politique ext√©rieure des Etats-Unis. "Il appartient √ la branche politique, et non judiciaire, de traiter [les violations des droits de l’homme]" , a-t-il affirm√©. Selon le gouvernement, de telles affaires risquent de saper la campagne contre le terrorisme ; dans le cas d’ExxonMobil, la poursuite du proc√®s pourrait conduire les autorit√©s indon√©siennes √ cesser d’apporter leur coop√©ration aux Am√©ricains dans leur lutte antiterroriste.

En tout √©tat de cause, le proc√®s intent√© en Floride repr√©sente la seule chance des paysans, qui souhaitent que Del Monte leur c√®de des terres o√Ļ ils pourront vivre et nourrir leur famille. Mais un tribunal aussi lointain est mal plac√© pour offrir une aide imm√©diate √ des √™tres qui, chaque jour, risque d’√™tre expuls√©s - ou assassin√©s.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : The Village Voice (www.villagevoice.com/), octobre 2003.

Traduction : Courrier International (http://www.courrierinternational.com).

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).