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Venezuela
Le ’Caracazo’, c’√©tait il y a 15 ans ...
par Frédéric Lévêque
29 février 2004

¬« A cette heure-ci, tout s’est d√©j√ calm√© ¬ », affirmait Carlos Andres P√©rez (CAP). ¬« Il ne faut pas s’alarmer pour la situation. Nous allons profiter de la crise pour cr√©er du bien-√™tre ¬ » [1], disait-il, rassurant, lors d’un discours devant des entrepreneurs, √ l’H√ītel Hilton de la ville de Barquisimeto, Etat de Lara.

Le pr√©sident P√©rez √©tait probablement mal inform√© mais n’imaginait certainement pas les cons√©quences qu’allaient avoir les √©v√©nements des journ√©es du 27 et 28 f√©vrier 1989. Lui, leader incontestable du parti Acci√≥n Democratica et grand dignitaire de l’Internationale socialiste, entamant son second mandat √ la magistrature supr√™me du Venezuela, ne pouvait deviner que le soul√®vement des oubli√©s de la "d√©mocratie" allait mettre un terme, quelques ann√©es plus tard, √ sa carri√®re politique nationale et √ un syst√®me relativement stable vieux de quarante ans.

La surprise

¬« La matin√©e √ Caracas, ce 27 f√©vrier, ne permettait pas de pr√©sager que quelque chose d’extraordinaire et encore moins catastrophique allait se passer. La Police m√©tropolitaine (PM) se pr√©parait pour un autre affrontement avec les √©tudiants cagoul√©s autour de l’Universit√© centrale du Venezuela (UCV). C’√©tait presque devenu routinier au cours des derni√®res semaines,¬ » √©crit Rafael Rivas-Vazquez, directeur, √ l’√©poque, de la DISIP, la police politique v√©n√©zu√©lienne [2]. Les √©tudiants, mobilis√©s depuis plusieurs semaines, ne s’attendaient pas non plus aux √©v√©nements qui allaient se d√©rouler et auxquels ils allaient participer, marginalement. La surprise fut aussi totale pour les ¬« ultrosos ¬ », comme les appelle Rivas-Vazquez, √ savoir les groupes d’extr√™me gauche Bandeja Roja, Desobediencia Popular, et Tercer camino. Ils ¬« furent surpris autant que les organismes policiers et de s√©curit√© ¬ ». Rien ne fut planifi√©, tout fut spontan√©.

Le détonateur

La m√®che s’incendia √ Guarena, ¬« ville satellite, sans √Ęme, situ√©e √ une trentaine de kilom√®tres √ l’est de Caracas, o√Ļ des milliers de travailleurs du secteur des services de la capitale ont √©lu domicile. Les premiers signes de d√©sordre apparurent √ l’aube du 27 f√©vrier 1989. Les gens qui se rendaient vers la ville (Caracas) d√©couvrirent que les tarifs avaient doubl√© par rapport √ la veille et commenc√®rent √ protester spontan√©ment. ¬ » [3] Rapidement, le m√©contentement se transforma en affrontements avec la PM locale. Et les affrontements devinrent √©meutes et s’√©tendirent √ la capitale.

Si les bus et camionnettes furent les premières victimes de la colère populaire, très vite, ce sont les vitres des sacro-saints centres commerciaux vénézuéliens qui volèrent en éclats, déclenchant des vagues de pillages et saccages. Selon les points de vue, on parle aussi de réappropriation.

A Caracas, une grosse partie des effectifs de la Garde nationale et de la Police m√©tropolitaine s’affrontait aux √©tudiants. Rivas-Vazquez affirme que comme il ne restait plus d’effectifs additionnels, ¬« Caracas restait dans les mains de la DISIP ¬ ».

Emeutes La matin√©e se terminait et la situation s’aggravait. Blocage de routes, bus incendi√©s, et pillages √©taient en augmentation. La presse parlait d’anarchie √ Caracas. Alors que ¬« la DISIP, dans son r√īle de pompier, (√©tait) en train de perdre la bataille pour le contr√īle de Caracas ¬ », des informations indiquaient que des actions et affrontements avaient lieu √©galement dans d’autres villes : Valencia, Maracay, M√©rida, Barcelona, ‚€¶

La nuit tomb√©e, la situation s’aggrava. ¬« Los cerros bajan ¬ », les habitants des quartiers populaires √©tablis sur les collines entourant la Vall√©e de Caracas commenc√®rent √ descendre v√©ritablement et massivement en ville.

CAP √©tait rentr√© √ Caracas. ¬« Je suis rentr√© √ Miraflores (le palais pr√©sidentiel) et le ministre de la D√©fense me dit ne pas savoir s’il se passait quelque chose d’anormal. Je lui ai ripost√© durement ce que j’avais observ√© (en revenant de l’a√©roport). Il proposa de m’appeler d√®s qu’il aurait des informations suffisantes. Une heure plus tard, il m’appela pour me dire : ¬« Pr√©sident, vous avez raison, la situation est grave ¬ ». Nous nous sommes mis d’accord pour que l’Arm√©e intervienne pour √©viter les d√©sordres dans Caracas. La Garde nationale n’avait pas d’effectifs suffisants. Il √©tait n√©cessaire de ramener des contingents de l’int√©rieur (du pays), qui arriv√®rent √ l’aube (du 28 f√©vrier) quand la ville √©tait d√©j√ envahie par les pilleurs. ¬ » [4]

Plan Avila

Alors que les affrontements et les r√©appropriations se poursuivaient de plus belle au cours de la journ√©e du 28 f√©vrier, les renforts militaires arriv√®rent progressivement, par air et par terre, de l’int√©rieur du pays et prirent position dans la ville, attendant un signal de Miraflores pour restaurer l’ ¬« ordre ¬ ».

L’arm√©e r√©prime ...

C’est √ 16h, le 28 f√©vrier, que le Plan Avila fut activ√©. Les autorit√©s annonc√®rent √ la t√©l√©vision la suspension des garanties constitutionnelles, le massacre pouvait commencer. Le r√©tablissement de l’¬« ordre ¬ » se prolongea jusqu’au deux mars. Il y eut officiellement un peu moins de trois cent morts. Cependant, plusieurs √©l√©ments (comme la d√©couverte de fosses communes un an et demi plus tard) donnent √ penser que ce chiffre est tr√®s largement inf√©rieur √ la r√©alit√©. Le chiffre de 3.000 victimes est r√©guli√®rement cit√©. Selon Roberto Brice√Īo- Le√≥n [5], la cause de la mort dans 97,4% des cas est due √ des blessures par balle.

Le pourquoi d’un tel soul√®vement

Depuis la chute de la dictature de Marcos P√©rez Jim√©nez en 1958, le syst√®me politique v√©n√©zu√©lien s’est d√©velopp√© sur base du pacte de Punto Fijo (1958) o√Ļ les principaux partis, Acci√≥n Democratica (AD, social-d√©mocrate), COPEI (social-chr√©tien) et l’Uni√≥n Republicana Democr√°tica, rapidement marginalis√©e, se sont alli√©s pour partager le pouvoir et √©carter les communistes. Si le pays connut une certaine industrialisation, son mod√®le de d√©veloppement s’est construit autour de l’Etat en tant qu’organe de redistribution de la rente p√©troli√®re.

Avec le boom p√©trolier, le syst√®me puntofijiste v√©cut ses heures de gloire. C’est l’√©poque de la ¬« Venezuela saoudite ¬ ». Paradoxalement, alors que les revenus p√©troliers sont consid√©rables, l’Etat s’endette : gigantesques investissements, achats d’armes, corruption. Au d√©but des ann√©es 80, √ l’instar des autres pays latino-am√©ricains, le mod√®le d’accumulation v√©n√©zu√©lien entre en crise. Le 18 f√©vrier 1983, c’est le ¬« Vendredi noir ¬ ». En r√©ponse √ une baisse des prix du p√©trole sur le march√© international et √ une fuite massive de devises, mena√ßant de laisser le pays sans r√©serves, la monnaie, le bolivar, est d√©valu√©e. Le mod√®le rentier agonise. Mais l’illusion est maintenue par l’endettement ext√©rieur. Le pays se soumet progressivement aux instructions des banques et institutions financi√®res internationales pour pouvoir refinancer sa dette ext√©rieure.

Si les gouvernements de Luis Herrera Campins (1979-1984) et de Jaime Lusinchi (1984-89) tenteront tous deux de mener certaines contre-r√©formes n√©olib√©rales, il ne s’agira pas strico sensu d’une politique orthodoxe, produit d’un accord formel avec le Fonds mon√©taire international (FMI). C’est Carlos Andres P√©rez qui imposera le premier un v√©ritable plan d’ajustement structurel √ la population v√©n√©zu√©lienne.

En 1987, une mission du FMI arrive au Venezuela pour imposer ses directives. ¬« L’habilit√© du Venezuela √ obtenir de nouveaux financements ext√©rieurs d√©pend du programme √©conomique men√© ¬ », affirme les repr√©sentants de l’institution. CAP est r√©√©lu √ la pr√©sidence du pays avec l’espoir d’un retour aux ¬« glorieuses ¬ » ann√©es 1970. Il prend ses fonctions le 4 f√©vrier 1989. Douze jours plus tard, il annonce au pays son programme de ¬« contre-r√©formes ¬ », ¬« el paquete ¬ », c’est la politique du ¬« Grand Virage ¬ ». L’objectif proclam√© est de passer d’une √©conomie ayant comme centre de gravitation l’Etat, fortement d√©pendant des revenus p√©troliers, √ une √©conomie de march√©, ayant comme moteur les exportations priv√©es.

Le gouvernement v√©n√©zu√©lien d√©cida donc de se placer sous le contr√īle du FMI afin de b√©n√©ficier d’approximativement 4,5 milliards de dollars en trois ans. La plupart des contre-r√©formes (d√©valuation du bolivar √ des fins de comp√©titivit√©, abandon des subsides maintenant la viabilit√© du faible appareil industriel national, programme de privatisation des entreprises publiques, d√©gel des prix sur de nombreux produits, etc.) √©taient d’application imm√©diate. La hausse du prix de l’essence devait √™tre effective √ partir du 26 f√©vrier 1989 et provoquer une hausse des tarifs de transports de 30% √ partir du 27 f√©vrier, et pour 3 mois, apr√®s lesquels ils pourraient augmenter jusqu’√ 100%. Mais les chauffeurs et conducteurs de bus ne l’entendirent pas de cette mani√®re et r√©percut√®rent la hausse du prix de l’essence d√®s le 27 f√©vrier, ce qui servit de d√©tonateur √ la r√©volte connue sous le nom de ’Caracazo’.

Apr√®s ces √©v√©nements, le pr√©sident v√©n√©zu√©lien √©crivit au directeur du Fonds mon√©taire international (FMI) une lettre o√Ļ il d√©non√ßait ¬« l’absence de sensibilit√© et de compr√©hension des pays riches ¬ » [6]. Il venait d’envoyer l’arm√©e contre son peuple.

Du ’Caracazo’ √ la ’R√©volution bolivarienne’

Pour comprendre ce soul√®vement spontan√© des classes populaires v√©n√©zu√©liennes, il faut prendre en compte l’essoufflement du mod√®le d’accumulation v√©n√©zu√©lien et la constante d√©t√©rioration des indicateurs sociaux depuis 1979.

Carlos Andr√©s P√©rez revint √ la pr√©sidence de la R√©publique en 1989 au milieu d’une crise √©conomique et sociale gravissime : en 1988, le d√©ficit fiscal √©tait de 15,1% du PIB, le taux d’inflation atteignait les 29,46%. Le pouvoir d’achat des V√©n√©zu√©liens √©taient en chute libre. Tous les prix des produits de consommation de base augmentaient. La hausse des prix du transport fut la goutte d’eau qui fit d√©border le vase.

Carlos Andres Pérez

Le ’Caracazo’ obligea le gouvernement √ mettre en place certaines mesures sociales de court terme compensant les effets n√©gatifs sur certains groupes sociaux bien d√©finis d’une politique √©conomique ax√©e sur le remboursement de la dette ext√©rieure. Mais il √©tait d√©j√ trop tard. La r√©volte populaire ¬« repr√©sentait le d√©but de la fin de son gouvernement ¬ » [7]. CAP dut naviguer entre les exigences du FMI et la col√®re populaire. L’onde de choc du ’Caracazo’ marqua tout son gouvernement et la fin de sa carri√®re politique. En 1992, en r√©action au massacre de 1989, il y a eut deux tentatives de coup d’Etat militaire. Elles √©chou√®rent. En 1993, CAP, l√Ęch√© par les siens, fut accus√© de corruption et reconnu coupable. Il dut d√©missionner.

En 1994, alors que le syst√®me politique puntofijiste √©tait √ l’agonie, Rafael Caldera retrouva la pr√©sidence de la R√©publique v√©n√©zu√©lienne apr√®s une campagne ax√©e sur la critique des politiques n√©olib√©rales. En 1996, un nouveau programme d’ajustement structurel, l’ ¬« Agenda Venezuela ¬ », est impos√© √ la population. Il sera en partie interrompu par l’arriv√©e de Chavez au pouvoir en f√©vrier 1999.

Ironie de l’histoire, le gouvernement Chavez, qui revendique cette r√©volte populaire comme un moment fondateur de ladite R√©volution bolivarienne, a reconnu devant la Cour interam√©ricaine des droits de l’Homme la responsabilit√© de l’Etat v√©n√©zu√©lien dans le massacre de f√©vrier 1989. L’Assembl√©e nationale vient d’approuver une somme de cinq millions et demi de dollars pour indemniser les familles d’une trentaine de victimes.

Notes:

[1Ignacio Betancourt, El Caracazo, El Nacional, 21 février 1999.

[2Rafael Rivas-Vazquez, El Dia en que bajaron los cerros, février 1999.

[3Extrait de Richard Gott, A la sombra del Libertador, Caracas, Venezuela, 2002,page 67.

[4Carlos Andrés Pérez, Dramática jornada, El Nacional, 28 février 1999.

[5Roberto Brice√Īo- Le√≥n, "Contabilidad de la muerte" in "Cuando la muerte tom√≥ las calles". Cit√© sur www.terra.com.ve/aldeaeducativa/.

[6Cit√© par Maurice Lemoine in La dette, roman de la paysannerie br√©silienne, Editions L’Atalante, Nantes 2001, page 360.

[7Rafael Rivas-Vazquez, ibid.